Pourquoi il faut s'abstenir de voter

Voter, c'est légitimer un système politique qui permet à un parti d'extrême-droite de totaliser 40,55% des suffrages à une élection.

L'abstention est stigmatisée comme une cause des résultats du FN. Mais (il fallait le préciser quoique ce fût évident) il ne change rien à la donne (http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/12/08/regionales-pourquoi-les-abstentionnistes-n-auraient-pas-change-la-face-du-scrutin_4827240_4355770.html). Les abstentionnistes ne sont pas des électeurs-sauveurs, des électeurs éclairés, mais blasés par le système, qu'il faut prier de descendre de leur montagne pour sauver la République.

Non, ce sont juste des gens normaux qui, pour telle ou telle raison, ne se déplacent pas aux urnes. Bref, comme ils sont comme tout le monde, ils votent (ou voteraient) comme tout le monde.

Il faut des coupables. Dans l'effroi et la panique, les regards désorientés se tournent à droite et à gauche, en haut et en bas, mais évitent leur reflet dans le miroir. On accuse les abstentionnistes, on accuse les politiciens, on accuse l’État islamique, on est prêt à crier au complot. On évite soigneusement de se remettre en cause.

Or les politiciens sont les représentants du peuple. Malgré les jeux de pouvoir, les partis, les carrières, les manigances, ils le sont bel et bien. S'ils sont pourris, c'est que nous le sommes aussi.

Nous vivons encore avec le mythe de l'homme providentiel(pas encore celui de la « femme »). Des hommes comme récemment ce fut le cas en Grèce, pour le résultat qu'on sait, avec Tsipras et Varoufakis. Nous rêvons encore à une providence. Nous appelons à une prise de conscience miraculeuse. Nous souhaiterions être touchés par la grâce, que ces pauvres hères – ces brebis égarées – qui votent FN par erreur (par errance), réintègrent(car tout aujourd'hui, on ne cesse de nous le répéter, est soi-disant une question d'intégration) le troupeau harmonieux de l'Humanité qui veut naturellement le Bien et le Bon pour tous.

Mais tout cela est crûment illusoire : la société fonctionne comme une fourmilière : les variations individuelles s'inscrivent dans des ensembles collectifs. Bref, c'est une machine. Et cette machine sociale ne change pas de mécanisme (de régime) par miracle ou par grâce (l'héritage chrétien est encore prégnant dans l'imaginaire collectif). Non, elle se change dans ses structures, infra et supra, après un long travail collectif – quasiment insensible.

S'abstenir est aujourd'hui un véritable acte républicain.

Pourquoi ?

Parce qu'un vrai républicain et un vrai démocrate ne peuvent valider un système politique qui aboutit à de tels résultats électoraux d'un parti d'extrême-droite...

Certes, pour la même raison que les abstentionnistes n'iront pas voter (et il faut remarquer ici que le fief FN de Hénin-Beaumont totalise un taux d'abstention de 48,88 %!1), il y aura toujours des gens pour aller voter. Devoir, conviction, habitude. Et les tendances resteront toujours les mêmes : la sociologie travaille finement sur les marges d'erreur et les seuils de confiance2, mais il est évident qu'à partir de dizaines de millions d'individus, les variations par prise en charge de quelques millions d'autres, s'ils ne présentent pas de caractéristiques nouvelles, ne changera pas grand-chose aux résultats.

Quand l'abstention atteindra 70 %, qui aura encore le cran de soutenir que les élections seront valables3 ? Il faudra alors changer le système électoral, changer enfin la Constitution (celle de la Ve République qui est, on le sait, une catastrophe), changer – on l'espère – le corps politique (que personne ne puisse se présenter s'il a été condamné par la justice coulerait déjà de source)...

Nous reviendrons bientôt sur ces derniers points.

***

1   http://www.lemonde.fr/nord-pas-de-calais-picardie/pas-de-calais,62/henin-beaumont,62427/elections/ (consulté le 9/12/15).

2   Pour des précisions techniques, on consultera cet article scientifique en ligne : https://www.cairn.info/la-methode-en-sociologie--9782707152411-page-45.htm (consulté le 9/12/15).

3   À ma connaissance, il n'y a pas de loi qui invaliderait des élections à cause d'un taux d'abstention trop élevé. Il faudrait réfléchir juridiquement à des cas de figure : 50 %, 40 %, voire 33 % (1 personne sur 3) d'abstention illégitimerait un scrutin. Évidemment aucun politique, aucun parti ne s'y attelle, et le quidam a tellement peur de perdre les quelques pauvres privilèges dont il croit jouir qu'il se refuse à une remise en cause profonde d'un système qu'il exècre pourtant ouvertement. C'est ce qu'on appelle communément de la lâcheté.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.