LES GILETS JAUNES ET LES JUIFS

Au-delà des manoeuvres gouvernementales pour faire porter aux Gilets Jaunes la responsabilité de la recrudescence de l'antisémitisme, il convient de s'interroger sur la réalité du phénomène.

 

Ces derniers jours, on reparle de l’antisémitisme à plusieurs titres : tout d’abord, ce chiffre inquiétant, une progression de 74% des actes d’hostilité aux Juifs. Mais aussi les croix gammées sur le visage de Simone Veil, « juden » sur une vitrine…Tout cela n’est pas le fait des Gilets Jaunes, notamment les actes de ces derniers jours. Mais cela ne veut pas dire que le mouvement ne charrie rien à ce sujet. Le gouvernement s’est empressé de tenter de déconsidérer le mouvement des GJ à cause de cela. Et leurs soutiens se sont précipités pour les défendre et jurer qu’il n’y a aucun problème, à part les petits groupes d’extrême droite. Pour certains à gauche l’antisémitisme ce sont les fachos et jamais les opprimés, qu’ils et elles soient immigrés ou pauvres.

 

LE MOUVEMENT DES GILETS JAUNES N’EST PAS ANTISEMITE, MAIS BEAUCOUP DE GILETS JAUNES CIBLENT « MACRON – ROTHSCHILD »

Bien sûr, le mouvement dans son ensemble n’est pas antisémite, il a des revendications tout à fait justifiées, qui se rapprochent de celles des syndicats et de la gauche. Mais, il faut distinguer ces revendications de nombre d’expressions présentes dans le mouvement et sur ses marges qui posent problème. Et qui ne viennent pas que de l’extrême droite.

En effet, de semaine en semaine sur des affiches, sur internet, les Juifs sont ciblés. On a beaucoup parlé des quenelles du Sacré-Cœur le 22 décembre, signe antisémite indiscutable. Mais, cela ne cesse pas : à Bourges le samedi 12 janvier il y avait une affiche « République française et Rothschild Family » par exemple. L’association Macron - Rothschild revient régulièrement : normal, dira-t-on, il a travaillé pour le financier. Mais, Macron aurait été employé par la BNP, en parlerait-on ? Poser la question, c’est y répondre. Depuis le XIXème siècle, la référence à Rothschild est transparente : elle vise les Juifs. Comme quand Trump ou Orban s’attaquent à Georges Soros, le financier et philanthrope d’origine juive hongroise. D'autre part, sur internet, on a vu Eric Drouet discuter longuement avec un individu qui considère que les problèmes sont liés à la « maffia sioniste », à la « maffia khazare», autre manière de parler des Juifs, et Drouet de diffuser cela, qu’il juge intéressant[1]. Sans parler des théories complotistes, diffusées par des « leaders » GJ. On sait que le complotisme est frère jumeau de l’antisémitisme, nourri par les faux Protocoles des sages de Sion.

Il y a bien longtemps que l’on n’a pas vu, dans un mouvement social, autant de références antisémites (l’encadrement syndical, comme pendant la loi travail, bloquait d’éventuelles dérives). Signe que l’antisémitisme est bien de retour après la parenthèse d’après-guerre. Et que son audience s’élargit dans la société française. On a beaucoup dit qu’il était l’importation du conflit israélo-arabe. Ce qui se passe autour du mouvement des Gilets Jaunes montre que c’est beaucoup plus grave et plus profond encore.

 

OUVRIR LES YEUX

            A la fin du XIXème siècle, l’antisémitisme avait pénétré le mouvement ouvrier[2]. Cela avait amené Engels et le dirigeant socialiste allemand Bebel à forger le terme de « socialisme des imbéciles », terme fort qui indiquait combien les luttes contre le capitalisme pouvaient dériver en antisémitisme. Combien, à partir du moment où l’on s’attaque aux « riches », aux « élites », mais pas à un système, l’antisémitisme n’est pas loin, ciblant Rothschild, hier comme aujourd’hui. Alors, les héritiers de ces socialistes si lucides feraient bien de s’y référer, non pour condamner le mouvement des Gilets Jaunes, issu d’une juste colère contre les inégalités sociales, mais pour pointer systématiquement les dérives, au lieu de fermer les yeux comme certains. Prendre prétexte des manœuvres gouvernementales pour éluder l’antisémitisme qui rôde autour du mouvement est une grave erreur.

 

            Le jaune fut la couleur de la honte contre les Juifs depuis le concile du Latran en 1215 qui leur imposa un signe distinctif, souvent jaune, jusqu’à la terrible étoile des nazis. Qu’il redevienne une couleur lumineuse, de celles et ceux qui luttent pour vivre décemment. Sans haine.

 

Robert HIRSCH, historien, auteur de

Sommes-nous toujours des Juifs allemands ? La gauche radicale et les Juifs depuis 68, Editions de l’Arbre bleu, 2017.

 

 

[1] Il semble qu’il y ait eu une conversion au judaïsme du souverain et d’une partie de la population dans le royaume khazar au VIIème siècle. Pour citer cela, il faut avoir un intérêt soutenu pour les Juifs, intérêt en l’occurrence malsain.

[2] Voir l’excellent ouvrage de Michel Dreyfus, L’antisémitisme à gauche. Histoire d’un paradoxe, de 1830 à nos jours, Paris, La Découverte, 2009, 346 p.

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