réflexions sur l'éducation en France

Réflexions sur l'éducation en France

La lecture de l'entretien accordé à Vincent Peillon par Médiapart le 25 février dernier, me donne l'impression d'un discours mille fois entendu sur l'état de l'éducation en France ; on y retrouve les mêmes questions, les mêmes réponses qui ne convainquent ni ne satisfont personne, discours qui relève d'un raccommodage impossible d'un système éducatif qui n'a pas su accompagner les changements de notre société. Le texte qui suit n'est pas une proposition de nouveau projet éducatif mais une série de questions et de points de vues, à mon avis trop rarement abordés.

Constats

Les matières enseignées

Les matières d’enseignement sont les mêmes qu’il y a un siècle comme si l’environnement socioculturel des jeunes en âge d’être scolarisés n’avait pas changé, qu’il s’agissait du même public, d'une même société disposant des mêmes moyens technologiques et d’un même accès aux connaissances. Comme si les possibilités de s’instruire hors de l'école n’avaient pas évolué, comme si les rapports au temps et à l’espace n’avaient pas changé.

La situation des enseignants

Les professeurs du collège et plus encore ceux du lycée, sont enfermés dans un véritable carcan, celui d’un programme et d’un nombre d’heures très limité avec un même groupe d’élèves. Dans une classe donnée, l’enseignement d’une matière présuppose que les enseignements des années précédentes aient été acquis. Si ce fut sans doute le cas quand on avait affaire à un groupe d’élèves relativement homogène et réceptif aux apprentissages scolaires, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Par ailleurs, le professeur qui n’enseigne qu’une seule matière s’adresse chaque année à un très grand nombre d’élèves (de 100 à 200 en moyenne). Les deux à cinq heures qu’il passe chaque semaine avec des groupes de 30 à 40 élèves ne lui permettent pas de les connaître suffisamment pour adapter son enseignement à la situation d’apprentissage dans laquelle se trouve chacun d’eux. Le spectacle des conseils de classe trimestriels est à ce sujet très instructif. Chaque professeur arrive au conseil de classe avec son "trombinoscope" sans lequel il lui est parfois difficile d'identifier l'élève évalué. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles les commentaires sont en général redondants par rapport à la note. Une étude linguistique de ces commentaires mettrait en évidence la pauvreté des qualificatifs utilisés (presque toujours la même dizaine de mots) et donc la dimension factice d’un tel exercice.

Les conditions de travail sont telles que le professeur de collège et de lycée peut, tout au plus, "semer à tout vent" un contenu d’enseignement résultant de la rencontre entre les exigences du sacro-saint programme et sa vision de "l’élève moyen", (moyen en connaissance, moyen en motivation, moyen en …).A chaque élève d’en ramasser ce qu’il peut ! L’enseignant se trouve donc dans une situation de non-responsabilité, d’impossibilité structurelle d’exercer sa responsabilité d’enseignant.

Finalités de l’école

Il serait intéressant de procéder régulièrement à une évaluation approfondie de ce qui a été appris à l’école, cinq ans, dix ans, vingt ans après la sortie de la structure scolaire. Cela permettrait de voir ce qui a été effectivement retenu et réinvesti. Mais cette évaluation, tout aussi nécessaire qu'elle soit, ne doit pas nous empêcher de regarder plus loin, de se demander si les finalités de notre système éducatif sont toujours adaptées aux besoins actuels des jeunes en âge scolaire.

Si l’on s’appuie sur les activités effectivement réalisées en classe, on peut dire que celles-ci sont avant tout l’acquisition de compétences pratiques (savoir lire, écrire et compter) et l’acquisition de connaissances compartimentées en matières selon une nomenclature définie il y a plus d’un siècle et qui s’appuie sur les classifications de la fin du XIXème siècle.

Vues sous un autre angle, ces connaissances peuvent être également regroupées en trois grandes catégories. Tout d'abord celles qui, en plus de leur contenu propre, ont une deuxième finalité, celle d’amener les élèves – quelle que soit leur culture d’origine – à s’imprégner de l’idée qu’ils font partie d’une même société, une société montrée / présentée / construite par une histoire, une géographie une langue et une culture. Ensuite viendraient les mathématiques qui ont un versant utilitaire (l’arithmétique du quotidien) et peuvent contribuer au développement du raisonnement abstrait être réinvesti dans l’étude des autres disciplines. Enfin, les autres matières "académiques", considérées comme utiles pour tous. Notons l’absence de disciplines telles que l’économie, les sciences politiques (et notamment la transmission de connaissances sur la Constitution, l’organisation des pouvoirs, les droits et devoirs des citoyens, les droits humains universels).

