Juifs et Musulmans : si loin, si proches…

 

C’est là, me semble-t-il, le titre de la série des documentaires qui étaient proposés hier mardi 28 juillet 2015 dans la série Thema sur Arte à partir de 20h55. Je dis « me semble-t-il » car, comme souvent, j'ai un peu loupé le tout début de l'émission et je ne puis garantir l’exactitude du titre.

 

Cette émission s'est prolongée un peu tard, il faut bien le dire, mais ce n'était pas trop grave car les deux premiers documentaires étaient, de très loin, les plus intéressants et les plus originaux car ils exposaient des faits moins connus. 

 

L’intitulé de la série soulignait le paradoxe qui m'a toujours frappé et sur lequel j'ai déjà fait quelques blogs dans le passé ; il s’agit bien entendu (et ce n’est en rien un scoop) de l’extraordinaire proximité, certes religieuse mais aussi culturelle, ethnique et sans doute génétique, des Juifs et des Arabes qui, au point de vue des origines, sont des Sémites comme l’hébreu et l’arabe sont aussi des langues sémitiques. 

 

Cela pourrait ne pas prouver grand-chose car les frères sont parfois ennemis,  mais, en fait et sur un millénaire et demi, l'antagonisme entre juifs et musulmans est chose récente et de peu d’importance ; au fond et à la louche, juifs et musulmans (laissons le terme « arabes » pour ne garder « que langue et civilisation arabes » car les Turcs ne sont pas des Arabes) ont vécu, en bonne intelligence et en de multiples lieux, de l’Andalousie à l’Empire Ottoman, pendant un bon millénaire comme cela est démontré dans les deux premiers films de cette série que je vous recommande très vivement de voir (si vous ne les connaissez pas), puisque la chose est aisément possible grâce au système du replay.

 

L’arabe, qui a été, des siècles durant, la grande langue mondiale de la culture et du savoir n’est devenu que récemment en somme, à cause du pétrole, du gaz et donc du fric, à travers quelques Etats, qui sont des monarchies médiévales arriérées, la langue d’un obscurantisme rétrograde et répresseur qui ne connaît du dialogue des cultures que la langue des fatwa, d’ailleurs au désespoir des intellectuels musulmans qui se laissent réduire au silence ! Les femmes sont comme toujours, ici comme ailleurs, les plus courageuses et, de ce fait même, les premières victimes!

 

J'ai évoqué dans un billet de ce blog, il y a quelques semaines ou quelques mois, je ne sais plus trop, le cas de cet universitaire allemand qui a consacré une thèse à démontrer les liens du Coran  avec des écrits syro-araméens antérieurs. Ils sont fort éclairants. L’araméen était, rappelons-le en passant, la langue de Jésus et le syro-araméen était, aux premiers temps de l'Islam, la langue de culture qui dominait dans toute 1'Asie occidentale. Ce chercheur a dû faire connaître et publier ses travaux sous le pseudonyme de Christoph Luxenberg, car, depuis1019, l’exégèse du Coran (dicté par Allah à Mahomet, comme chacun sait,  est interdite ! Un de ses articles présente ainsi ses conclusions « Lecture syro-araméenne du Coran – Contribution au déchiffrement de la langue du Coran ».

 

Je ne sais pas si Arte échappera à la vindicte des islamistes extrémistes qui ne peuvent supporter même les vérités scientifiques les mieux établies. L’origine de la langue coranique se trouverait donc, selon cet auteur et d’autres,  dans une « koinè » de l’Arabie occidentale marquée par l’influence du syriaque, et donc de l’araméen. Reste à voir comment cela s’est fait !

 

L'amusant et le curieux du premier de ces trois documentaires qui, de façon inattendue, se situe dans la péninsule arabique elle-même, tient à ce qu'il n'y est guère fait allusion à l'existence antérieure, déjà longue, de la religion juive, au moment où, dans le premier quart du VIe siècle après J.-C.,  Mahomet va, en quelque sorte, inventer la religion musulmane, en quelque sorte sur le modèle monothéiste juif, le plus présent alors dans la zone.

 

Je n'ai pas trouvé la chose gênante, simplement un peu curieuse au départ, car il est évident que la présence des juifs dans la péninsule arabique, toujours ignorée quoique très importante à divers points de vue, était déjà liée à leur exode, dans ce territoire comme dans bien d'autres, après qu'ils ont été chassés de leur terre d'origine.

 

Pour qui connaît un peu l'histoire du Moyen-Orient, cela n'a aucune importance mais peut conduire à de mauvaises interprétations de la part d'esprits aussi ignorants que malveillants.

