Israël / Palestine : Un ou deux Etats ? (suite et fin)

 

Comment conclure cette série de billets sans reprendre largement la fin du remarquable article de J. Confavreux, déjà souvent cité, en n'y ajoutant que de modestes remarques ou observations personnelles. J'espère que cet auteur ne verra pas d'inconvénient à cette démarche qui n'est qu'une forme d'hommage à la pertinence de son propos.

 

Le retour manifeste de la faveur de l'option binationale crée-t-il une situation nouvelle ?

 

Le Président de l’État d’Israël, Reuven Rivlin soutient qu’il faut créer un État démocratique sur la totalité du territoire, alors que, comme on l'a vu,  la Présidence était occupée avant lui par Shimon Pérès (mort en 2016) qui était le symbole même des Accords d’Oslo et de la solution à deux États. Naftali Bennet, Ministre de l'Éducation et Ministre de la Diaspora dans le Gouvernement Netanyahou depuis mai 2015, dirige lui le parti nationaliste et sioniste religieux d’extrême droite, le Foyer juif, ainsi que le mouvement pro-colonies My Israel. Si Rivlin et Bennett sont tous les deux favorables à la solution d'un Etat unique binational, il est clair qu'ils ne l'envisagent pas l'un l'autre de la même façon. Le premier est un démocrate, le second à un colon, religieux, habité par une vision messianique du destin d’Israël. L’État binational est donc aujourd’hui un concept très flou que chacun utilise à sa manière ! 

 

L’État binational est-il en train de devenir une réalité sur le terrain ?

 

Oui et non !

L’État binational existe presque déjà aujourd’hui, mais de facto seulement et de façon perverse et illégale, dans la mesure où la souveraineté israélienne s’exerce partout et quasi totalement dans l’ancienne Palestine mandataire, sauf à Gaza et dans les quelques confettis de la "zone A" qui s’apparentent à des "bantoustans" d’où la notion même de démocratie est totalement absente. 

 

" En réalité, comme le dit Gideon Levy, de la Méditerranée au Jourdain, on a aujourd’hui un seul État souverain, une seule monnaie (le shekel), une seule direction politique, une seule armée, qui contrôle toutes les frontières. En somme , un seul État souverain avec trois régimes politiques distincts : un régime démocratique pour les Juifs ; un régime de discrimination pour les Palestiniens israéliens ; et un régime d’apartheid pour les Palestiniens de Cisjordanie.

 

Le discours de Kerry pointe précisément cela, en démontrant que la déclaration faite en juin 2009 à l’université de Bar-Ilan par Netanyahou, qui faisait mine d’accepter la solution à deux États, était en réalité un plan de communication externe destinée à la seule communauté internationale, alors qu’en interne le discours était tout à fait différent et que toute la politique de son gouvernement allait à l’encontre de cette option, en soutenant les colons par tous les moyens matériels et idéologiques. Kerry dit aujourd’hui aux Israéliens : l’État binational vers lequel vous allez à toute vitesse ne peut pas être à la fois juif et démocratique, il sera l’un ou l’autre, et donc les fondements mêmes de votre projet national sont en péril ».

 

"Comment la question démographique et la question démocratique s'emboîtent-elles aujourd’hui ?".

 

Quoique les deux situations n’aient pas grand-chose à voir l'une avec l'autre, la création d'un État binational au Moyen-Orient me fait toujours penser à ce qu’aurait pu être l'avenir lointain d'une Algérie restée française ! Si l'Algérie en 1962 comptait 12 millions d'habitants, elle en a aujourd'hui 42 millions ; de ce  fait, dans une Algérie demeurée française, aurait une  population totale d’une certaine de millions (42 millions de Musulmans aujourd'hui Algériens, plus sept ou 8 millions déjà installés dans la France actuelle et 56 ou 57 millions de Français « de souche ») ; la majorité de la population de cette France serait  donc musulmane et se préparererait probablement à élire, en 2017, un Musulman comme Président de la République française. Je m'amuse souvent à évoquer cette perspective avec mes amis pieds-noirs, toujours nostalgiques de l'Algérie française!

 

Les problèmes d’un Etat binational israélo-palestinien remplaçant les deux Etats actuels (Israël et Palestine) poserait à terme un problème du même ordre. J. Confavreux le souligne très clairement  :

« Les deux verrous qui s’opposent à l’option binationale sont effectivement l’horizon démocratique et l’horizon démographique, et ce sont les deux arguments forts que Kerry a opposés aux Israéliens dans son discours du 28 décembre dernier. Car, derrière la controverse théorique et rhétorique sur un ou deux États, il y a concrètement la question de qui est aujourd’hui et de qui sera demain majoritaire et minoritaire, à la fois sur le plan démographique et sur le plan juridico-politique. La Cisjordanie compte environ 2,3 millions de Palestiniens et 600 000 colons, dont 200 000 autour de Jérusalem. Avec un taux de fécondité supérieur à 4 enfants par femme, alors que côté israélien on est autour de 3 enfants par femme, la démographie joue pour les Palestiniens, ce qui a de quoi faire paniquer l’opinion publique israélienne.

