Rodolphe Gauthier
Littératures & arts // Philosophie & politique // Sérigraphie & édition
Abonné·e de Mediapart

27 Billets

0 Édition

Billet de blog 8 janv. 2016

Léo Trézenik, «Proses décadentes» (1886)

Notes sur un chef d'oeuvre de la littérature fin-de-siècle oublié. La prose décadente «n'est pas une perte, mais un déplacement : goût pour le bizarre, le hors-norme, l'extravagant, l'inhumain, par rapport au Positivisme, aux académismes, à la démocratie en tant que force du nombre (contre les particularités individuelles).»

Rodolphe Gauthier
Littératures & arts // Philosophie & politique // Sérigraphie & édition
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Lien ici vers le livre sur le site des éditions Solstices

Portrait de Trézenik, par Belon

Petits poèmes de la vie moderne, Les Proses décadentes (1886) s'amusent des riens du quotidien, des objets et des gens, parfois avec une acerbité qui rappelle combien le mouvement décadent, sous des aspects ludiques ou légers, est fondamentalement révolté, voire révolutionnaire. Dada ne surgit pas ex nihilo...

Les années 80 voient le retour des Communards exilés (l’amnistie totale est obtenue en juillet 1880) ; l'action directe est revendiquée et appliquée : attentats en Allemagne contre Guillaume Ier, assassinat même du tsar Alexandre II en Russie le 13 mars 1881 !

Ces années de gestation précèdent en France la période des attentats anarchistes (que l'on fait commencer en 1892) qui culminera avec l'assassinat du président de la République, Sadi Carnot, le 24 juin 1894 à Lyon où une plaque et une dalle au sol commémorent l'événement. Sante Geronimo Caserio sera guillotiné le 16 août 1894, un peu moins d'un mois avant ces vingt-et-un ans ; les lois scélérates seront promulguées le 11 décembre (Vaillant, pour venger Ravachol, lance sa bombe dans l'hémicycle du palais Bourbon le 9).

Ces révoltes politiques sont préparées par des révoltes de mentalité. Les écriteaux, Le dimanche fustigent la petite bourgeoisie non seulement ennuyeuse et ennuyée, mais surtout soumise à des contraintes sociales, culturelles et institutionnelles absurdes. Pas de pitié, chez Trézenik, pour cette servitude volontaire.

Contre ces figures bourgeoises, Le Cocher d'omnibus, sa « jolie trogne », sa réappropriation fougueuse du quotidien, son plaisir d'effrayer le timoré ; Le monde de l'enfance aussi, sa naïveté amorale.

À Rebours est publié en 1884, Les Déliquescences d'Adoré Floupette (recueil parodique) en 1885. C'est en 1884 aussi que le poème d'une génération, « Langueur » (Je suis l'Empire à la fin de la Décadence...), paraît dans Jadis et Naguère. « Bathylle, as-tu fini de rire ? », rire jaune ou rictus (Corbière). Détachement ou sarcasme. Les Proses décadentes poursuivent cette tendance, mais offrent un premier retour sur le courant lui-même : « Il n'y a pas plus décadence, aujourd'hui, qu'il n'y eut décadence alors qu'à l'Art classique s'essaya à succéder le romantisme ». Le terme est redéfini : décadence n'est plus un terme péjoratif, il ne vient pas signifier la perte de qualité, l'amoindrissement intellectuel ou esthétique d'une génération par rapport à la précédente. D'abord ironique et négatif sous la plume d'Henri Beauclair et Gabriel Vicaire (les auteurs des Déliquescences d'Adoré Floupette, poète décadent), il est chargé positivement par ceux qui se réclament d'une esthétique nouvelle. Ce n'est pas une perte, mais pas une perte mais un déplacement : goût pour le bizarre, le hors-norme, l'extravagant, l'inhumain, par rapport au Positivisme, aux académismes, à la démocratie en tant que force du nombre (contre les particularités individuelles).

C'est en cela que les Proses décadentes sont décadentes au-delà du seul titre. Et cet esprit (cette mentalité) s'informe dans la facture : le style agrammatical, dissonant, les barbarismes, les néologismes, les expérimentations en tout sens. Dérivations grammaticales (dont beaucoup d'adverbes) : « sapidement », « rimaillairds », « morphinisme » (Préface) ; « nickellement », « affriolance », « chavireur » (De l'adultère où le mot « adultère » est lui-même au féminin) ; « rubanesque » (Bégaiements) ; « rembranesque », « ravissamment » (Les Humbles) ; « cascadante », « mendieurs », « sculpturalement » (La Troubleuse d'hommes) ; « sphinxisme », « bouffements » (Au déduit) ; « méprisamment » (Le Chien bibelot), « confiamment » (Jeux d'enfants), « susciteurs » (L'Art de rompre), « cinglement » (Tendresse) ; « s'échevellent », « se divisionne », « frient » (le verbe « frire » est défectif : il ne se conjugue qu'au singulier), « cataractant » (Philosophie inodore) ; « subodorante » (Les écriteaux), « s'apoplectisaient » (Ma canne) ; « troussement », « poudrederizées », « tourbillonneurs » (Ceux qui dansent) ; « buccalement » (Conseils), « haut entalonnées » (Derniers mollets).

