Bloquer son université, est-ce une solution ?

Bloquer sa fac, c’est empêcher des étudiants de se rendre en cours. Pourquoi cela pose problème ? Parce qu’un étudiant veut aller en cours (donc le blocus le gêne), parce qu’un étudiant a le droit d’aller en cours (donc l’en empêcher est illégitime), parce qu’on ne voit pas comment des tables et des chaises devant des ascenseurs heurtent le quotidien du gouvernement (donc le blocus est inefficace)

 

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Comment le blocage ne pourrait-il pas être un obstacle pour les étudiants qui veulent aller en cours ?

 

Est-ce que le blocage ne fait pas obstacle à la validation de son semestre et à l’obtention de son diplôme ? Les enseignants et l’administration n’ignorent pas la réalité du blocage. Il est normal qu’un étudiant se soucie de la validation de son année, mise à mal par la mobilisation ; les enseignants et l’administration se sont déjà emparés de la question. Des réunions pédagogiques ont lieu où sont discutées ces modalités. Sans parler des mesures d’entraides entre étudiants, organisées au sein de la mobilisation, il va de soi que les aménagements nécessaires pour que personne ne pâtisse d’une mobilisation seront mis en place au niveau de l’université toute entière. Plus globalement, il ne faut pas perdre de vue le fait que c’est sur un cours qu’il a donné que le professeur évalue ses élèves. Les heures perdues ne sauraient donc empêcher de réussir des examens. Ceci est l’objet d’un consensus absolu entre les enseignants : on n’évalue un élève que sur les cours qui lui ont été proposés. L’histoire des mobilisations étudiantes en témoigne aisément.

Est-ce que le blocage ne fait pas obstacle aux boursiers, qui risqueraient de perdre leurs droits à la bourse ? La bourse étant soumise à une obligation d’assiduité incombant aux élèves boursiers, être défaillant supprime le droit à la bourse. Or, la défaillance étant soumise à la tenue des cours, dès lors que les cours sont banalisés, on neutralise le risque de défaillance, et donc, de perdre sa bourse.

Est-ce que le blocage ne fait pas obstacle à la formation d’élèves professionnellement compétents ? Les études doivent préparer l’entrée dans la vie active, certes. Mais l’organisation et la participation à une mobilisation sont loin d’être dépourvues d’intérêt. L’occupation du centre PMF l’illustre. Un peu de mesure a parfois du bon, ce n’est pas un blocage, même long, qui altère une compétence professionnelle. Aucun blocage n’a jamais dévalorisé un diplôme, ni empêché quiconque de réussir professionnellement.

Est-ce que le blocage ne fait pas obstacle aux étudiants qui aiment aller en cours ? Aimer les cours étant la meilleure raison de s’y rendre, cela fait sens de préférer sacrifier quelques semaines de cours pour permettre qu’à l’avenir ne soient pas sacrifiées des centaines d’heures, des parcours, bref la possibilité pour un nombre considérable de lycéens d’entrer à la fac et d’y aimer les cours. Mais même à considérer que le blocage soit levé, nombre de professeurs, de maîtres de conférence et de chargés de TD font eux aussi grèves. Lever le blocus ne garantit en rien la tenue des cours.

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Le blocage n’est-il pas illégitime ?

 

Est-ce qu’il ne serait pas plus légitime d’écrire et produire du contenu contre la réforme plutôt que de bloquer ? Nul ne saurait contester qu’il est plus légitime de manifester son désaccord sans entraver la vie des autres. Mais toute production écrite, tout manifeste, toute réclamation nécessite du temps, de l’investissement, un lieu pour écrire et réfléchir. Ainsi, bloquer c’est avant tout une manière de s’octroyer la liberté de produire ce que nous n’aurions pas la possibilité d’écrire autrement. En somme, la production écrite n’est possible qu’à condition que la fac soit bloquée, et donc ouverte à ce travail de fond.

