Jean-Hugues Colonna, le père du plus célèbre prisonnier de France a reçu voici quelque temps la lettre ci-dessous dont l'enveloppe précise : « Père d'YvanColonna
ignoble assassin du Préfet Claude Erignac »
Monsieur,
Je vous écris pour vous faire part de l'immense satisfaction que je ressens comme des millions de Français, après la condamnation en appel, à la perpétuité avec 22 ans de sûreté, de cet ignoble et lâche assassin Yvan Colonna, votre ordure de fils.
La majorité desFrançais n'a aucun doute de la culpabilité de cette petite frappe d'Yvan Colonna.
Sa famille, son père, son frère et sa soeur, vous n'êtes qu'une bande de lâches et de voyous, vous ne tromperez pas les Français, soyez maudits, vous allez souffrir le reste de vos jours ! Depuis le premier procès vous avez énormément changé physiquement, vous êtes devenu vieux, rapetissé et recroquevillé, la prochaine fois si vous n'êtes pas mort, vous ne serez plus qu'un cadavre ambulant.
Les magouilles de la défense, de votre famille et de vos amis pourris, les Cours de cassation et européenne, les gesticulations des uns et des autres n'y changeront rien, votre fils, cette charogne, crèvera en cachot et c'est tant mieux.
C'est « signé »Un Français.
Si vous n'avez pas à portée de main les oeuvres de Jérôme Bosch, allez sur internet pour voir ce tableau du maître flamand qui s'intitule : « Le Portement de Croix avec Sainte Véronique ». Vous y trouverez des têtes inquiétantes et monstrueuses marquées par les stigmates de la sottise au front de bœuf, la vulgarité, la bassesse et cet étrange courage des couards quand ils se sentent si nombreux de leur espèce.
A mi-hauteur, du côté gauche du tableau, la figure de Jésus s'apaise dans la concentration sur sa vie intérieure. Lui fait pendant, la trogne d'un soudard protégé par le fer sinistre de son casque et de sa visière. Ses adiposités aux reflets verdâtres, le sang qui injecte le blanc de ses yeux, le rictus sous la moustache en désordre, les bourgeonnements du nez dus à l'abus de mauvais vin, la fixité hagarde du regard vous diront ce qu'il en est. Ne cherchez pas plus loin : c'est lui l'auteur de la lettre anonyme. « UnFrançais ». Un Français qui déshonore ainsi la nation dont il se réclame.
Pourquoi faire un sort à ce qui n'en mérite pas tant ? Parce que si l'auteur de cette lettre anonyme se ridiculise lui-même avec sa dérobade finale, son geste doit pourtant être relevé : il en rappelle tant d'autres ! Par exemple celui de ce « bon »Français qui dénonçait les Juifs du dessus et les envoyait au four crématoire. Notre auteur masqué est-il un « bon » Français ? Au fond de lui-même, il n'en croit rien. Pourquoi sinon s'abriterait-il avec autant d'insistance derrière le grand nombre de ceux qui « pensent » comme lui ? Comme si le nombre et la raison étaient forcément du même bord. Comme si une sottise indéfiniment répétée se transformait en vérité par l'onction de l'arithmétique. Pendant des millénaires, la quasi totalité de l'humanité a cru que le soleil tournait autour de la terre. On a tué des gens qui prétendaient le contraire. Saint Augustin n'a pas de mots assez durs contre ceux qui pensent qu'il y a des antipodes et que des gens y vivent. Lui, il affirme que la terre est plate puisque la Bible le dit. Notre « Français » affirme qu'Yvan Colonna est coupable puisque Nicolas Sarkozy l'a proclamé. Et celui-ci l'a proclamé non pas parce qu'il connaissait des preuves (jamais produites) mais parce que c'était utile pour sa carrière.