En revanche, j'ai découvert avec étonnement la présence de tribus juives importantes dans la région de la Mecque, tout en voyant confirmé qu'avant Mahomet, toutes les tribus arabes de la région étaient elles-mêmes polythéistes, comme d’ailleurs, bien longtemps avant, les tribus où le monothéisme juif avait remplacé les polythéismes antérieurs. La fameuse Kaaba de la Mecque était en fait consacrée à des centaines de dieux et selon la tradition islamique elle-même (Sahih al-Bukhari 64.48.7), à l'avènement de l'Islam,  elle contenait plus de 360 idoles (représentant probablement les jours de l'année) que l’on a bien entendu chassées !

 

Les oppositions, dans cette région désertique et pauvre, ne manquaient pas entre les populations qui s'y trouvaient et qui devaient d'abord y survivre ; toutefois, elles n'étaient en rien religieuses mais purement tribales et elles opposaient aussi bien des tribus juives qu’arabes.

 

Il apparaissait aussi dans ce documentaire que, dans cette zone, nombre de juifs étaient en fait des Arabes puisque le monothéisme musulman n'étant pas encore apparu, les conversions au judaïsme ne posaient guère de problèmes.

 

Je ne doute pas que la façon dont est retracée, à travers l'évocation de Mahomet lui-même, la naissance de l'Islam ne soulève des contestations, mais elle semble assez vraisemblable et fondée, surtout si l'on prend en compte le fait que les interdits et les prescriptions religieuses du Judaïsme et de l'Islam naissant sont à peu près les mêmes, y compris les interdits alimentaires (comme le porc),  la célébration du Kippour et l'orientation vers Jérusalem des fidèles en prière (La Mecque ne viendra que dans la suite). On peut pousser beaucoup plus loin la comparaison, avec Moïse (changé en Moussa !) et en particulier à travers la figure d’Abraham/Ibrahim qui joue, dans l'une comme dans l'autre des deux religions, un rôle majeur. 

 

Mais, je ne veux pas vous raconter le film dont j'ai oublié de vous dire (alors que c'est essentiel) que la réalisation est aussi tout à fait admirable ; en effet, au lieu de se lancer dans des reconstitutions forcément approximatives avec des personnages grimés et déguisés, on y a pris le parti de faire illustrer ces documentaires par des dessins et des animations qui sont tout à fait précis et réussis.

 

Le premier documentaire de la série qui porte sur « les origines » (610-721) m'a personnellement passionné et j'y ai appris beaucoup de choses, avec d'autant plus de sérénité et de confiance que la présentation des images et des reconstitutions y est appuyée par de très nombreux témoignages de spécialistes et historiens de cette période.

 

Le deuxième documentaire porte sur une période beaucoup plus longue et un peu mieux connue (721-1789). On y évoque au début la conquête du Maghreb par les Arabes (« la geste hilalienne»), où apparaît la fameuse reine berbère qui n'était pas tout à fait ce que l'on pourrait penser et qui en tout cas n'était pas juive elle-même ; vient ensuite la conquête d'une grande partie l'Espagne avec l'émergence  puis l’âge d’or du royaume d’al-Andalus (711-1492). 

 

Durant quatre siècles, Juifs et Arabes y vécurent en bonne intelligence jusqu'à ce qu'ils soient chassés les uns les autres par les Espagnols lors de la Reconquista. Cette période est mieux connue, mais on y apprend tout de même beaucoup de détails fort intéressants et tout à fait significatif qui montrent en particulier (ce que j'ignorais totalement à ma grande honte) qu'un certain nombre d'érudits et d'exégètes juifs écrivaient alors …en arabe ! Cette coexistence pacifique et surtout riche en productions scientifiques et culturelles de tous ordres se marquera dans le parallèle bien connu entre Cordoue et Bagdad (où fut fondée par la dynastie abbasside la Maison judéo-musulmane de la sagesse) qui seront, durant ces siècles, les temples de l'heureuse coexistence des Juifs et des Musulmans. Certes, on y trouve déjà des épisodes sanglants comme le massacre de Grenade, en 1066, durant lequel la population juive est massacrée par les  Musulmans.

 

Tout cela est mieux connu et je m'y attarde pas, de même que je laisse de côté la suite de l'histoire des relations entre les Juifs et les Musulmans qui est hélas plus triste, même si la coexistence entre eux encore été relativement heureuse sous l'Empire ottoman, où l'on a vu des Juifs occuper des fonctions politiques importantes auprès des Sultans, de même que Saladin épargnera les lieux de culte et toutes les populations de Jérusalem après l'avoir reconquise, alors qu'un siècle plus tôt, les Croisés y avaient massacré tout le monde sans faire de différence entre les Juifs et les Musulmans.

 

En somme, un spectacle très instructif et surtout remarquable tant par la réalisation que par le contenu que je vous recommande vivement de voir si le sujet vous intéresse, en vous épargnant peut-être, comme je l'ai fait, les deux épisodes finaux qui sont beaucoup plus connus et dont on peut donc se dispenser.

 

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