Ce que nous révèlent les émeutes de Husby en Suède

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 Les émeutes qui ont agité la banlieue de Stockholm, nous éclairent d'un jour nouveau sur l'état de santé de la société suédoise.

 Je me trouvais dans le train express reliant Central Station à l’aéroport de Stockholm Arlanda et une des « News » qui défilaient sur l'écran de tv m'interpella: «  un homme de 69 ans avait été abattu par la police parce qu'il menaçait de se servir de sa machette contre les forces de l'ordre »

 Je me dis qu'un tel faits divers était inconcevable 30 ans plus tôt, la police suédoise était alors réputée pour sa courtoisie et ses méthodes d'interventions pacifiques. Je vivais à Stockholm en 1973 lors de la dramatique prise d'otages de la banque du Kreditbanken à Norrmalmstorg par Jan Erik Olsson un détenu en permission il avait armé d'un pistolet mitrailleur et de bâtons de dynamite pris en otage trois femmes et un homme, il demandait 3 millions de couronnes et la libération d'un autre détenu Clark Olofsson qui devait bientôt le rejoindre. A deux reprises Olsson employa son arme à feu, mais les consignes données à la police furent de tout faire pour sauver des vies humaines, le drame se termina sans qu'aucun des otages, policiers ou malfaiteurs ne fussent blessés.

Le comportement des otages prenant fait et cause pour leurs ravisseurs donna naissance au fameux « Syndrome de Stockholm » Dans l'esprit de la population suédoise de l'époque, une vie humaine ayant beaucoup plus de valeur que l'argent il semblait impensable que la police puisse faire usage de ses armes afin de récupérer la rançon.

 Alors comment le comportement des policiers a-t-il pu changer à ce point ?

 Irene Molina, professeure en géographie culturelle à l’université d’Uppsala, réalise notamment des recherches sur la violence urbaine et les inégalités sociales. À ses yeux, le comportement de la police est l’une des variables explicatives des derniers évènements.

L’État suédois dit qu’il mène des actions dans les quartiers et que les gens doivent agir eux-mêmes pour régler leurs problèmes, qu’en est-il ?

Irene Molina : Au début des années 90, alors que ces populations avaient déjà commencé à habiter ces quartiers, le projet néolibéral, qui était global, a débuté en Suède. Il a commencé avec le démantèlement des services publics locaux, comme les bureaux regroupant plusieurs services administratifs, des centres de soin, les agences de l’emploi. Les Suédois blancs sont partis et de plus en plus d’étrangers sont venus n’ayant pas d’alternative sur le marché immobilier. Ces quartiers sont des espaces de marginalisation, les jeunes n’y ont pas d’espoir dans le futur ni de confiance en l’État suédois. Mais ça, on le sait depuis longtemps, et ce n’est pas qu’en Suède.

Ce n’est pas la première fois que des banlieues suédoises sont secouées d’incidents...

Non, toutefois ces protestations ne sont proportionnellement pas comparables à celles qui surviennent en France, en Grande-Bretagne ou aux États-Unis. Ce que l’on observe, à travers les récits d’évènements similaires à Malmö, Göteborg, Stockholm ou ailleurs, c’est que cela démarre à chaque fois par une provocation de la police. Le sentiment général est celui de quartiers soumis à un état d’exception, où la loi suédoise ne s’applique pas.

Depuis les années 1990, la police intervient de façon beaucoup plus agressive dans ces quartiers. Il y a notamment les incessants contrôles au faciès, mais aussi de vastes opérations : la police boucle un quartier ou une sortie de métro, sans expliquer quoi que ce soit. Les jeunes sont soupçonnés en permanence, on leur demande leurs papiers constamment, ce qui n’arrive pas ailleurs à Stockholm ou avec les Suédois blancs. La police agit donc de façon contraire à la loi suédoise, dans ces quartiers et nulle part ailleurs. Résultat, c’est une énorme source de frustration et de colère pour les gens.

Est-ce l’échec de la politique d’intégration suédoise ?

Le gros problème de la politique suédoise d’intégration, c’est la discrimination structurelle qui imprègne la société suédoise : l’emploi, le logement, jusqu’à l’accès en boite de nuit. Une discrimination structurelle qui est d’ailleurs plus ou moins acceptée en Suède. On donne certes un peu d’argent pour des petits projets dans les quartiers défavorisés, mais cela en est presque humiliant.

