SI, CLAUDE ASKOLOVITCH, SAMEDI 22, L'ANTISEMITISME ETAIT PRESENT

Répons au texte de Claude Askolovitch sur Slate : « La défense des Juifs, ultime morale des pouvoirs que leurs peuples désavouent ».

Je vois que ce texte de Claude Askolovitch est envoyé un peu partout et a l'air d'être apprécié, notamment dans la gauche radicale. J'ai bien aimé Askolovitch dans sa défense des musulmans il y a quelque temps. Mais là c'est problématique. Dès le titre, il annonce la couleur : « La défense des Juifs, ultime morale des pouvoirs que leurs peuples désavouent ». On est pas loin du « philosémitisme d’Etat » théorisé, entre autres, par les Indigènes de la République.

Askolovitch a raison sur un point : le pouvoir va utiliser les incidents antisémites du 22 décembre contre les GJ. Mais pour éviter cela il eut fallu une réaction rapide des leaders des GJ et de la gauche radicale. Ce qu'ont fait Clémentine Autain, Yann Brossat, Esther Benbassa et, plus tard, le communiqué du mouvement Ensemble. Or toute l'argumentation d'Askolovitch empêche cette réaction.

Au prix de gros efforts il veut nous convaincre qu'il n'y a pas eu de problème samedi dernier. Même les types du métro n'étaient pas vraiment antisémites, mais stupides. Comme si les deux étaient contradictoires. Askolovitch s'inscrit ainsi dans la longue tradition des Juifs qui disent ne voir aucun danger d'antisémitisme. Cela plaît dans certains milieux. Une partie de la gauche adore. On a vu ce que l'histoire faisait de ces propos lénifiants. Et, le samedi 22 décembre, l’image des GJ faisant la quenelle dieudonniste sur les marches du Sacré-Cœur (un d’entre eux au moins faisant le salut nazi) était marquante et effrayante, d’autant que d’autres dérives étaient signalées et reprises sur les réseaux sociaux.

Quant à la gauche radicale, la vision de Claude Askolovitch lui convient très bien, tant elle semble vouloir éviter de « stigmatiser les GJ » après avoir détourné les yeux des actes antisémites du début du siècle pour ne pas « stigmatiser les banlieues ». Ce sont de lourdes   erreurs : les reproduire fait système, et c’est inquiétant. Quand on ferme les yeux, on ne voit plus rien.

Par ailleurs, ce n'est pas rendre service à un mouvement de ne pas pointer ses dérives. Pas plus que les banlieues ne sont massivement antisémites les GJ ne le sont. Mais il y a de réelles dérives, qui ont existé aussi dans le mouvement en ce qui concerne les migrants, les homosexuels/les, les musulmans. Il faut les nommer sans hésiter : cela c'est un soutien intelligent au mouvement des Gilets Jaunes, un conseil donné de s’attaquer aux vrais problèmes et aux vrais adversaires.

Enfin, autre point où Askolovitch pose une bonne question, mais ne fournit pas la réponse adéquate : les Juifs, dit-il, ne doivent pas aller contre le peuple. Certes. Mais, s’ils se sont sans doute éloignés de la gauche et des luttes populaires (auxquelles ils ont tant donné) ces dernières années, n’est-ce pas aussi -surtout- parce que la gauche n’a guère pris en compte leurs angoisses face à l’antisémitisme renaissant. Il n’est peut-être pas trop tard pour qu’elle renoue avec la défense des Juifs. Qu’elle fasse comme au temps de l’Affaire Dreyfus, où elle finit par rompre avec ceux qui répétaient que le combat pour Dreyfus n’intéressait pas les prolétaires. Elle agit alors pour la justice, contre l’antisémitisme, avec Jaurès, considérant que Dreyfus « est dépouillé, par l’excès même du malheur, de tout caractère de classe ; il n’est plus que l’humanité elle - même, au plus haut degré de misère et de désespoir qui se puisse imaginer ». Les Juifs menacés par l’antisémitisme sont comme les pauvres en lutte pour leur dignité. C’est cela que la gauche doit dire.

 Robert HIRSCH, auteur de Sont-ils toujours des Juifs allemands ? La gauche radicale et les Juifs depuis 68. Nancy, Editions de l'Arbre Bleu.

 

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