YVAN COLONNA : LA COLÈRE ET LE CHAGRIN

 

 

Au lendemain du verdict qui condamne Yvan Colonna à la perpétuité, je me sens accablé par des sentiments mêlés : le chagrin, la colère, l'indignation, la honte... Et la compassion pour les parents, l'épouse, le fils... J'enrage aussi en pensant à tous ces infâmes que ce verdict inique aura réjouis non parce qu'il punirait un coupable mais parce qu'il a le goût de l 'injustice et du sang. Ces infâmes qui haïssent Yvan Colonna parce que le renoncement et la bassesse lui sont étrangers.

Il y a les commentaires qui commencent leur analyse du verdict par "la cour n'a pas été convaincue par...". Ce qui laisse entendre q u'elle aurait pu l'être. Que tout fonctionne normalement dans ce meilleur des mondes sarkozystes.

Stéphane Durand-Soufflant, le chroniqueur du Figaro est beaucoup plus avisé quand, faisant allusion à cette "lettre" de menaces qu'Yvan Colonna aurait écrite à Alessandri, il conclut : elle "ne prouve rien mais crée un malaise parce qu'elle renforce l'impression qu'un torrent souterrain gronde sous les pieds de la cour et que d'autres en commandent les digues".Tout est dit : sur l'indépendance et la sérénité de la justice, sur la séparation des pouvoirs exécutif et judiciaire. Oui, un torrent roule sous les pieds des juges. Oui, d'AUTRES en commandent les digues. La "lettre" apportée par l'homme venu de l'hôtel de Beauvau l'a rappelé cyniquement. Le président Stéphan avait-il seulement la possibilité de ne pas verser cette indigne photocopie au dossier ?

Reste à s'interroger sur les raisons de ces dérives liberticides. Si on est optimiste, on se rappellera la quasi incapacité des juges et des policiers à reconnaître qu'ils se sont trompés. Dans la sphère antiterroriste on préfère manifestement la forfaiture à la défense des libertés et de la vérité. Les derniers développements de ce qui, jour après jour, devient l'affaire Bruguière, sont là pour nous en convaincre.

Si on est pessimiste on se demandera quels étranges intérêts conduisent l'exécutif à s'opposer à toute recherche dans une direction manifestement interdite. Celle de ces complices et concepteurs de l'attentat dont tout démontre l'existence. Peut-être qu'un complément d'enquête dans cette direction aurait permis de comprendre pourquoi on a supprimé un préfet, serviteur fidèle de la loi, qui s'opposait à des projets illicites mais financièrement prometteurs. Les pessimistes constateront l'acharnement avec lequel la cour refuse d'entendre parler de ces complices mystérieux et qui permettraient peut-être au puzzle de prendre son sens définitif. Quelle est donc l'organisation que la police, la justice et les hommes de pouvoir couvriraient ainsi ?

 

LES MOTIVATIONS DU VERDICT

Quoiqu'il en soit, il convient de s'intéresser aux motivations exprimées par la cour pour justifier la perpétuité.

Quelques unes sont habiles même si elles ne prouvent rien. C'est le cas du voyage que Ferrandi, Alessandri et Colonna auraient fait à Paris en septembre 98. Ce serait un voyage "conspirationniste". Une conspiration après coup ? Yvan Colonna n'a jamais caché avoir gardé des relations avec ceux qu'il croyait encore ses amis jusqu'aux arrestations de mai 99.

D'autres sont tout simplement péremptoires. Ainsi, Yvan Colonna faisait "à l'évidence" partie du groupe des anonymes. Voilà une affirmation gratuite et précisément contraire à l'évidence des faits. Ainsi encore, la cour affirme qu'il était à Pietrosella.Cette présence n'a été indiquée que par Alessandri et Versini. Chacun d'eux a dit que Colonna était dans le groupe de l'autre. Où était-il donc ? Qu'à cela ne tienne, la cour en fait un guetteur et le tour est joué.

D'autres encore sont de véritables dénis de réalité. On nous dit que les accusations contre Yvan sont "précises, circonstanciées et cohérentes". Notons qu'on a renoncé à l'adjectif "concordantes". "Cohérentes", pour être plus faible n'en est pas plus juste. J'ai montré ailleurs, longuement, que les dites accusations étaient tellement contradictoires qu'elles s'annulaient d'elles-mêmes (Exemple : Jeanne Ferrandi voit Y.C. chez elle à Ajaccio du vendredi soir 6 février 98 au samedi midi alors que la femme de Maranelli le voit chez elle, à Cargèse le samedi matin à 7 h 30). Y.C. a levé 30 000 F à sa banque de Cargèse le vendredi 21 mai 99. Il dit que 24 000 F sont pour le restaurant de sa compagne et 6000 F pour des travaux qu'il fait faire chez lui. La cour dit qu'il a préparé ainsi sa fuite. Or on a retrouvé les 6000F dans sa maison. Et, d'autre part, chacun sait que pour retirer une somme importante à la banque il faut la prévenir 48 heures à l'avance. Le 19 mai, personne ne savait que le commando serait arrêté le 21. Par ailleurs, contrairement à ce qu'affirme la cour, les alibis d'Y.C. ne sont pas confirmés seulement par sa famille, loin s'en faut.

