Les Street Medics et la Ligue des Droits de l’Homme dans le viseur de la police

Agressions verbales et physiques, menaces, intimidations, interpellations, gardes à vue, … Tous les moyens sont bons pour décourager les street medics et les observateurs de la Ligue des Droits de l'Homme, prompts à dénoncer les violences policières, d’assister aux manifestations.

Cette phrase, lancée par un policier à un secouriste de rue, après lui avoir intimé l’ordre de se mettre à terre, « C’est comme en temps de guerre, un blessé mobilise cinq médics et un médic à terre ne peut plus aider personne », fait froid dans le dos.

Camille*, casque blanc et insigne rouge médic au front, dit être conscient des risques qu’il encourt en venant chaque samedi assister aux manifestations Gilets jaunes. Il témoigne : « Je vois la répression qui monte crescendo, même contre nous … mais comme je le dis depuis le début, on restera neutre, on restera jusqu’à la fin, quoi qu’il nous en coûte ».

Quand nous lui demandons ce qu’il risque en venant ici, il répond : « par exemple, tout à l’heure, il y a les B.A.C.eux [agents de la Brigade Anti Criminalité - ndl] qui sont passés avec ma photo. Ils me reprochent d’être dans le bloc [en référence aux « Black Bloc » pour désigner les groupes utilisant des tactiques de manifestation violente -ndl], d’être devant eux quand ils lancent les projectiles, de soigner les casseurs ». Et d’expliquer aussitôt : « que ce soient les casseurs, les forces de police ou les gilets jaunes, moi comme les collègues, on porte assistance à tout le monde ».

Quelques heures après notre entrevue, j’apprenais que Camille* a été victime d’un coup de matraque dans le dos, alors qu’il portait secours à une manifestante en état de détresse respiratoire à cause des gaz lacrymogènes.

Le phénomène n’est pas isolé et tend à se généraliser depuis près d’un mois. Montpellier, Nice, Paris, Toulouse… On ne compte plus le nombre de témoignages de street-médics faisant état d’agressions verbales et de violences physiques de la part des forces de l’ordre, d’interpellations et d’arrestations. Deux unités locales de police s’illustrent particulièrement en la matière : les compagnies départementales d’intervention, « CDI », ou compagnies de sécurisation et d’intervention (CSI) pour Paris et sa banlieue, et les brigades anti-criminalité (BAC). Les CRS (compagnies républicaines de sécurité) ne sont pas en reste.

La cible ? Des secouristes de rue. Leur engagement est bénévole et leur code de déontologie est simple : mettre leurs compétences au service de leurs concitoyens pour porter secours à toute personne le nécessitant. Bien souvent infirmiers, pompiers ou urgentistes, on trouve également parmi eux des chefs déco, des militaires, des étudiants en cinéma, disposant d’une formation en premiers secours. Ils ont, pour la plupart, acheté leur propre équipement. Ce dernier se compose d’un casque blanc marqué d’une croix rouge ou bleue, d’un masque à gaz, de lunettes et d’un gilet de protection, de genouillères et de coudières. Dans leur sac à dos se trouve tout le matériel de premiers soins (compresses, désinfectants, sérum physiologique…). Sur le terrain, ils escortent le cortège de manifestants, à deux ou trois. Quand une personne fait un malaise ou se trouve blessée, la foule crie « médic » et ils interviennent pour prodiguer les premiers soins.

Leur action a été décisive à plusieurs reprises. Ainsi pour Axel à Montpellier, le 19 janvier, ou pour Jérôme à Paris, le 26 janvier, tous deux mutilés au visage par un tir de LBD40 (arme à feu et matériel de guerre de 1ère catégorie). Ces derniers ayant d’abord été pris en charge par des équipes de médics avant l’arrivée des pompiers.

Et l’on sait que la liste est longue. « Allô Place Beauvau » (de David Dufresne) approche du 600ème signalement de violence policière illégitime.

Elle l’est devenue aussi côté « médic ». Les agressions délibérées à l’égard de ces soignants ont atteint un niveau jamais égalé au cours des trois derniers mois.