Argot, barbarismes, néologismes : « sergots » pour « policiers », le fautif et farfelu « rhytmique » (on a vu « rhythmique », avant la correction étymologique actuelle « rythmique ») dans Bégaiements ; « s'estomireront » (Les Humbles, Le bon Dieu : verbe médialisant, utilisé par Balzac dans Les contes drôlatiques et repris par plusieurs auteurs « fin-de-siècle » dont Cazals – l'ami de Verlaine – et Gustave Le Rouge par exemple) ; le moderne « pressensation » (Au déduit ; on écrit aujourd'hui « pré-sensation ») ; l'élision « lorsqu'aura paru » (L'Art de rompre) ; « enlangé » (L'épouvanteur d'enfants), « éclis » (La Marguerite ; que l'on trouve dans Lourdines de Chateaubriand, pour « éclisse ») ; « cholérifères », « enfantelet » (Le chien est le meilleur ami de l'homme), « guères » (orthographe vieillie, dans Les écriteaux).

La phrase sait se faire courte, elliptique, nerveuse. Concision sans étalage. Ce qui peut paraître comme des affections, ou des effets superfétatoires, est nécessaire au dessein de l'auteur, et c'est cette structure ramassée qui le prouve le mieux. On s'éloigne de la phrase quotidienne, de cette phrase sociale et institutionnelle qui pense pour nous. Soit encore elle est déformée (toujours la violence), soit encore elle appartient à l'enfance : la répétition de certaines phrases évoque la chanson, ou mieux : le conte (Le chien l'ami de l'homme, Les Humbles...) en vogue, du reste, à cette époque (Villiers, Laforgue, Allais, etc).

Cette fougue déborde jusque sur la typographie, c'est-à-dire sur l'utilisation (et le détournement) des moyens industriels de mise en forme du média : usage de l'italique, de la majuscule, des tirets, etc. Les effets visuels altèrent l'utilisation classique du livre (de l'écrit en général) et orientent la lecture. Le coup de dés paraît en 1897...

Léo Trézenik va plus loin : mise en abyme (avec un effet proleptique – et une conscience très moderne de la focalisation) de « ceux qui regardent danser » dans « ceux qui dansent », à laquelle se rajoute un degré dans l'abyme avec celui qui regarde ceux qui regardent danser. Celui-là est le double de l'écrivain. La vision est toujours déplacée, déformée. Tout se concentre sur la conscience, la prise de conscience. Conscience du jeu littéraire, tant dans la technique que dans les thèmes abordés. Ces thèmes, classiques depuis longtemps, sont alors exploités jusque dans leur retranchement : la morte amoureuse, le satanisme, la femme fatale... Le portrait tourne à la caricature : l'écrivain est caricaturiste, entre humour et sarcasme.

Car l'humour, bien sûr, plane sur toutes ces proses. Humour très Alphonse Allais de Le bon Dieu (on pense irrésistiblement aux Monty Python), même si Allais n'est publié pour la première fois qu'en 1883 dans Le Chat noir (dont il deviendra le directeur en 1886), et que son premier recueil, À se tordre, ne paraît qu'en 1891. Humour rarement potache (que l'on retrouve ailleurs chez Trézenik, sous le pseudonyme de Pierre Infernal, dans La Journée d'un carabin par exemple), mais plutôt noir (Faits divers) et, oui, souvent sarcastique (Tendresse, Mardi gras). Mais humour doux-amer aussi, notamment par la note nostalgique du final : les Derniers mollets, ce sont les derniers mots, les dernières notes.

Monde de sensations, monde mobile et changeant, fait de faux-semblants et de modifications continuelles de perspective (Au déduit). Car plus que des impressions, c'est une littérature des sensations : la matière avant la pensée. Une libération. S'il fallait défendre les mouvements fin-de-siècle face aux classiques qui en critiquent les extravagances de langue, les déséquilibres, les lourdeurs, nous invoquerions non seulement ces extravagances, ces déséquilibres, ces lourdeurs qui font de la langue une pâte brute, un latin de bas-empire, mais aussi les libérations qu'a engendré cette langue byzantine : attention portée à ce qui jusque-là était caché, rebuts et bassesses, objets banals, pulsions mortifères, questions de sexualités (de « genres » déjà), fétichismes, qui préfigurent la psychanalyse autant que les introspections proustiennes (après Laforgue ou Dujardin), les libertés dadaïstes et surréalistes, et même, plus loin, les expériences de Georges Bataille (Bégaiements où, bien avant tout le monde, Trézenik parle de la sexualité de l'enfant). L'étrange hypotypose allégorique (De l'adultère) qui ouvre ce livre confère une importance particulière aux objets : plus qu'un appel au merveilleux (cette intrusion dans le réel du fantastique), la mécanique de l'objet en fait une prolongation du moi projeté (sur-moi) et de la conscience.

