Mediapart pousse-t-il à la dépolitisation de ses lecteurs ?

Abonné à Mediapart depuis sa création, je continue à le lire mais depuis deux ou trois ans avec un sentiment de malaise (et parfois d'ennui). J'ai l'impression que, quel que soit le sujet abordé concernant la politique et l'économie, je sais déjà, à partir du thème, ce que je vais y trouver, comment le sujet abordé va être présenté et analysé.

Qu'est-ce que les articles de Mediapart ont en commun, pourquoi sont-ils de si prévisibles ? Ils nous disent en général que le monde va mal, que la gestion du politique et de l'économie est organisée en fonction des intérêts de ceux qui ont le pouvoir, que rien ou quasi rien de ce qui est proposé ou réalisé ne contribue au bien-être de la population. Le monde réel est-il si prévisible, si pauvre, si unidimensionnel, si formaté ? Ce n'est même pas une vision manichéenne du politique et de l'économie que Mediapart nous propose puisqu'il n'a pas grand-chose de consistant à opposer à ce mal.

La production et la réception d'une information est le résultat d'un regard croisé entre la subjectivité de celui qui produit l'information – subjectivité guidée, balisée avant tout par sa langue, ses intérêts, ses valeurs, ses préjugés, ses conditions de travail - et des données émanant du monde réel. La manière d'informer de Mediapart n'est-elle pas - trop souvent -le résultat d'une volonté de cohérence fondée sur des valeurs, une manière de regarder le monde qui guide le journaliste de Mediapart, dans le choix des sujets qu'il traite et dans la manière dont il sélectionne ses arguments ? Pour ne prendre que l'économie, les différentes manières de rendre compte de la réalité montrent que l'on peut toujours extraire de la complexité et de la variété des données émanant du monde réel, des données qui viendront conforter les différentes manières de voir et concevoir le monde.

Mais alors on coure le risque de s'enfermer dans ce qu'Edgar Morin appelle une démarche de rationalisation qu'il oppose à la démarche de rationalité. La rationalisation privilégie la nécessité de cohérence ce qui la pousse à ne retenir de la complexité du monde réel que les informations qui confortent un point de vue. La rationalité est une méthode de connaissance fondée sur le commerce entre les exigences logiques de l'esprit et les données empiriques issues du monde réel, monde vivant, en perpétuelle transformation.

Que faire pour lutter contre cette "formatisation" de l'information qui guette Mediapart ? Selon Edgar Morin, l'information est / doit être une irruption du réel dans l'idéalité (la tête de ceux qui veulent savoir), l'antidote à la tendance naturelle à la rationalisation. L'information implique une lutte contre La Vérité, contre le point de vue unique ; elle requiert une pluralité de regards sur un même sujet, pluralité de vues qui est peu présente dans l'information de Mediapart.

Cette tendance rationalisante est perceptible dans la manière dont les articles sont construits. En voici quelques exemples tiré d'articles de ces derniers jours :

-19 juillet, le titre de l'article : Ecologie : les simplismes du gouvernement, et le chapeau : Sur l’écologie, la parole de l’exécutif est pauvre, contradictoire et trompeuse. Alors que les signaux d’alerte continuent de se multiplier sur le front climatique, il est temps d’en finir avec les illusions d’une croissance vertueuse dans un mode de production inchangé.

- 21 juillet, le titre de l'article Europe : un plan de relance pour sauver la face. Et dans le chapeau S’inscrivant dans la même doctrine qu’auparavant, le plan de relance de 750 milliards d’euros risque d’être insuffisant et n’apporte aucun remède aux dysfonctionnements de l’Union.

- 21 juillet, le titre de l'article Nokia aligne les «contre-vérités» pour défendre ses licenciements. Le chapeau : Un rapport remis aux syndicats de l’entreprise démonte les fausses justifications de l’entreprise pour son plan de 1 230 suppressions de postes, annoncé en juin. L’entreprise ne va pas si mal qu’elle l’affirme.

L'opinion du journaliste, qui précède la transmission des données factuelles est en quelque sorte imposée au lecteur. On lui indique quelles lunettes il doit chausser pour avoir accès à La Vérité sur le sujet abordé.

Cette tendance rationalisante ne laissant que très peu de place à ce qu'il pourrait y avoir de positif dans la vie de notre société, réduit et appauvrit la qualité de l'information du site. Elle provoque chez certains lecteurs un sentiment d'insatisfaction, de morosité et de découragement qui peut les pousser à se détourner du politique et à se replier sur leurs communautés d'affinité.

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