Parick Buisson, Claude Guéant et Yvan Colonna

Patrick Buisson, Claude Guéant et Yvan Colonna

 

 

 

La plupart des enregistrements opérés clandestinement par Patrick Buisson conseiller très particulier de Nicolas Sarkozy, ne sont que le misérable reflet de la médiocrité régnant dans les sphères du pouvoir : le cynisme et les zizanies s'y donnent libre cours.

Mais il y a au moins une chose qui mérite d'alerter le citoyen soucieux du fonctionnement de la République et de ses institutions. C'est tout ce qui confirme l'assujettissement de la Justice aux volontés de l'exécutif.

Qu'on en juge par cet échange entre Patrick Buisson et Jean-Michel Goudard (conseiller en communication).

 

  • Patrick Buisson : (…) L'avantage de Guéant, là, depuis trois mois, c'est qu'il connaissait un petit peu les dossiers, notamment pour les affaires auprès du parquet. Il se mouillait un peu. (…) Mais est-ce qu'il a en tant que ministre de l'Intérieur autorité à parler au parquet ? C'est plus facile quand t'es secrétaire général de l'Élysée que ministre de l'Intérieur...

  • Jean-Michel Goudard : L'Élysée, c'était lui à cette époque-là.

  • Jean-Michel Goudard (au sujet de Michel Mercier, ministre de la Justice) : … Il est trop gentil avec les magistrats ?

  • Patrick Buisson : Non, il est totalement calamiteux.

 

Guéant avait donc l'habitude d'intervenir auprès du parquet sur les « affaires » sensibles dont il connaissait les dossiers et il le faisait en n'hésitant pas à « se mouiller » et en brutalisant les magistrats contrairement à Mercier, trop « gentil ».

Tout cela dit clairement ce qu'il en était de la séparation des pouvoirs sous l'ère Sarkozy. Et ce qui se dessine maintenant à partir des écoutes opérées sur ordre des juges, ne fait qu'en corroborer la gravité. Pour de ridicules plats de lentilles, des hauts magistrats n'hésiteraient pas à brader leur statuts et leur honneur.

 

Mais Yvan Colonna dans tout ça ?

Rien de ce qui est rendu public, ne montre que son affaire ait été l'objet de pressions de Guéant ou de quelqu'un d'autre sur le parquet. Mais, pas plus que la femme de César, le juge ne doit être soupçonné de prostitution. Et maintenant, le doute est là. Insupportablement réactivé.

C'est donc ici qu'il faut rapprocher ce qui est maintenant rendu public de faits intervenus au cours de l'affaire Colonna.

 

Souvenons-nous.

Le mode de désignation des membres de la cour « spécialement constituée », fait peser sur cette instance un soupçon de dépendance congénitale par rapport au pouvoir politique : le président et les juges professionnels qui composent le jury sont tous nommés par un seul homme, le premier président des Cours d'appel, lui-même directement nommé par l'Élysée.

Le premier procès d'Yvan Colonna a commencé le 12 novembre 2007. L'un des témoins principaux en était naturellement Roger Marion, chef de la DNAT, à l'époque. Avant le procès, la rumeur courait que le chef de la police antiterroriste, amer d'avoir été mis dans un placard doré par Sarkozy, ne chargerait pas l'accusé.

Et voilà que quelques jours avant le début du procès, Claude Guéant convoque Roger Marion à l'Élysée. Le Point affirme qu'il s'agissait de parler de l'affaire Colonna. La défense craint qu'il n'y ait eu des pressions exercées au sommet de l'État sur un témoin. Convoqué à la barre, le secrétaire général de l'Élysée affirmera benoîtement qu'il ne s'est agi que d'une rencontre anodine provoquée par des menaces anonymes mais avec « l'accent corse » que Marion aurait reçues sur son portable... Comme c'est crédible ! Le chef de la police antiterroriste reçoit des menaces anonymes : il va se plaindre à l'Élysée ! Bien des années plus tard, l'actualité des affaires montrera quel crédit il faut accorder à la parole de Guéant.

Le soupçon de dépendance des juges va courir sur les trois procès Colonna. Les trois présidents ne cesseront de s'en défendre. Les bévues du président Wacogne au deuxième procès apporteront de l'eau au moulin de cette accusation et Yvan Colonna pourra l'accuser d'être en service commandé.

Dans « Le Bal des Complaisants » (Fayard 2012), Philippe Bilger, avocat général à la retraite écrit : « Je me dois tout de même de relever qu'une grande affaire dont j'aurais pu avoir la charge, en l'occurrence le troisième procès du berger corse Yvan Colonna, ne m'a pas été confiée. (…) Je me suis vite consolé en considérant l'étrange méthode de sélection mise en œuvre. (…) En suivant médiatiquement le cours du procès, je n'ai plus éprouvé le moindre regret. (…) Je n'aurais pas désiré me retrouver dans une situation où mes convictions n'auraient plus été celles souhaitées par ma hiérarchie et, au-dessus d'elle, le ministère de la Justice. (…) Aurais-je pu développer une thèse différente de celle à laquelle s'attendait le pouvoir ? Je n'en suis pas sincèrement convaincu. »

On ne peut pas être plus explicite.

Les révélations des bandes enregistrées par Philippe Buisson viennent confirmer ce que tout le monde subodorait jusque-là. Plus le temps passera et plus Yvan Colonna apparaîtra comme une victime de la déraison d'État.

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