ISSEP : Marion Maréchal-Le Pen ( n° 5 ; suite et fin)

ISSEP : Marion Maréchal-Le Pen ( n° 5 ; suite et fin)

 

Le rêve de Marion Maréchal-Le Pen d'un ISSEP est finalement lyonnais " ("Yonnais" dirait la bonne Mère Cottivet !) ; il se place, une fois faites et considérées, toutes les réserves que j'ai évoquées ci-dessus, sur le terrain d’un enseignement universitaire de science politique, d’histoire des idées politiques, de management et d’économie. Sa "conceptrice" (et non comme d'aucuns l'écrivent de façon abusive,  sa directrice), annonce qu’elle souhaite y voir formés « des décideurs économiques et politiques polyvalents et cultivés » avec une couleur pédagogique bien précise et orientée :  « l’enracinement dans [leur] identité culturelle ». 

« L’objectif est de former une génération de jeunes gens connectés au monde qui les entoure, qui parlent anglais, qui comprennent les enjeux économiques ou géopolitiques mondiaux, mais qui se montrent en même temps attachés au cadre national et décidés à tenir compte de celui-ci dans leur activité. Cela pour les empêcher de devenir ces « émigrés spirituels » qui, en sortant des grandes écoles, ont déjà quitté la France : dans leur tête ou dans leur portefeuille, sinon physiquement », déclare-t-elle au Figaro Magazine du 8 juin 2018. On ne saurait toutefois faire reproche à notre Marion d'ignorer ce qui se passe dans ces grandes écoles, car elle n'y a personnellement jamais mis les pieds.

Dans la mythique  "plaquette" de cours, les intitulés des enseignements en formation initiale sont très généraux et le modèle, inavoué mais évident, est bien entendu celui de Sciences-po. Les modules de formation continue, destinés aux actifs, présentent quant à eux des formations plus orientées : « France et chrétienté, quel héritage ?, « Conservatisme aux USA, en Chine et en Russie », « Idéologies mondialistes, défis technologiques et transhumanisme ».

En dépit de ces quelques jongleries façon Marine, toujours si soucieuse désormais, de  toujours se distinguer de sa tata que soit notre Marion, elle reste bien entendu ataviquement liée et identifiée à sa famille politique, le Rassemblement National . Si elle veut son école, au-dessus ou détachée des partis, les collaborateurs de son ISSEP dont elle ne pourra, en aucune façon, se passer comme on va le voir,  sont  tous issus des rangs de partis de droite ou d’extrême droite. Elle peut d'ailleurs d'autant moins s'en passer qu'elle est elle-même totalement dépourvue des titres universitaires et académiques qui seuls lui permettraient éventuellement d'y tenir un modeste rôle. Pour tout ce qui concerne son ISSEP, Marion dépend donc totalement de Lyon III, université dont il est inutile de décrire longuement la couleur politique. 

J'ai personnellement vécu (à Lyon II, de de l'autre côté – le bon – de la Rue de l'université), la naissance de Lyon III dont, par souci d'objectivité, j'emprunterai ici le bref récit à Wikipédia, m'est donc bien connue : " Née au début des années 1970 d'une scission de professeurs de Lyon II à la suite des événements de mai 68, l'université Lyon-III est officiellement créée en 1973. Henri Roland est alors élu président de l'université (fonction créée par la loi Faure de 1968), tandis que l'université elle-même est organisée selon un modèle inspiré des Facultés de l'« avant 1968 ». Les éléments de la droite radicale, ayant poussé à la scission, occupent tous les postes importants : André Decocq est « doyen » de l'UER de droit, Jean Haudry de l'UER de lettres, Jacques Goudet est à la tête de l'institut des langues et est élu vice-président enseignant.".

Jacques Goudet fut à l'époque, soutenu aussi par les éléments de droite de la Faculté des lettres, ce qui conduisit à introduire au départ, aux côtés du Droit, de mini-sections littéraires) le principal artisan de cette rupture ! La pire erreur de toutes fut cependant de donner à un tel établissement le nom de... Jean Moulin ! 

Goudet, italianiste, élu président en 1979, crée en juin 1981, pour concurrencer Lyon II, un Institut d'études indo-européennes, qui vise à favoriser l'émergence dans l'enseignement des langues rares ( Goudet créé, avec et pour J. Haudry, l'Institut d'études indo-européennes, qui vise à favoriser l'émergence dans l'enseignement des langues rares. B. Gollnish, figure majeure du FN, un moment suspendu pour propos révisionnistes, y enseignera ainsi le japonais ; tout cela , s'inscrit aussi dans une conjoncture liée au mouvement de la Nouvelle Droite. 

En raison de l'orientation politique d'extrême droite de plusieurs de ses enseignants, l'université a été accusée, des années 1980 à 2000 surtout, de se montrer complaisante à l'égard des thèses négationnistes, antisémites et racistes. C'est l'Institut d'études indo-européennes, qui regroupant moins d'une demi-douzaine de chercheurs, a concentré une bonne partie de ces critiques. 