Est-ce qu’il ne serait pas plus légitime de porter notre voix à travers les médias plutôt que de bloquer ? Les étudiants mobilisés n’ont commencé à être audible à l’échelle médiatique régionale et nationale qu’à partir du blocage et de l’occupation. On aurait pu penser que des médias, sachant qu’une loi allait réformer l’université, s’intéresseraient au point de vue des universitaires et des étudiants sans qu’un blocage ne soit nécessaire. Mais il faut constater que, de fait, cela n’a pas été le cas avant que l’occupation ne perdure. On peut déplorer que l’intérêt médiatique n’existe que lorsque les étudiants occupent leur université, mais il faut concéder qu’il a fallu recourir au blocage pour que les revendications du centre PMF commencent à être audible.

Est-ce qu’il ne serait pas plus légitime d’agir et de bloquer ailleurs plutôt que de bloquer notre fac ? Il semble que d’autres actions que le blocage soient possibles, comme tracter, manifester ou bloquer des lieux symboliques ou effectifs du pouvoir gouvernemental. Ces propositions sont pertinentes, mais elles supposent déjà le blocage. On ne peut bloquer l’Assemblée Nationale que si l’on dispose de temps (ce qui suppose que ne soient pas maintenus les cours) et d’un lieu pour l’organiser (ce qui suppose un blocage devenu occupation). Bref, les modes d’actions pertinents autre que le blocage ont pour condition de possibilité le blocage.

Est-ce qu’il ne serait pas plus légitime de passer par les canaux de démocratie étudiante proposés par l’université (Conseil d’administration, CFVU) plutôt que de bloquer ? Cela serait évidement préférable pour tout le monde et permettrait de concilier le maintien régulier des cours et l’opposition à l’application de la réforme à Paris 1. Mais, de fait, cela n’a pas été possible. Le CFVU en est un exemple symptomatique. Le 9 janvier 2018, une motion a été adoptée contre la mise en place de la sélection à l’université. Mais aucun effet de droit n’a été attaché à cette décision. Au contraire, le CFVU a été dissous et des élections anticipées ont été provoquées. Aujourd’hui, le CFVU n’est plus considéré comme une instance compétente pour juger de la mise en place de la sélection. User des canaux de démocratie étudiante aurait été préférable mais cette option est, considérant la situation actuelle, devenue une impasse.

Est-ce qu’il ne serait pas plus légitime, puisqu’un président a été investi après des élections démocratiques, de le laisser faire plutôt que de bloquer ? Le sens des élections présidentielles comme législatives est d’amener au pouvoir des citoyens susceptibles de penser, de délibérer et d’agir sur ce qui intéresse la volonté générale. Le mandat présidentiel comme les mandats législatifs ne sont pas impératifs. En d’autres termes, le président et les membres du parlement ne sont pas élus pour appliquer, à tout prix, un programme que les élections viendraient consacrer et sanctifier. Le gouvernement de la Vème République n’est pas seulement investi pour exécuter, il doit diriger l’orientation de la politique et délibérer afin qu’elle aille dans le sens du bien commun et améliorer le sort de notre société. Les ordonnances et la discipline partisane ont eu, de fait, pour conséquence d’empêcher la tenue d’un débat contradictoire au parlement sur la crise du supérieure. La réforme proposée par le gouvernement est précipitée et bâclée. Le blocage n’aurait aucun sens s’il était possible d’agir autrement, mais un système qui ne laisse aucune voie de recours contraint au blocage.

Est-ce qu’il ne serait pas plus légitime d’attendre que la réforme produise des effets avant de bloquer la fac, puisqu’on ne sait pas encore quelles conséquences aura la réforme ? Cette question pose problème dans la mesure où elle suppose que le gouvernement prend des ordonnances sans avoir idée de leurs conséquences futures. Certes, personne n’est devin. Mais il va de soi qu’il n’est pas nécessaire d’être devin pour être certain que les effets recherchés par la réforme sont contestables. S’il est acceptable de réformer sans avoir de certitudes quant à l’avenir, il faut alors accepter que cette réforme suscite désapprobation et mobilisation. En outre, on pourrait soutenir que l’état des universités est tellement déplorable qu’il y a lieu de se mobiliser de toute façon. Il est plus que souhaitable que le gouvernement se préoccupe et prenne soin du service public, mais la réforme de l’accès à l’université ne s’inscrit pas dans une telle démarche, bien qu’elle prétende instaurer une amélioration.