L’insatisfaction de plus en plus grande vis-à-vis de notre système éducatif, insatisfaction des élèves, des parents, des éducateurs et de bon nombre de secteurs de la société, nous offrent une occasion de repenser sereinement ce que doivent être les finalités de l’école aujourd’hui.

Cette réflexion doit tenir compte de l’évolution de la société, de la phase postmoderne actuelle. Selon Zigmund Bauman , la modernité actuelle se caractérise par une rupture profonde avec celle d’un passé récent. Jusque dans les années 70-80, la modernité qu'il qualifie de "solide" s’est traduite par des avancées dans presque tous les domaines et dans un cadre qui avait en commun avec les époques pré-modernes, la stabilité (stabilité professionnelle, stabilité des lieux de vie, stabilité affective (famille, cercle d’amis)), le sentiment d’ancrage dans la durée et dans l’espace, de partage d’une même histoire, d’une même langue. L’icône, le symbole de la modernité actuelle, qu’il qualifie de liquide ou encore de fluide, pourrait être Internet (et ses produits dérivés : Iphone, tablette, …). D’une certaine manière, Internet abolit le temps et l’espace puisque je peux, au même moment, être en contact visuel et sonore avec plusieurs personnes habitant à des milliers de kms les unes des autres. Aujourd’hui, le virtuel ne peut plus être opposé au réel, il prend même une place de plus en plus grande dans ce monde réel. Il est devenu un espace où les relations affectives, les échanges d’idées, les mouvements politiques (Cf. le printemps arabe, le mouvement des indignés) et un grand nombre d’activités pratiques (recherche d’informations en tout genre, achats, opérations financières, …) ont pris une telle ampleur qu’ils remettent en question les fondements de la première modernité.

C’est dans ce "nouveau monde" que ceux qui sont nés à partir des années 80, se construisent, apprennent, travaillent et développent leurs relations aux autres. Les conséquences de cette rupture et de l’arrivée de cette nouvelle modernité constituent une raison de plus pour reprendre une réflexion sur les finalités et les contenus d’apprentissage de l’école. Non seulement l’école n’a plus le monopole de la transmission des savoirs et des savoir-faire, elle n’en est même plus la source principale. Dès des années 70, la télévision était devenue un concurrent sérieux de l’école. Aujourd’hui, avec Internet et ses produits dérivés, nous avons – en théorie – accès à une quantité illimitée de connaissances dans tous les domaines. Quel profit les jeunes en âge scolaire en tirent-ils ? Quels contenus assimilent-ils ? Et quelles procédures d’apprentissage mettent-ils en œuvre pour y arriver ? Autant de questions que les responsables de l’école ne devraient plus ignorer.

L'impact de la modernité actuelle sur les apprentissages

La langue maternelle Grâce aux moyens modernes de communication et tout particulièrement aujourd’hui du texto, du forum de discussion sur Internet, de Face book et du twitter, le "peuple" et notamment les jeunes –quels que soient leur origine sociale et leur niveau de scolarité – se sont emparés de l’expression écrite qui, jusqu’il y a une vingtaine d’années, était l’apanage d’une minorité de personnes ayant fait des études supérieures. Ces nouveaux "écrivants" n’ont aucun complexe vis-à-vis de la norme. Les nouvelles formes d’expression écrite font le pied de nez à l’Académie. Non seulement des mots nouveaux ont été introduits mais l’orthographe, la grammaire et la syntaxe sont en permanence modifiés au gré de l’air du temps. L’école ne peut plus l’ignorer ; elle doit se positionner face à l’évolution de ces nouvelles pratiques langagières.

