YVAN COLONNA ET LE GROUPE DES ANONYMES

Chaque jour qui passe au procès Colonna corrobore un peu plus ce que j'écris dans "Yvan Colonna, l'innocence qui dérange" paru la semaine dernière chez l'Harmattan.

Les déclarations fermes de l'accusé dissolvent manifestement les certitudes étalées jusqu'ici avec complaisance et selon lesquelles il serait le tueur du 6 février 98. Même dans les commentaires envoyés par les lecteurs les plus hostiles, on sent flotter comme un désarroi. Ni les mots ni les attitudes d'Yvan Colonna ne sont ceux d'un coupable. Du coup, certaines choses, dites pourtant depuis longtemps, deviennent d'un seul coup, plus audibles : on découvre par exemple que les gardes à vue conduites par le capitaine Frizon étaient un pur scandale. On n'est pas au bout des découvertes du même ordre.

Mais parce que la journée du 4 mai aura marqué un tournant, je veux y revenir aujourd'hui. Certes, Yvan Colonna a accepté de parler de lui, mais là n'est pas le plus important. Une question est venue, posée par le Président Stéphan. Elle sera sans doute déterminante pour la suite du procès.

Le Président demande à Y.C. s'il faisait partie du groupe des anonymes. Réponse : non. Le connaissait-il ? Réponse : J'ai eu connaisance de certains faits du groupe des anonymes. J'ai été à un moment au courant de certaines choses par rapport à ce que m'a dit une certaine personne. Si je le dis, moi, on ne va pas me croire. J'espère que les gens (de ce groupe) qui viendront, diront la vérité.

C'est vraisemblablement dans cet échange que l'enjeu majeur du procès se noue. Pourquoi ?

On sent, même dans les questions du Président, que l'accusation d'être le meurtrier direct a, si on ose dire, du plomb dans l'aile. Cela n'efface pas pour autant l'hostilité à l'égard du prévenu. Il s'avère pourtant que les enquêteurs se sont comportés d'une façon tellement indigne qu'elle discrédite leur travail. Il apparaît chaque jour davantage que la personnalité de l'accusé est incompatible avec celle d'un assassin et que s'il est dans le box des accusés, c'est parce que l'enquête a été menée uniquement à charge au prix d'une malhonnête distorsion des faits. Malgré cela il faut à tout prix justifier sa condamnation.

Pour ce faire, on voit fleurir un peu partout plusieurs arguments :

1 - A aucun moment Y.C. ne condamne explicitement l'attentat. (Il avait fait pourtant observer finement dès 2007 qu'on demandait ce qu'il pensait du crime à celui qu'on accusait d'être l'assassin.)

2 - Il sait quelque chose mais il ne parle pas : donc, tant pis pour lui s'il est condamné.( On admettra que la perpétuité pour un silence, cela fait cher payé.)

3 - Certes, il n'a pas tué mais il faisait partie du commando et il s'est dégonflé au dernier moment.

C'est bien évidemment ce dernier point qui est le plus important. Il a pour l'accusation l'avantage d'avaliser l'accusation de lâcheté dans laquelle se complaît Madame Erignac et de déshonorer un homme qui a manifestement un sentiment très élevé de son honneur et de sa dignité. Cette accusation renvoie aussi à la situation de Versini (qui, au dernier moment n'a pas participé à l'attentat) mais a écopé de 15 ans de réclusion. Cela permettrait de justifier les années de prison subies par Y.C.

Cette thèse était apparue dans le Nouvel Observateur en 2009. Comme elle risque d'être au coeur de ce troisième procès, examinons-la de plus près.

Sur quoi peut-on s'appuyer pour l'étayer ? Sur une déclaration d'Alessandri et une de l'épouse de Ferrandi.

Commençons par la seconde. Jeanne Ferrandi a, depuis le début, affirmé qu' Y.C. était venu chez elle, à Ajaccio, tout de suite après l'attentat (le vendredi 6 février vers 21 h 30) et y était resté jusqu'au lendemain à midi. Si elle disait la vérité, cela signifierait qu'Y.C. aurait renâclé à la dernière minute. Je renvoie ici à mon billet (les accusations contre Yvan Colonna : un tissu de contradictions). Mais je rappelle que de son côté, la femme de Maranelli (le guetteur devant la préfecture) affirme qu'Y.C. est venu chez elle (à Cargèse) ce même samedi vers 7 h 30 (ou 9 h selon les versions). Y.C. n'ayant pas le don d'ubiquité, ces affirmations se détruisent réciproquement. Cela d'autant plus que la femme d'Alessandri déclare qu'elle vient vers dix heures chez les Ferrandi pour récupérer son mari (elle était donc complice !) et qu'elle est surprise d'y voir aussi Y.C. Pourquoi est-elle surprise puisqu'elle dit par ailleurs qu'elle a vu la veille (vers 17 h) son mari partir avec Colonna dans une voiture conduite par Maranelli ? Et, par ailleurs, si Colonna était là, pourquoi ne le ramène-t-elle pas à Cargèse ? Tout cela ne tient pas debout.