Et même, imaginons un instant qu'Yvan Colonna soit coupable. S'il l'était, le rire sur sa condamnation et le malheur des siens serait déjà abject. La noblesse du cœur demande de ne pas insulter l'homme tombé, de laisser la Justice passer sans se livrer à la surenchère du crachat. La dignité, l'humanité honorent cet auvergnat que chante Brassens :
« Toi qui n'a pas applaudi quand
les croquantes et les croquants
Tous les gens bien intentionnés
Riaient de me voir emmener »
Ne nous y trompons pas: ceux qui rient ou applaudissent à la peine de mort ne disent pas leur amour de la Justice. Ils n'ont la plupart du temps aucun moyen de savoir qui est coupable ou innocent. En d'autres temps, ils auraient été plutôt kapos ou garde-chiourmes. Ils avouent malgré eux la bestialité de leurs instincts. Ils hurlent avec les loups de leur journal quotidien. Ils lancent leur pierre sur la femme adultère. Ce faisant, ils ne disent pas leur amour de la fidélité : ils crachent leur haine – ou leur peur, c'est la même chose - de la femme. La Justice n'est que l'alibi de leur soif du sang et du malheur d'autrui. Ils se veulent justiciers mais les morts causés par le Médiator ou Ben Ali les laisseront de marbre. La Justice a bon dos. Ils prétendent la réclamer ? Pourquoi sont-ils alors si peu regardants sur la preuve de la culpabilité ? Ils préfèrent demander à Yvan Colonna, au nom du courage, de s'avouer coupable. Avoue si tu es un homme ! Procédé puéril de cour de récréation...
A ceux qui éructent leur haine demandons quels comptes ils règlent en fait et avec qui. L'un des jurés de « Douze Hommes en Colère » voulait tellement que l'accusé – un adolescent – soit coupable : sa hargne, on le découvre, n'était que le transfert de sa rancune contre son propre fils.
Ceux-là, c'était le cas dans le film de Sydney Lumet, sont toujours pressés. Ils sont pour une justice expéditive, mieux encore : pour la loi de Lynch. Pas d'appel, pas de Cour de Cassation, pas de Cour européenne desDroits de l'Homme, ce sont tous des « magouilleurs ». Quel désastre, si l'accusé innocenté les privait de la jubilation de châtier. Coupables ? Innocents ? Peu importe ! Il suffit de les traiter de « charognes », d' « ignobles et lâches assassins », ou de youpins et le tour est joué. Ils sont coupables puisqu'ils sont injuriés. Dreyfus était coupable puisqu'il était Juif. Yvan Colonna est coupable puisque c'est une « petite frappe »... ou un Corse.
Un Corse, oui.
Depuis que mon roman est sorti, en 2009, j'ai animé beaucoup de conférences-débats et de rencontres, j'ai mené des centaines et des centaines de discussions. Beaucoup de gens partagent mon avis. Davantage pensent qu'il y a au moins doute. Il y a aussi des interlocuteurs hostiles à Yvan Colonna, mais je n'en ai pas rencontré un seul qui construise une argumentation solide et objective. Pas un. J'ai vu des gens passer devant mon stand dans les salons du livre, apercevoir le mien sur l'affaire Colonna, lâcher quelques injures et s'enfuir pour éviter le débat. Ils avouaient ainsi le peu de confiance qu'ils avaient dans leurs convictions. Les autres, tous les autres, se réfugient derrière des sottises péremptoires du type : « Yvan Colonna ? Il n'est même pas berger. Tout le monde le sait, en Corse ». Diable ! L'auteur de ces lignes a vu Yvan Colonna suant et soufflant à la tête de son troupeau dans le maquis corse. Mais allez donc convaincre quelqu'un qui sait ce que pense tout le monde. Allez donc lutter contre la rumeur d'Orléans !
Ou ceux qui vous disent froidement : « Il est coupable. Je le sais : je suis corse ! ».
Mais il y a surtout ceux qui vous disent : « Moi vous savez, les Corses... » Le pire, bien entendu, c'est les points de suspension. Yvan Colonna est corse en effet. Et nationaliste de surcroît. N'en jetez plus. Qu'on se le dise, LES Corses sont des poseurs de bombes, hors-la-loi par atavisme et ils vivent de NOS subventions. Tout le reste est littérature. Et voilà pourquoi votre fille est muette et pourquoi Yvan Colonna a bien assassiné le Préfet Erignac au soir du 6 février 1998 !
La découverte d'un racisme violemment anti Corse est l'une de mes plus amères surprises. Un racisme qui rend obtus des gens par ailleurs intelligents et cultivés.
Ceux qui ont réellement intérêt à ce qu'un innocent paye à la place d'un autre surfent habilement sur cette haine et ce racisme ordinaires.
(à suivre...)