L'ESPRIT DE SERIEUX

Je repense à Moïse et son peuple et à leur traversée de  la mer des joncs. Je repense à  l'engloutissement de leurs poursuivants. Et devant ce récit, ce mythe, cette tranchée dans l'impossible, en fait : je me marre. Non pas à la façon d'un sagouin, mais parce que j'abonde dans le plaisir que procure la coulée de ce mythe dans mes veines, et cette débauche de signification éclaircit le monde dans lequel je me croyais obligé de vivre et de penser. Un monde, et en particulier un monde d’Église  tout à fait contaminé par ce que Sartre, entre autres appelait "l'esprit de sérieux".

Ma Bible -mon passeport (et pas ma carte d'identité)- regorge d'histoires non seulement extraordinaires mais  ô combien incorrectes au regard de cet " esprit de sérieux". Pas la peine d'en faire la liste : toute la Bible soumet son lecteur à la proposition de considérer son monde et l'invite à éclater de rire. Certes, les interprétations habituelles virtualisent les écrivains de ces récits au point de nier leurs existences. Pourtant, ces gens ont existé qui ont raconté et écrit ces histoires pathétiques, violentes, sensuelles et sacrées. Les méthodes d'interprétation habituelles qui oublient  le principe de l'existence d'auteurs, même entremêlés et même coiffés par des rédacteurs "finaux" nous privent d'imaginer que ceux-ci avaient sans doute une sacrée distance pour écrire ou monter des textes non seulement subversifs mais on va dire intraitables par aucune option morale. Sartre trouvait l'origine de cet "esprit de sérieux"  dans la croyance de "valeurs  écrites dans le ciel intelligible". Oublier la chair et les os qui ont construit ces textes nous fait croire que la Bible s'est auto-écrite, et qu'elle vient donc se proposer comme un reflet d'un ciel, constellé de valeurs. Nos prédications prétendent aussi aller chercher dans le ciel des choses à ramener sur la terre.  Mais si je veux vivre d'une foi libre, je veux aussi me résoudre à ne pas croire à cette possibilité écrasante !

Sinon dans les marges des nos assemblées, où parfois l'Esprit (Saint) souffle un peu- dans tous les sens de l'expression -  combien de nos paroles d’Églises sont bouffies par cet esprit de sérieux, indiscutable, aérien, sûr de lui, ennuyeux. Des paroles qui autoproclament et qui ne trouvent pas d'autres points de fuite que la routine du politiquement, psychologiquement, ecclesiologiquement correct.  

Le fait même , parfois, de traiter une question avec une distance humoristique  conduit à un procès en désinvolture

Je ne dis pas comme Sartre (mais il est mort) qu'il n'existe aucune valeur. Je dis simplement que la Bible m'envoie surtout le message de ne pas trop prendre au sérieux quoi que ce soit et que je n'ai pas forcément à aller chercher  les codes enfouis derrière des récits qui avant toute chose éclairent la tristesse dans laquelle je ne suis pas obligé d'abonder. Tous ces récits à la fois subtils, ironiques, embrouillés et exaltés  me donnent envie, si je veux, de traverser cette tristesse et de laisser s'engloutir les pseudo prophètes, de droite ou de gauche, qui n'ont pas envie de rire, qui considèrent que la vie est comme ci et voilà, qui au mieux ricanent au lieu de se réjouir, qui savent au lieu de continuer à se demander.

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