Arts, lettres histoire et géographie Le contenu de ces enseignements a été conçu par et pour des personnes habitant la modernité solide de l'Etat-Nation. Les personnes actuellement scolarisées vivent sur une autre planète. Elles sont nourries d’une culture médiatisée, américanisée et mondialisée. La musique, par exemple, y a pris une importance qu’elle n’a jamais eue auparavant. Les pratiques culturelles sont marquées par un nouveau rapport au temps, une temporalité faite d’une succession de moments sans liens entre eux et donc se situant en dehors de la temporalité de la première modernité (où passé, présent et avenir s'articulaient dans une relation chronologique et logique étroite). Les jeunes en âge scolaire vivent dans un monde aux contours spatiaux, temporels et affectifs de plus en plus fluides. Et face à ce contexte linguistique et culturel nouveau, dans lequel évoluent les élèves, l’école doit se demander si elle est toujours en mesure d’exercer, par le biais de l'enseignement de ces disciplines, sa fonction visant à amener les élèves à créer et partager une identité commune, un bien commun afin de pouvoir faire société.

Place des autres disciplines scolaires

Les mathématiques. Si les apprentissages en arithmétique réalisés à l’école primaire et consolidés au collège sont aussi importants que dans le passé, l’enseignement des maths au collège et au lycée a, de fait, une fonction qui a bien été mise en évidence, l’entraînement à la manipulation de concepts et à la rigueur du raisonnement. Mais elle a aussi une autre fonction non moins importante, à peine cachée, celle de séparer les "bons élèves" des autres, d’ouvrir aux premiers la voie royale et de reléguer les autres aux formations moins valorisantes. Si l’entraînement au maniement de l’abstraction et à la rigueur dans le raisonnement a bien sa place à l’école, on est cependant en droit de se demander s’il n’existe pas d’autres supports permettant d’y arriver que celui du parcours mathématique scolaire, non porteurs de cet effet stigmatisant.

L’enseignement des matières scientifiques : bio, physique, chimie. Il serait bon de savoir sur quels critères et avec quelles finalités les contenus de ces disciplines ont été choisis ? Sont-ils toujours pertinents ?

Au-delà des apprentissages traditionnels

Doit-on se contenter d’une rénovation des apprentissages actuels ? Nous avons vu que la modernité actuelle avait considérablement affaibli le sentiment de partage d'une même culture et le désir de faire société. Alors que les différences (de comportement, de culture et de langue) ont été magnifiées, le socle commun qui nous permet de nous sentir et d’agir comme membres d’une même société devient de plus en plus fragile et indéfini. L’école qui est sensée créer et transmettre cette identité commune ne le fait plus. Elle n’a plus la capacité à impulser une manière de penser et de vivre en société. Si l'école n'a pas à définir les modalités d’une nouvelle socialisation, il lui revient d’offrir les outils et les apprentissages qui permettront de la construire.

Apprentissage du politique

De même que l’obtention du permis de conduire apparaît comme une condition nécessaire pour avoir le droit de diriger un véhicule, une initiation au politique, à la formation du citoyen me paraît être une condition nécessaire au bon exercice d’une socialisation démocratique. Exercice délicat et difficile à mettre en œuvre, certes, mais est-ce une raison suffisante pour l’écarter de la formation scolaire et de laisser les futurs citoyen se débrouiller avec le marketing politique que leur offrent les grands médias et les partis politiques ? Quelles connaissances et quelles compétences devraient maîtriser le citoyen au moment où il termine sa formation scolaire ? Il devrait avoir une connaissance approfondie de la Déclaration universelle des droits humains, de la Constitution de son pays et du fonctionnement politique de l’U.E., une connaissance générale des différents pouvoirs, de ses possibilités de participer à la vie politique, une connaissance de ses droits et devoirs. Mais les connaissances seraient insuffisantes sans l’acquisition des compétences que suppose la participation à la vie démocratique, telles que la capacité à s’exprimer en public - l’action politique passant par l’usage de la parole - le développement de l’esprit critique s’appuyant sur les principes énoncés dans la Déclaration universelle des droits humains et dans la Constitution. Tout ceci devrait permettre à chacun de mieux lire le monde et, pour ceux qui le souhaitent, de participer à son écriture.

Contenus d’enseignements et administration des apprentissages.

Rêvons un peu ! Définissons, au niveau national, un contenu d’enseignement qui représenterait environ 60 à 70 % du temps des activités scolaires. Pourquoi une partie seulement et non pas la totalité ? En raison de la très grande hétérogénéité du public scolaire, hétérogénéité linguistique, culturelle, sociale, hétérogénéité face à la capacité à manier l’outil scolaire, … Les 30 à 40 % restants seraient utilisés à la fois pour permettre d’accorder plus de temps aux apprentissages nationaux qui présentent plus de difficulté et pour réaliser d'autres activités, des activités moins "académiques" (dans le contenu et la manière, activités visant à développer ou redonner le goût d’apprendre) et des activités conduisant une meilleure maîtrise des connaissances et compétences non traditionnelles mentionnées ci-dessus, activités dont le contenu et le mode de transmission doivent tenir compte du profil socioculturel des élèves.

