L'AFFAIRE COLONNA ET LA DETTE DE LA RÉPUBLIQUE

Les élections en Corse marquent une progression historique des nationalistes. Les leaders de la coalition nationaliste en profitent pour demander que les prisonniers « dits politiques » bénéficient d'une amnistie. Y compris Yvan Colonna. I

L'AFFAIRE COLONNA OU LA DETTE DE LA RÉPUBLIQUE

Roland LAURETTE*

Les résultats des élections en Corse marquent une progression historique des nationalistes et un échec symétrique pour Paris. Les leaders de la coalition nationaliste en profitent pour demander que les prisonniers « dits politiques » bénéficient d'une amnistie. Y compris Yvan Colonna. Aussitôt, certains, tels le député socialiste Boris Vallaud, déclarent que cette amnistie n'est pas souhaitable.

Il faut donc rappeler ici un certain nombre de faits incontestables qui montrent qu'Yvan Colonna, condamné par trois fois à la perpétuité, n'a pas eu droit à une justice équitable.

Le préfet Érignac a été assassiné à Ajaccio le 6 février 1998. Ce crime succédait à l'attaque de la gendarmerie de Pietrosella dans la nuit du 5 au 6 septembre 1997. Fin mai 99, le commando dit des « anonymes » est arrêté. En garde à vue, ses membres avouent rapidement leurs participation à ces deux attentats. La plupart accusent aussi Yvan Colonna d'avoir été le tireur qui a abattu le préfet. Avant de partir en cavale, Yvan Colonna affirmera son innocence. Il sera arrêté le 4 juillet 2003 et jugé à trois reprises par des cours d'assises spécialement composées (les jurés sont tous des magistrats professionnels désignés par un seul homme : le premier président des cours d'Appel, lui- même nommé par le président de la République, en l'occurrence, Nicolas Sarkozy). Sa condamnation à la perpétuité a laissé un profond sentiment de malaise qui s'explique par trois faisceaux d'indices convergeant tous vers l'innocence de l'accusé.

Un. Les accusateurs d'Yvan Colonna ont manifestement menti. C'était leur intérêt.
Mais leurs contradictions étaient telles que leurs accusations auraient dû tomber d'elles-mêmes. En voici trois exemples. Versini et Alessandri interrogés séparément sur la présence d'Yvan Colonna à Pietrosella affirment que celui-ci faisait partie du sous-groupe de l'autre. Autant dire qu'il n'était nulle part. Pour l'assassinat du préfet, Alessandri prétend avoir remis l'arme du crime au tireur et Maranelli dit qu'il lui a été remis à une « adresse en ville ». L'épouse de Maranelli affirme que le lendemain du crime, Yvan Colonna est venu chez elle à Cargèse avant neuf heures du matin. De son côté, l'épouse de Ferrandi affirme que Colonna est resté chez elle, à Ajaccio, jusqu'à midi. La juge Le Vert (juge d'instruction) finira par admettre qu'il n'était ni chez l'une ni chez l'autre. Mais cela ne changera rien au dossier de l'accusation.
L'expert en téléphonie, Émile Agnel, prouve par l'examen objectif des antennes téléphoniques activées que le scénario de la soirée du 6 février décrit par le commando n'est pas véridique. En fait, les deux voitures utilisées ont suivi la route des Sanguinaires et s'y sont arrêtées. Que Maranelli ait menti à ce sujet montre qu'il s'agit d'une question importante. Elle implique vraisemblablement des complices non identifiés.
C'est sur la base de ce scénario mensonger et bien que ses accusateurs se soient tous rétractés qu'Yvan Colonna a été condamné.
Encore plus fort. En octobre 2004, Pierre Alessandri écrit à la juge Le Vert pour s'accuser d'être, lui, le tueur. C'est un aveu de taille, de nature à bouleverser le dossier. La juge n'en tiendra aucun compte. Au cours du troisième procès, Alessandri avoue les raisons qui l'ont conduit à accuser Colonna : il avait proposé à son ami de participer à une action plus retentissante que celle de Pietrosella. Colonna avait refusé. Dès lors la rancune du commando est allée jusqu'à « la haine ».

Deux. Les témoignages sont TOUS favorables à Yvan Colonna. À Ajaccio, trois témoins oculaires ont vu le tueur. Tous trois disent que le tireur qu'ils ont vu n'était pas Yvan Colonna.
Le soir de Pietrosella (la localité est à une heure et demie de route de Cargèse et la gendarmerie est attaquée vers minuit 45), deux témoins attestent qu'ils ont vu Yvan Colonna à Cargèse jusqu'aux

environs de 23 h 15.
Le soir de l'assassinat du préfet (il a lieu vers21 h 05), trois témoins (interrogés séparément) affirment qu'ils ont vu Yvan Colonna à Cargèse jusqu'à 20 heures passées. Rappelons qu'il faut une bonne heure pour aller de Cargèse à Ajaccio.