Venons-en maintenant aux déclarations d'Alessandri en 2009, au cours du premier procès en appel. La confrontation entre lui et son ami d'enfance est un moment d'une rare intensité dramatique. Poussé dans ses retranchements, Alessandri finit par dire :

Yvan Colonna n'a jamais fait partie de notre groupe et n'a pas participé à l'attaque de la gendarmerie de Pietrosella ni à l'assassinat du préfet. (A Yvan) Je te reproche d'avoir refusé de franchir comme moi la ligne de la violence pour mettre nos actes au service de nos idéaux. On a donc été obligés de faire aller au charbon des jeunes inexpérimentés (il parle de Versini et de Maranelli). (Il ajoute ) Je te reproche d'être parti en cavale et d'être parti aussi longtemps. C'est ton entêtement dans ta cavale qui a conditionné ta culpabilité. Ta reddition dans les jours suivants aurait suffi à te disculper. (Après avoir admis qu'il y avait d'autres personnes non désignées dans le commando,il conclut) J'ai donné le nom d'Yvan Colonna pour protéger ces autres personnes qui ont participé et conçu l'attentat et aussi pour protéger mes proches.

Ces déclarations éclairent beaucoup de choses. Elles méritent une analyse pour bien saisir ce que dit Alessandri.

1 - Yvan n'a pas fait partie du commando des anonymes.

2 - Alessandri le lui reproche. (Il avait dit en 2007 : "des choses ont altéré notre amitié"). Et puisqu'à cause de cela, le groupe a été obligé de recruter "des jeunes inexpérimentés", on peut en déduire qu'Y.C. a été approché pour participer à une action importante. Il a donc refusé. On lui en a gardé rancune. On l'a donc accusé. (Ces accusations contre Y.C. le disculpent d'ailleurs plutôt qu'elles ne le compromettent : imagine-t-on que s'il était le tueur, les membres du commando se seraient empressés de livrer son nom alors qu'ils taisent le nom des autres complices et qu'ils restent muets sur les détails du déroulement de l'attentat ?). Donner le nom d'Y.C., c'était protéger "ces autres personnes qui ont participé et conçu l'attentat" (sic). Le nom d'Y.C. était donc bien un leurre efficace. (Et tous ceux qui s'acharnent aujourd'hui à le vouloir coupable ne font que participer, involontairement ou non, à cette manoeuvre de diversion. Tout en prétendant vouloir le contraire, ils contribuent ainsi à empêcher que le crime odieux soit réellement puni.)

Alessandri dit encore autre chose que personne n'a relevé et on se demande vraiment pourquoi. Il termine sa phrase par "et aussi pour protéger mes proches". En quoi donner le nom d'Y.C. permettait-il à Alessandri de protéger ses proches ? Il suggère manifestement là une piste qui devrait conduire aux véritables commanditaires du crime. On ne peut comprendre l'expression que si on admet que "quelqu'un" a ordonné à Alessandri de donner ce nom en pâture aux enquêteurs pour les lancer sur une fausse piste. Quelqu'un qui aurait dit : si vous ne le faites pas, c'est votre famille qui en supportera les conséquences. Et qui donc peut être crédible en proférant une telle menace ? Qui donc, sinon une organisation que les scrupules n'étouffent pas, une organisation qui a fait du crime un moyen normal pour obtenir ce qu'elle veut ? Qui donc d'assez influent pour obtenir des services de l'Etat qu'ils regardent ailleurs ? Si ce qui est suggéré ici tient la route, on peut faire une toute autre lecture que celle qui a été faite de l'attitude des épouses au cours des deux procès précédents.

3 - Y.C. aurait donc été approché. Quand et jusqu'à quand a duré la relation? C'est une question importante qui pourrait impliquer une éventuelle complicité. Les affirmations de Jeanne Ferrandi feraient croire qu'il a renoncé au dernier moment. Si c'était vrai, Y.C. aurait été clairement complice. On a vu ce qu'il fallait penser de ces propos. Et d'ailleurs, ils sont clairement contredits par les déclarations d'Alessandri. En effet, si le groupe a eu besoin de recruter des "jeunes inexpérimentés" à cause du refus d'Y.C., il n'a pu le faire que très longtemps avant le premier attentat (celui de Pietrosella). Le calendrier des réunions préparatoires est explicite à ce sujet. Yvan Colonna a donc refusé très tôt de participer à quoi que ce soit. Il est possible que ce soit la confirmation de cela qu'il attende d'"une certaine personne".

Quoi ? Autre question importante. Qu'aurait-on dit à Y.C. quand on l'a approché qui ferait de lui un complice éventuel ? Ici, je n'ai pas de faits qui permette de répondre avec le minimum de risques de se tromper. Mais il n'est pas interdit de réfléchir. Mettons-nous un instant à la place de l'un des responsables du commando (Alessandri par exemple) chargé d'approcher un ancien militant afin d'étoffer une équipe qui voudrait commettre un attentat hors du commun. Il ne sait pas quelle sera la réponse de celui qui a raccroché depuis des années. Va-t-il tout lui déballer ? Va-t-il lui dire quelle est la cible et les modalités de l'attentat ? Une pareille imprudence est proprement inconcevable. Si Y.C. a bien été contacté, il est vraisemblable qu'on aura essayé de l'appâter avec ce qui le désole, à savoir les dissensions à l'intérieur du mouvement nationaliste avec des militants qui s'entretuent. Il faut, ont-ils pu dire créer un électrochoc qui refonde le mouvement et pour cela commettre un attentat majeur. C'est précisément cela qu'Y.C. aura refusé.

Ces thèses qui se font jour pour montrer qu'Y.C. ne serait pas blanc comme neige (combien de fois ai-je entendu cet argument qui ne repose sur rien !) ne sont qu'une façon de manoeuvrer en recul, de nier l'erreur dans laquelle on a pataugé jusque là et qui maintient, au mépris des droits de l'homme, un innocent en prison depuis huit longues années.

 

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