L'épisode le plus connu est l'étrange affaire Faurisson : de 1969 à 1973, Robert Faurisson est maître assistant stagiaire, puis titulaire de littérature française à Paris III. Le 17 juin 1972, il soutient une thèse de doctorat d'État. De décembre 1973 à mars 1980, il est maître de conférences en littérature contemporaine à l'université Lyon II où il a été nommé contre l'avis de cette université. Les années 1978-1980 marquent le début de l'affaire Faurisson : ce dernier devient alors le principal négationniste français et l'un des principaux à l'échelle mondiale. Cette affaire a des conséquences notables sur sa carrière universitaire qui prend fin de façon brutale, sans toutefois qu'il soit privé de ses ressources ! De 1980 à sa retraite en 1995, il est détaché, à sa demande, au Centre national de télé-enseignement (CNTE) (actuel CNED), sans aucune activité effective d'enseignement. En 1980, alors qu'il n'a plus aucune activité, ni de recherche ni d'enseignement au sein de l'Université; il bénéficiera même d'une mesure collective de reclassement qui lui donnera le grade de professeur des universités ! 

Toutefois, la couleur politique d'extrême droite de Lyon III va s'atténuer quelque peu par le jeu même des retraites. Il en est autrement de l'ISSEP actuellement en gestation. Le président "honoraire" de l'ISSEP (Dieu seul sait ce qui justifie l'usage d'un tel terme, l'ISSEP n'existant même pas encore) est un certain Patrick Libbrecht, un ancien cadre de Danone, issu de "grands" groupes agro-alimentaires, passé de la confiture aux yaourts. Faute de mieux, on l'a fait parler deux minutes dans une vidéo à  la télé pour y présenter l'ISSEP ! Pas terrible ! Tout cela est un peu confus, comme l'a souligné Lucie Delaporte dans son article de Mediapart, le 21 juin 2018, intitulé "L'Ecole de Marion Maréchal se divise sur l'économie". Pas seulement d'ailleurs car le reste ne vaut guère mieux !   

Lucie Delaporte observe ainsi :

" Comme n’importe quelle business school, l’ISSEP propose donc de former ses étudiants au « développement du leadership », au « management du conflit », ainsi qu'aux « fondamentaux de la gestion de projet ». Un choix qui a fait un peu tousser ceux qui se rappellent avoir entendu Marion Maréchal insister sur la nécessité d’une école enseignant les humanités, l’histoire, la philosophie, le droit, loin du « gloubi-boulga managérial comme dans un certain nombre de business schools », expliquait-elle sur La FranceLibreTV

Un professeur de sciences humaines, approché pour y donner des cours, a décliné l'offre après avoir regardé la plaquette de présentation de l’ISSEP. « Tout cela semble avoir été  fait sur un coin de table. C’est plein de contradictions : ils sont а la fois dans la rhétorique libérale du “monde qui bouge”, du “il faut être mobile” et en même temps dans le discours de l’ancrage charnel et des racines. Cela n’a pas de sens ! », relève-t-il. 

L'ex-confiturier de la vidéo télé était sans doute censé représenter les business men et surtout les financeurs, car il faut impérativement trouver « des sous » pour l'ISSEP.  Charles Beigbeder, ancien vice-président de l’UMP, aurait présenté des mécènes à Marion, sans vouloir toutefois se mouiller davantage lui-même. Du côté lyonnais, le fonds d’investissements lyonnais Fra Finances, présidé par Valérie Rollat-Sibut, a confirmé avoir donné de l’argent, sans plus de précisions. Dans ce fonds, on trouve Gérault Verny,  encore un ancien proche de Charles Millon,  chargé de faire le lien entre l'ISSEP et les entreprises qui pourraient être des partenaires éventuelles.

Dans le futur conseil du futur ISSEP, on trouverait Pascal Gauchon,  éditeur et géopolitologue français , ancien Secrétaire général du Parti des forces nouvelles ; Jacques de Guillebon, rédacteur en chef de l’Incorrect ; Yves-Marie Adeline, ancien président de l’Alliance Royale,  qu’il a fondée en 2001 ; Guillaume Drago, professeur à l’université Panthéon-Assas, réputé proche de "La Manif pour tous"; Raheem Kassam, le rédacteur en chef de la version anglaise de Breitbart, un site d’information d’extrême droite américain fondé par Steve Bannon,  ancien conseiller de Donald Trump ; Paul Gottfried, historien conservateur américain figure de "l’alt-right" américaine,  l’extrême droite des Républicains aux Etats-Unis. Rien que du beau monde en somme ! 

Donc côté des penseurs, no problem. Le tiroir-caisse de l'ISSEP est ouvert et prêt à se rempllr ; encore faut-il  le faire tinter !

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