Léo Trézenik n'a peut-être pas eu d'influence directe sur les auteurs ou sur les courants du XXe siècle (il n'est pas souvent cité) à l'aulne desquels nous construisons la mémoire littéraire d'une époque. Mais peu importe : il est symptomatique de la période que nous nommons « fin-de-siècle » qui renvoie à ces années de transformation de la société française (pour ne pas s'embarquer trop loin) sur le plan industriel, politique (la République s'entérine), et culturel (l'école pour tous, ses programmes, son rythme, remodèle en profondeur la vie quotidienne et les mentalités). Le fondateur des Hirsutes a sans aucun doute contribué à divulguer cet esprit acerbe, créatif, libérateur, qui qualifie pour nous le dernier quart du XIXe siècle.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Les documents ultra-confidentiels saisis par le FBI
L’inventaire de la perquisition menée par le FBI au domicile de Donald Trump, en Floride, a été rendu public vendredi. Les agents fédéraux ont saisi dans la villa de l’ancien président plusieurs documents classés top secret et diverses notes, dont l’une concerne Emmanuel Macron. Trump est soupçonné d’avoir mis en danger la sécurité nationale.
par Patricia Neves
Journal — Liberté d'expression
Un retour sur l’affaire Rushdie
Alors que Salman Rushdie a été grièvement blessé vendredi 12 août, nous republions l’analyse de Christian Salmon mise en ligne en 2019 à l’occasion des trente ans de l’affaire Rushdie, lorsque l’ayatollah Khomeiny condamna à mort l’écrivain coupable d’avoir écrit un roman qu’il jugeait blasphématoire. Ce fut l’acte inaugural d’une affaire planétaire, sous laquelle le roman a été enseveli.
par Christian Salmon
Journal — Énergies
Pétrole : les effets « très limités » des sanctions occidentales contre la Russie
Le pétrole est plus que jamais une manne pour Moscou. En dépit des sanctions, la Russie produit et exporte pratiquement autant qu’avant l’invasion de l’Ukraine, selon le rapport de l’Agence internationale de l’énergie, et les prix se sont envolés.  
par Martine Orange
Journal
Projet de loi immigration : des titres de séjour suspendus aux « principes de la République » 
Le ministre de l’intérieur veut priver de titre de séjour les personnes étrangères qui manifestent un « rejet des principes de la République ». Cette mesure, déjà intégrée à la loi « séparatisme » de 2021 mais déclarée inconstitutionnelle, resurgit dans le texte qui doit être examiné d’ici la fin de l’année. 
par Camille Polloni

La sélection du Club

Billet de blog
DragRace France : une autre télévision est possible ?
Ce billet, co-écrit avec Mathis Aubert Brielle, est une critique politique de l'émission DragRace France. Il présente la façon dont cette émission s'approprie les codes de la téléréalité pour s'éloigner du genre en matière de contenu et de vision du monde promue.
par Antoine SallesPapou
Billet d’édition
Entretien avec Leonardo Medel, réalisateur de « La Verónica »
Après une sélection au festival de Biarritz et au festival international du nouveau cinéma latino-américain de La Havane où il reçut le Prix FIPRESCI de la critique internationale, « La Verónica » sortira officiellement dans les salles en France à partir du 17 août 2022. L'opportunité de découvrir un cinéaste audacieux autour d'une critique sans concession des excès des influenceurs sur le Net.
par Cédric Lépine
Billet de blog
« Les Crimes du futur » de David Cronenberg : faut-il digérer l'avenir ?
Voici mes réflexions sur le dernier film de David Cronenberg dont l'ambition anthropologique prend des allures introspectives. Le cinéaste rejoint ici la démarche de Friedrich Nietzsche qui confesse, dans sa "généalogie de la morale", une part de cécité : "Nous, chercheurs de la connaissance, nous sommes pour nous-mêmes des inconnus, pour la bonne raison que nous ne nous sommes jamais cherchés…"
par marianneacqua
Billet de blog
33e Festival de Fameck - Mounia Meddour, Présidente du jury et l'Algérie, pays invité
L’édition 2022 du Festival du Film Arabe de Fameck - Val de Fensch (qui se tiendra du 6 au 16 octobre) proposera sur onze jours une programmation de 30 films. La manifestation mettra à l’honneur l’Algérie comme pays invité. Le jury longs-métrages du festival sera présidé par la cinéaste Mounia Meddour.
par Festival du Film Arabe de Fameck