Enfin, le comble. Ce troisième procès a apporté un scénario très crédible qui explique beaucoup de choses : les accusations, leur long maintien et les rétractations souvent ambiguës. Y.C. a été puni par le commando parce qu'il avait refusé de participer à l'attentat et pour le soupçon qui a pesé sur lui d'avoir été l'informateur du préfet Bonnet. Pour éliminer cette information décisive, la cour a recours à un argument incroyable : Y.C. dit-il qu'il a refusé d'intégrer le groupe des anonymes ? Le jury lui reproche de ne pas avoir d'"explication plausible" à ce refus. Si on comprend bien, il faudrait donner des justifications"plausibles" quand on a refusé de commettre un crime. Sinon gare à la perpétuité !

 

LA CAVALE

Le commando Erignac est arrêté pour l'essentiel le vendredi 21 mai 99 à partir de 6 heures du matin. Dans Cargèse, dès le milieu de la matinée, tout le monde est au courant. Y.C., lui, continue de vaquer normalement à ses occupations : traite des chèvres, fabrication du fromage, tournée du brocciu, etc. Comme un homme qui n'a rien à se reprocher ? Erreur ! La cour nous explique qu'il "simule". Sans commentaire.

Mais puisque la cavale joue un rôle privilégié dans les fantasmes sur la culpabilité, arrêtons-nous un instant sur ce point.

Logiquement un coupable qui veut échapper à la justice s'enfuit toutes affaires cessantes dès qu'il pense être en danger d'arrestation. Et il s'enfuit le plus loin possible, la plupart du temps dans un pays où les procédures d'extradition n'existent pas. Que fait Y.C. ? Il ne change rien à ses habitudes. A midi, il déjeune chez ses parents. L'après-midi, il va à la banque ; le soir, il trait ses chèvres ; le lendemain, même programme ; joint par une équipe de TF1, il accepte de répondre à une interview le samedi soir ; il va manger une pizza avec les journalistes, ensuite ; il leur annonce son départ aux chèvres le lendemain matin aux aurores. Les juges décrètent sans raison particulière qu'il est parti en cavale à ce moment-là alors qu'Y.C. affirme qu'il ne s'est enfui que le 26 après la lecture de France-Soir qui titrait "Wanted, tueur de préfet" avec la photo de celui qui était présenté comme le coupable. Le 23 ou le 26, cela ne change rien au fond des choses : Y.C. n'est pas parti immédiatement. Le lundi 24, on lance un mandat d'arrêt international contre le présumé fugitif. Sans qu'on sache s'il s'est enfui ou non. Mais cela a pour effet d'interdire, en cas d'arrestation, toute confrontation avec les accusateurs. Y.C. avait annoncé qu'il montait à Cristinacce chercher des chèvres égarées (Alex, son associé et lui y montaient alternativement tous les 15jours : c'était facile à vérifier). Le lundi, donc, personne ne peut assurer qu'il est en fuite. Pourquoi, dès lors, ne pas envoyer des policiers à sa recherche ? Cristinacce, ce n'est pas le Kamtchatka !

On sait, que par la suite, il a refusé d'être exfiltré par le groupe qui l'aidait à se cacher. Etrange fuyard...

 

ET MAINTENANT...

Si la culpabilité d'Y.C. est si évidente, pourquoi la cour se donne-t-elle autant de mal pour faire défiler autant d'affirmations gratuites et censurer autant de vérités ? On en revient au chroniqueur du Figaro. On voit bien que tout cela n'est qu'une construction totalement artificieuse pour complaire à ces "autres qui commandent les digues". L'acharnement contre Y.C. veut complaire ou obéir à celui qui a déclaré au soir du 4 juillet 2003 "La police française vient d'arrêter l'assassin du préfet Erignac, Yvan Colonna". Au mépris de la présomption d'innocence. Il y a eu des juges pour affirmer sans rire que ces propos, "suscitaient une impression certaine de culpabilité mais ne présentaient pas Y.C. comme l'auteur du crime". Vous avez bien lu. Le problème de fond est bien celui de la séparation des pouvoirs. Mais il ne suffira pas de changer de président en 2012 pour que ces problèmes-là soient réglés. C'est un vieux mal français que l'assujettissement contraint ou volontaire de beaucoup de magistrats au pouvoir politique. Yvan Colonna est condamné une troisième fois par la volonté du pouvoir politique et nous sommes tous vaincus avec lui. C'est donc sur le terrain de l'opinion qu'il faudra désormais mener l'essentiel du combat. Il faudra en appeler à toutes les bonnes volontés et aux grandes voix. Il faudra apprendre enfin à fédérer toutes les énergies d'où qu'elles viennent et quelles que soient l'histoire et les motivations de chacun. Enfermer l'affaire Colonna dans des limites familiales ou corsico-corses serait se vouer à l'échec. Les causes comme celle-ci relèvent de la responsabilité de tous et de chacun. On a déjà perdu beaucoup de temps mais tout peut être encore gagné.

 

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