Le problème n’est pas tant l’échec de la politique d’intégration que l’absence de réelle politique d’intégration en Suède. Elle est seulement rhétorique. Tant que l’on ne fait rien pour changer les attitudes des entreprises, des institutions, et que l’on continue de croire que les immigrés ne veulent pas s’intégrer et qu’il faut donc les y amener par la contrainte, on ne règlera pas la discrimination structurelle.

L’image de la Suède, pays des droits de l’homme et État tolérant, se maintient, car la Suède a été très forte pour entretenir son image par le discours. Lorsque les premiers étrangers sont arrivés à la fin des années 1950, l’accueil des immigrés s’est bien déroulé, et cela a duré jusqu’à la fin des années 1980. L’État-providence a permis de masquer les problèmes de racisme et de discrimination pendant longtemps. Mais lorsque l’on a commencé à démanteler cet État-providence, au début des années 1990, les tensions sont apparues au grand jour.

Propos recueillis par Olivier Truc

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A noter que dans les années 70 et bien avant l'assassinat d'Olof Palme, il était interdit par la loi de publier dans les journaux suédois les photos et les noms des criminels, la rubrique des faits divers occupait alors une place marginale. Aujourd'hui les journaux du soir comme Aftonbladet social-démocrate, Expressen libéral-conservateur ont pour une raison de rentabilité économique abandonné les analyses critiques, et font à la place leurs choux-gras du moindre faits divers et  contribuent de cette façon à entretenir un climat d'insécurité.

 Pour comprendre ce qui a si profondément changé dans la société suédoise, il faut revenir un petit peu en arrière à la fin des années 70 plusieurs décennies de social-démocratie avaient structurées la société suédoise, des services sociaux performants, un système éducatif égalitaire, des soins gratuit pour tous, une industrie et une économie performantes, un syndicat unique LO s'occupant des négociations avec le patronat, « 80 % des suédois étaient alors syndiqués », et un système d'impôts progressifs prélevés à la source permettait une redistribution harmonieuse des richesse.

 La politique étrangère du pays basée sur la neutralité permettait à la Suède de faire entendre une voix originale sur la scène internationale.

 Tout cela avait permis à la Suède de devenir le modèle le plus abouti d'état providence et d'engendrer une société solidaire en accord avec l'ancestral code de conduite « Jantelagen » profondément ancré dans la culture des pays nordiques.

 Ce modèle commença à donner un signe d'essoufflement dans les années 80 mais le grand tournant furent les années 90-92, la crise ayant été précipitée par la dérégulation des marchés financier et par l'explosion non maitrisée des déficits. A l'époque la couronne suédoise était changée à taux fixe par rapport à d'autre devises ce qui semblait garantir la stabilité.

Mais lorsque la conjoncture internationale se dégrada en 1990. Plusieurs banques furent à l'agonie et le marché immobilier s’effondra en 2 ans le taux d'inflation passa de 2% à 10%.

 Mais le vrai fossoyeur du modèle social suédois est le financier Georges Soros ( le concepteur des révolutions colorées) qui en 1992 fit plier par la spéculation la banque centrale suédoise.

 A partir de là des réformes structurelles furent mises en place en suivant la méthode néo-libérale de l'école de Chicago, c'est à dire le démantèlement des services publics et la diminution des programmes sociaux, politique de privatisation à outrance, diminution des impôts avec son corollaire montées des inégalités et de la criminalité, du chômage ainsi que l'arrivée de l'extrême-droite au « Riksdag » le parlement suédois, l'adhésion à l'UE ayant par ailleurs achevé de mettre un point final au modèle suédois d'état providence.

 En conclusion la société suédoise a tourné le dos à ses grand idéaux de justice et de solidarité, pour devenir une société toujours plus inégalitaire. Aujourd'hui selon l'OCDE la Suède est le pays où les inégalités ont le plus augmenté ces 10 dernières années, le taux de chômage des jeunes (15-24 ans) est de 25% et aussi explosion des actes racistes et antisémites.

La Suède ayant fait office de laboratoire pour nos sociétés européennes, celà nous amène à nous interroger sur les politiques d'austérité mise en place dans différents pays européens et sur les réformes structurelles qui sont aujourd'hui exigées par Bruxelles afin de permettre à la France de maîtriser ses déficits budgétaires.

 

 

 

 

 

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