 

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Le blocage peut-il vraiment être efficace ? Ne faut-il faire autre chose que bloquer ?

 

Est-ce qu’il ne serait pas plus efficace de faire autre chose que de bloquer, puisque le blocage ferme la fac ? Bloquer la fac c’est n’est pas à proprement parler la fermer. C’est permettre de l’occuper, c’est-à-dire d’en faire un lieu essentiel pour se mobiliser. C’est permettre d’échanger, d’informer et de s’organiser. En dégageant un lieu, on se donne l’opportunité de produire des articles de fond, des vidéos, des communiqués. En dégageant du temps, il devient possible de penser, discuter, réfléchir les arguments qui fondent nos positions. Ouvrir en bloquant, c’est se donner un lieu et du temps pour construire un contre-projet de réforme du supérieur. L’ambition des étudiants et universitaires mobilisés ne s’arrête pas à chanter des mots d’ordre en manifestation, ce qui ne pourrait suffire pour être crédible face au gouvernement.

Est-ce qu’il ne serait pas plus efficace de faire autre chose que de bloquer, puisquil semble contradictoire de bloquer une fac au nom de l’accès à la fac ? Remarquons qu’il ne semble contradictoire à personne de faire grève pour améliorer ses conditions de travail. Être empêché d'aller en cours permet justement de faire voir à ceux que ça énerve à quel point leur accès à la fac est précieux, et qu’il vaut donc qu’on le défende pour les étudiants qui entreront à l’université à la mi-septembre. Il n’y a pas de contradiction dans le fait de s’opposer à la réforme de la fac et celui de bloquer la fac. Il s’agit seulement de déterminer si les moyens déployés pour se mobiliser sont proportionnés aux enjeux. Si écrire et discuter ne suffit pas pour se faire entendre, il semble qu’en revanche bloquer le soit, tout en n’étant ni violent, ni disproportionné.

Est-ce qu’il ne serait pas plus efficace de faire autre chose que de bloquer, puisqu’il semble que le gouvernement ne soit pas disposé à reculer, quoiqu’il se passe et quelle que soit l’ampleur de la mobilisation ? C’est cet argument qui est la cause profonde de l’échec d’une action politique. On condamne toute action à l’inefficacité en prétextant son échec à venir pour s’en désolidariser, alors que l’échec n’advient avec certitude qu’au moment où l’on renonce à l’action. C’est seulement celui qui reste spectateur persuadé que son action est inefficace qui, en ne faisant rien, réalise ce qu’il énonce. Il faut assumer notre rôle d’acteur historique. Ce qui est certain, c’est qu’à défaut de mobilisation, le gouvernement n’aura pas de raison de reculer. Plus sont nombreux ceux qui savent qu’ils peuvent changer les choses, plus il devient facile de changer les choses.

Est-ce qu’il ne serait pas plus efficace de faire autre chose que de bloquer, puisque le blocage semble diviser les étudiants contre la sélection en les opposant ? Ce sont ceux qui prétendent que le blocage est le lieu de la division qui divisent. Si le blocage peut d’abord apparaître comme un obstacle à la quotidienneté étudiante, on gagne à l’appréhender autrement. Il appartient aux étudiants, face à un blocage, de se positionner et de tirer les conséquences de leur position. Ici encore, il s’agit d’assumer son rôle d’acteur historique et de refuser que des ordonnances aillent contre ce qui est réfléchit collectivement par des étudiants et des universitaires sur un problème qui les concerne directement.

Est-ce qu’il ne serait pas plus efficace de faire autre chose que d’occuper la fac, puisque ça n’est pas un lieu fait pour ça ? Occuper l’université, c’est d’abord occuper le lieu où le gouvernement veut mettre en place la sélection. Occuper l’université n’est donc pas qu’un geste symbolique tendant à manifester la désapprobation des universitaires et étudiants. Occuper l’université c’est viser le lieu où, si nous n’agissons pas, dès la mi-septembre 2018, des milliers d’élèves n’auront plus accès à la filière de leur choix.
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- Ecrit à quatre mains par des étudiants mobilisés pour une université ouverte 

 

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« Ni rire, ni pleurer, ni haïr, mais comprendre. » - Spinoza, Traité politique

 

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