Acte XIX, boulevard Sarrail, le long de l’Esplanade à Montpellier, un sexagénaire, arborant fièrement son gilet jaune « et ce, depuis le début ! » (précise-t-il), est violemment projeté au sol par une charge de la CDI 34 alors qu’il tente de se mettre à l’abri. L’homme à terre est roué de coups par les policiers. Des manifestants et journalistes indépendants, en état de dispersion, assistent à la scène, impuissants, ainsi que quatre équipiers du groupe Secouristes Cévenols. La foule crie aux policiers d’arrêter. Les insultes pleuvent. Les policiers leur intiment l’ordre de reculer et de s’en aller. Les street-médics se tiennent à un mètre sans bouger. Un policier se détache du groupe et gaze Romain*, médic, à bout portant. Le second s’avance vers Aliocha*, le gaze à bout portant et lâche « Tu, tu m’énerves, toi ! [sic] » avant de lui assener un violent coup de matraque à la tête.

Aliocha* est choqué et met quelques minutes à réaliser. Ses collègues aussi. Parfaitement identifiables et immobiles à quelques mètres de l’homme à terre et des policiers, Stéphane* et Romain* ne représentaient aucun danger pour ces derniers. Mis hors d’état de prendre en charge d’autres blessés, Aliocha* se retirera de la manifestation suite à son agression. Il est 16h45. La scène a été filmée (https://www.facebook.com/634842175/posts/10157432566797176?sfns=mo). Sur les lieux, nous recueillerons les témoignages audios des médics impliqués (audio à écouter). Unanimes, ils dénoncent l’intention non dissimulée de ces policiers de « casser du médic ».

Plus tôt dans la journée, à deux pas de la place de la Comédie, Camille* s’assied lourdement sur les marches des bureaux de La Poste. Il vient de recevoir consécutivement deux tirs d’ogives tendus dans les pieds. Il s’est renseigné et me raconte qu’il s’agit de grenades lacrymogènes CM6. Elles comprennent 6 capsules de gaz CS, gaz incapacitant émettant pendant près de 30 secondes, tirées à l’aide d’un fusil prénommé Cougar (arme considérée comme létale par son producteur). Le protocole d’utilisation en est très strict. Seul le tir en cloche est autorisé. Autrement dit, le tir tendu est formellement interdit.

Nos rencontrons Camille*, trois jours après son agression. Il arrive à la terrasse du café où nous avons rendez-vous, claudiquant. Il ne porte plus l’équipement street-médic. Il revient sur la scène. Il est formel. Il ne s’agit pas d’un accident. Victime de plusieurs tentatives d’intimidation et de menaces au cours des actes précédents, son témoignage met en cause deux policiers. Le premier le pointe du doigt tandis que le second le vise et le touche à deux reprises. Contacté par la Ligue des Droits de l’Homme, Camille* envisage de porter plainte.

Il raconte ensuite comment il a été, au cours de l’Acte précédent (l’Acte XVIII), exfiltré du cortège par trois agents de la B.A.C. dans une rue annexe. Là l’attendaient 11 policiers de la CDI 34 de la B.A.C.  Après lui avoir rappelé son identité et son lieu de travail, l’un des policiers lui balance : « Tu commences à me casser les couilles avec tes vidéos. Je vais t’apprendre à être neutre ». Camille* est très actif sur son compte Facebook sur lequel il poste ses propres vidéos témoignant de violences policières. Dimanche 24 mars, le lendemain de son agression, Camille*recevait une notification des services Facebook l’informant de la fermeture de son compte personnel. Il me confie que c’est la deuxième fois depuis le début de son engagement en tant que street-médic.

Maël* est un street-médic chevronné. Il a débuté à Paris au cours de l’acte II. Selon lui, un changement s’est opéré dès l’acte suivant. Alors qu’il se rend sur les lieux du rassemblement, il se fait interpeller par des policiers de la B.A.C. et se voit confisquer tout son matériel de premiers secours. Il tente de s’informer de la procédure à suivre pour récupérer son matériel, mais est menacé de garde à vue. Il ne récupèrera pas son équipement. Il emploie volontiers le terme de « scènes de guerre » au cours de la discussion. En tant que médic, il dit ressentir une animosité croissante de la part des policiers. À force de menaces et d’intimidations, il a décidé de « prendre des vacances » depuis l’acte XIV. Il évoque notamment des messages privés sur son compte Facebook, provenant de profils inconnus et mentionnant ses données personnelles privées. Lors des manifestations, il s’est entendu dire, à plusieurs reprises, comme d’autres médics d’ailleurs que « les médics sont là pour protéger les casseurs ». Il s’est également fait menacer par la B.A.C. travestie en Gilets jaunes au cours de sa dernière intervention à Paris. Le Préfet de l’Hérault ne serait donc pas le premier à avoir déployé ce dispositif lors de l’Acte XIX à Montpellier.