 

Face à cette situation démographique, l’option d’un État binational « de droite » est assez pragmatique : c’est l’annexion de la zone C, qui compose 60 % du territoire de la Cisjordanie. Il faut rappeler que le plan de partage de 1947 sur la Palestine mandataire proposait 55 % du territoire pour l’État juif et 45 % pour l’État palestinien, sachant qu’on estimait alors la propriété juive à moins de 15 % du territoire. Après la guerre de 1948-1949, Israël est installé sur 78 % de la Palestine mandataire, dans des frontières internationalement reconnues. Kerry a rappelé exactement ces chiffres en citant Shimon Pérès et en suggérant qu’il valait mieux sécuriser ces 78 % plutôt que de se lancer dans des aventures au-delà de la ligne verte de 1949-1967. ».

 

Avec l’annexion de la seule zone C, le territoire israélien occuperait 90 % de la Palestine mandataire. L’intérêt pour la droite israélienne est que la zone C englobe une grande partie des colonies et ne compte « que » 150.000 Palestiniens. Cela ne modifierait donc guère l’équilibre démographique actuel, puisque Israël compte déjà environ 1,5 million de citoyens d’origine palestinienne. Dans la vision de l’extrême droite israélienne, il resterait donc les zones A et B, représentant moins de 10 % du territoire de l’ancienne Palestine mandataire avec plus de 2 millions de Palestiniens enfermés dans ces bantoustans, puisqu’il ne serait pas plus question qu’aujourd’hui de les autoriser à voyager, à s’installer à Tel-Aviv ou à Beer-Sheva, à concourir pour les emplois publics ou à intégrer l’armée. C’est vraiment un retournement historique puisqu’il faut se souvenir que ces zones A, B et C sont à l’origine des concepts cartographiques et juridiques forgés à Oslo et destinés à fixer les trois étapes de la restitution de la Cisjordanie aux Palestiniens !

 

Mais face à ce « binationalisme de droite », l’argument de Kerry est robuste. Il rappelle aux Israéliens que, s’ils font cela, ils auront un État juif, mais pas démocratique. Ce sera en effet un « État d’apartheid » – il a déjà utilisé le terme publiquement – et un État d’apartheid est destiné à sombrer, comme l’a montré l’exemple sud-africain. À l’inverse, si l’égalité de droits était accordée aux Palestiniens annexés, alors Israël serait bien un État démocratique mais ne serait plus un État juif, parce qu’à l’échéance d’une vingtaine d’années, les Palestiniens seraient majoritaires et pourraient accessoirement décider de se rendre aux urnes. ».

 

Si séduisante que paraisse hypothèse d'un Etat binational et si consensuelle qu’on puisse la juger actuellement, sans s’attarder  trop, en revanche, sur les intentions et les visées réelles des uns et des autres, en Israël surtout, les données démographiques la condamnent sans appel, si Israël entend rester attaché à se tradition démocratique qu'il est bien seul à représenter dans cette zone !

 

 Je reviens donc pour mon compte au point de départ de cette série de billets. On a en effet, en 1947, sottement négligé la chance unique qui s'offrait alors de créer un État d'Israël à l'Ouest du Jourdain, en donnant aux Palestiniens, à l'Est de ce fleuve, la Jordanie qui était vide ; les principaux coupables sont comme suvent les Britanniques, qui en étaient mandataire ; ils ont laissé derrière leur colonisation, selon leur habitude,  des situations catastrophiques, en y créant, à leur botte, un royaume hachémite de fantaisie.

 

Je ne veux pas exagérer les mérites d'une telle hypothèse en faisant référence à la situation actuelle de la Jordanie, car il était bien difficile de prévoir à cette époque que les guerres et les mouvements de populations qui se sont succédés dans la suite, ont rendu la population de cette zone très majoritairement palestinienne!

 

Puisque nous en sommes, dans ce dernier billet, aux curiosités diverses, je m'amuse toujours de voir, dans ce Moyen-Orient, invoquer le principe du "droit au retour" des populations sur leurs terres "ancestrales". Souvenons-nous de La Fontaine,  de la belette et du petit lapin :

« Le premier occupant ? Est-ce une loi plus sage? ».

 

Seul le cheval volant de Mahomet l'a amené (Allah seul sait pourquoi !) d'un coup d'aile sur le Mont du Temple et à Jérusalem ! Comment appliquer un tel principe à des populations qui, des millénaires durant, furent essentiellement nomades ?

 

 

 

 

 

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