Tout signe commence par la perception d’une chose matérielle découpée dans un flux continu qui sollicite en permanence nos appareils sensoriels. Certains s’imposent aux sens par leur force propre. On ne peut les refuser. Ce sont des signes saillants visuels (une tour, un clocher, un minaret … et tant d’autres), auditifs (une volée de cloches, un pétard, un cri de la rue … et tant d’autres), olfactifs (un parfum, un gaz qui s’échappe … et tant d’autres), gustatifs (trop de sel, un goût de bouchon dans le vin ... et tant d’autres), tactiles enfin, à un degré moindre. Par son caractère accidentel, le surgissement d’un signe saillant dans un champ de conscience a des effets rarement prévisibles et souvent peu maîtrisables.PrégnanceEn revanche d’autres genres de signes sont toujours déjà là, constamment en puissance de rappel à la conscience. Car nous baignons en permanence dans un flot de choses perçues d’une même catégorie : objets familiers, paysages quotidiens, couleurs du ciel … et tant d’autres … Ce sont des signes « patrimoniaux » qui forment la toile de fond de nos perceptions ; ils sont disponibles à chaque instant. Parmi eux les édifices religieux dressés au cours des siècles sur tous les territoires par les religions installées. Eglises et cathédrales notamment -en nombre et en qualité- ont contribué à la formation d’un habitus perceptif « judéo-chrétien » qui, en imprégnant les paysages, ont aussi, par la force réitérée des choses, imprégné les consciences …aussi bien celle du chrétien que de l’agnostique ou du mécréant … Ce sont des signes prégnants …Saillants ou prégnants ces signes sont les premiers à frapper avec force et/ou avec insistance à la porte de nos esprits dont ils gouvernent largement le contenu.Bousculades dans les espritsDu minaret on conviendra aisément qu’en nos contrées il n’est guère prégnant, à l’inverse des clochers et autres flèches de cathédrales. Cependant par son iconicité (verticalité, hauteur relative), sa fonction pratique (signalisation d’un lieu de culte musulman) et, bien sûr, sa symbolique de la montée vers le ciel, ce lieu de toutes les visées et promesses du sacré religieux, il prend place dans le même champ socioculturel que ces derniers par toutes ses ressemblances. Mais en apportant forcément toutes ses différences. Et elles ne sont pas minces ! Inutile de les énumérer ; on conviendra aisément qu’elles peuvent être perçues comme autant d’intrusions dans un espace symbolique fermé depuis des siècles. La multiplication éventuelle des minarets, facilitée par l’égalitarisme républicain laïque, porte en germe la crainte d’un possible prosélytisme. Bien que largement sémiotique il n’en est pas moins réel. Manifestement, une large part de la population, et pas seulement en Suisse, y voit une menace : l’importation de valeurs religieuses régressives dont elle s’est largement affranchies dans un passé encore récent. Les débats antérieurs sur le voile, la burqa, leur exploitation politique comme « menaces » sur l’identité nationale venant de l’immigration sur fond de terrorisme intégriste, placent le minaret comme un sommet dans une sorte de progression stratégique. Les esprits sont bousculés. L’occasion est belle de profiter de leur déstabilisation pour s’attribuer des avantages concurrentiels électoraux en attisant les peurs et les haines.Et l’on voit s’actualiser à nouveau la thèse de Carl Schmitt selon laquelle la “désignation de l'ennemi” serait l’essence du politique …Nb : sur ce thème on peut lire aussi ce billet : http://robertmarty.unblog.fr/2009/01/17/la-fonction-politique-de-lislamophobie/