La mise en place d’un tel projet conduit à une redistribution profonde des responsabilités.

Activités relevant de la responsabilité du MEN et/ ou des autorités académiques locales : définition des programmes nationaux (contenu et planning de référence), administration des évaluations nationales, formation et gestion du personnel, administration des dépenses de fonctionnement des établissements, construction et entretien des bâtiments suivi et évaluation des activités éducatives hors programme national.

Activités relevant de la responsabilité de chaque établissement scolaire (direction et équipe éducative) : organisation des activités correspondant au programme national : l’équipe éducative adapterait ce programme aux spécificités du public auquel elle s’adresse. La répartition des contenus entre les différentes années d’enseignement pourrait être modifiée, redistribuée sur l’ensemble du cycle. Par exemple, dans un collège accueillant des élèves ayant, pour diverses raisons, une faible maîtrise du français écrit et oral soutenu, on pourrait revoir le contenu et l’étalement des apprentissages afin d’assurer plus efficacement ou tout au moins de s’approcher des objectifs fixés au niveau national Relèverait également de la responsabilité de l’équipe éducative, la mise en place d’activités visant, si nécessaire, à apporter un renforcement aux enseignements des disciplines relevant du programme national, la proposition et l’administration d’activités complémentaires liées aux finalités de l’éducation telles qu’elles ont été définies ci-dessus et notamment le développement de compétences et de comportements favorisant l’inclusion sociale (entraînement à la prise de parole, à la gestion des conflits par le biais de la parole, à la découverte des différences, à l’esprit critique, …) dans la mesure où ces enseignements n’auraient pas été retenus dans le programme national. Toutes ces propositions feraient l'objet d'un suivi et d'une évaluation des autorités éducatives locales.

Profil du nouvel enseignant

Dans cette organisation de l’école, la clé de voûte est l’équipe enseignante. De pourvoyeur non responsable d’enseignement en kits, l’enseignant redevient un éducateur au sens fort du terme, il redevient un professionnel responsable individuellement et collectivement auprès des élèves, de leurs parents et de la société, des apprentissages dispensés par l’institution dans laquelle il travaille.

L'enseignement devrait avoir le profil suivant :

- goût des responsabilités

- pratique de l’action collective afin d'être en capacité de définir avec ses collègues, l'organisation et la distribution annuelle des activités ainsi que le programme d’activités relevant de l'initiative locale - capacité d’adaptation aux situations nouvelles (gérer les contenus d’enseignement sur une année, sur un cycle, …)

- pluridisciplinarité : accepter d’enseigner au moins deux disciplines qui peuvent varier en fonction des besoins d’une année sur l’autre (et donc accepter des formations à l’enseignement de ces disciplines. Ainsi, au lieu de passer deux à cinq heures seulement avec le même groupe d’élèves, l'enseignant disposera de six à dix heures, ce qui lui permettra de mieux connaître ses élèves, de trouver des manières et des rythmes d’enseignement mieux adaptés à son public et de mieux choisir les matières d’appoint au niveau local

- pour les nouveaux enseignants, une formation de base pluridisciplinaire.

Comment implanter ce projet éducatif

Les fameuses réformes éducatives proposées par chaque Ministre de l’Education – qui entend ainsi marquer son passage dans cet illustre ministère - ont au moins le mérite de montrer comment faire pour qu’une réforme soit rejetée. Il ne s’agirait donc pas d’imposer une telle réforme mais de la proposer aux enseignants et aux établissements scolaires et de faciliter sa mise en place. De cette manière, au rythme des adhésions à cette répartition des responsabilités, cette organisation de l'éducation se mettrait en place. Ceci déboucherait donc sur l'auto-construction de collèges et de lycées différenciés et à profils évolutifs parce que prenant en compte la grande hétérogénéité des publics, ce qui ne veut pas dire vers un enseignement à deux vitesses puisque tous les élèves seraient soumis aux mêmes évaluations nationales.

La seule nouveauté serait la même pour tous les enseignants et toutes les institutions scolaire : la responsabilisation effective des enseignants et des institutions scolaires dans la réalisation des objectifs d'apprentissage.

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