Trois. Yvan Colonna a-t-il eu droit à une justice équitable ?
Les enquêteurs, les juges d'instruction et les trois cours d'assises se sont arc-boutées sur le refus de mettre en cause le scénario imaginé à partir des déclarations faites en garde à vue.
Par exemple à propos du nombre et de l'identité des participants. Alessandri a pourtant déclaré :
« Il y avait d'autres complices dont les noms n'ont jamais été donnés. J'ai donné le nom d'Yvan Colonna pour protéger ces autres personnes qui ont participé et conçu l'attentat et aussi pour protéger mes proches. » Les déclarations de Vinolas (ancien secrétaire général de la préfecture), celles de Versini, celles des témoins le soir du crime vont dans le même sens.
Certains faits ou indices n'ont pas été pris en compte. C'est le cas de l'expertise d'Émile Agnel. C'est surtout le cas des aveux d'Alessandri qui s'accuse d'être le tireur. La juge ne le convoque pas, ne l'interroge pas, ne le confronte pas à ses complices à partir de ce fait nouveau capital. C'est le cas, aussi, de deux empreintes papillaires, ou d'un appel téléphonique du 7 février 98 à 11 h 58... Certains actes de procédure pourtant indispensables ne sont pas accomplis : pas de reconstitution réelle sur place ; pas de confrontations en temps utile...
Et que penser de ces évidentes manipulations que sont la disparition de certaines pièces jamais communiquées à la défense ni prises en compte au cours des procès (P.V. de filatures et d'écoutes téléphoniques dont Yvan Colonna a fait l'objet pendant des mois), sortie du chapeau d'une prétendue lettre de menaces d'Yvan Colonna à Alessandri dont on ne présente qu'une photocopie susceptible de tous les tripatouillages ?...
Les juges ont sans cesse exigé de l'accusé qu'il prouve son innocence. Jamais ils n'ont demandé aux accusateurs de prouver la culpabilité du prévenu. C'est pourtant ce qu'exige la loi. Ainsi, on entendra le président Coujard répondre à la défense qui se plaint des faux-fuyants de Roger Marion, directeur de la DNAT :
« Le témoin répond ce qu'il veut. » Non, le témoin ne répond pas ce qu'il veut. Il est sous serment : il doit dire la vérité ! Que pouvaient-ils faire d'autre que trahir cette vérité ? Le dossier était vide. Le même Roger Marion ou l'avocat général Jean-Claude Kross l'ont d'ailleurs reconnu quand ils se réfugient l'un et l'autre derrière leur « intime conviction ». On se moque de l'intime conviction de l'accusation : on attend des preuves !
Quant à la cour du troisième procès, elle justifie la condamnation avec des arguments comme celui- ci :
« Yvan Colonna ne fournit pas d'explication plausible quant à son refus de participer aux actions que le commando projetait de commettre. » On a bien lu ! À suivre la cour, il faudrait donc se justifier quand on refuse de commettre un crime ! C'est le monde à l'envers.

L'assassinat du préfet Érignac avait provoqué en Corse un sursaut de fond contre la violence criminelle. En témoignent les manifestations immenses qui ont suivi à l'appel des femmes corses. Mais, à l'évidence, les Corses n'avaient nullement renoncé à leur identité. Ils rejetaient simplement les attentats comme moyen de la faire reconnaître. En refusant de participer au commando « des anonymes », Yvan Colonna était en phase avec ce peuple-là. En lui refusant une justice équitable, en faisant de lui une victime expiatoire, on a cru faire taire cette aspiration. On a suscité et encouragé en fait un mouvement d'abord invisible mais dont les fissurations se prolongent dans les soubassements. Il s'exprime désormais dans les urnes.

Parce que, tôt ou tard, tout se paie, la République est rattrapée par ce déni de justice qui aura déshonoré les institutions et ceux qui devraient en être les garants.
Quand un simple berger alimente un tel séisme électoral, c'est qu'on arrive au terme d'un processus. Dans la mesure où il est à la fois historique et démocratique, qui pourrait trouver à y redire ?

* Roland Laurette est l'auteur de deux ouvrages sur l'affaire Colonna (« Le Roman de Ghjuvanni Sétphagèse » et « L'Innocence qui dérange ») parus chez L'Harmattan

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