Acte XIX, place Garibaldi, à Nice, quelques minutes avant que Geneviève Legay ne s’écroule au sol grièvement blessée à la tête, Thierry, hospitalier et secouriste diplômé, nous raconte la scène. Accompagné d’une infirmière et de deux aides-soignantes, le quatuor est apostrophé par la gendarmerie mobile « Ne bougez pas les médics, restez-la sur le côté, on va avoir besoin de vous », au moment où les policiers lancent une charge violente sur les manifestants. Malgré les démentis de la police, Thierry n’en démord pas. Le commissaire Souchi de la police nationale des Alpes Maritimes s’est opposé à leur intervention. Interpellés, ils seront placés en garde à vue et passeront 10 heures au poste avant d’être relaxés. Thierry, la mâchoire serrée, veut porter plainte pour non-assistance à personne en danger.

Lionel* est médic à Toulouse. Il a été victime, lui aussi, de tirs tendus dans les pieds. Même scénario que celui décrit par Camille*. Pointé du doigt puis touché par un policier de la CDI. Sur la cinquantaine de Medics récent à Toulouse au cours de l’acte XIX, il recense une dizaine de blessés. Et d’ajouter que, parmi les médics ciblés, l’un de ses collègues du Secours Toulousain s’est pris un tir de LBD40 dans le dos. « C’est la première fois que l’on ne s’est pas senti en sécurité et certains se demandent s’ils vont revenir», conclut-il. Léa*, médic à Montpellier, matraquée à la main (fracture du métatarsme) lors de l’acte XVIII, ne peut plus intervenir sur le terrain.

La stratégie semble opérer. Du côté des forces de l’ordre, les policiers ne la taisent plus.

« Médic ou pas, c’est simple, vous êtes tous assimilés gilets jaunes, tous manifestants, plus de distinction, vous avez choisi votre camp ! » lance un policier de la CDI 34 quand les Medics viennent se présenter à eux en début de manifestation.

« Quant à la LDH, c’est un tout petit h. C’est un parti pris. C’est politique. Il s’agit d’un petit groupe qui s’est radicalisé. Ils ne renseignent que les blessés côté manifestants. Et quand les collègues se prennent des tirs de mortier, il n’y a plus personne ».

Médics comme LDH, ce sont des organisations infiltrées par « des individus d’extrême gauche », « radicalisés », « des extrémistes », « complices des casseurs ».

Rappelons que la Ligue française de défense des Droits de l’Homme, « LDH », est définie comme « indépendante des partis politiques, des syndicats et des associations ». Depuis novembre dernier, ses bénévoles effectuent des missions d’observation du respect du droit à manifester et de l’usage « proportionné » de la force publique.

Le rapport relatif aux obstructions exercées sur les observateurs LDH, rendu public par la section montpelliéraine, est accablant. Invectives harcelantes, coup de poing au visage, chasuble arrachée, fouilles sans motif, bousculades, projection au sol, gazage à bout portant. Eux aussi sont dans le collimateur de la CDI et de la B.A.C. Un observateur voisin de la section toulousaine a reçu, de la part des forces de l’ordre, un projectile dans la tête en février dernier. Le diagnostic est sévère : traumatisme crânien, 10 points de suture et une cicatrice à vie. Autre phénomène inquiétant. Depuis que la LDH a saisi la justice (dépôt de plainte et signalement à « la police des polices » ou IGPN), les agressions policières contre ses observateurs n’ont pas cessé, bien au contraire.

Nous sommes au printemps 2019 en France. Dérives du langage propagandistes, pratiques policières illégales, mensonges d’État sont le pain quotidien. L’épisode dramatique survenu à Nice, lors de l’Acte XIX, a porté à son paroxysme le climat délétère instauré par notre gouvernement, faute de réponse au mouvement des Gilets jaunes.

Les exactions policières, dirigées contre du personnel soignant et des défenseurs des droits de l’homme, sont un marqueur fort de la dérive autoritaire du gouvernement français. Bafouant le droit élémentaire de manifester, elles insinuent dans l’inconscient collectif un retour à la Terreur au nom « du maintien de l’ordre républicain ».

 

*Les prénoms ont été modifiés.

 

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