YVAN COLONNA ou LA MALÉDICTION DE L'INNOCENCE

YVAN COLONNA

ou

LA MALÉDICTION DE L'INNOCENCE

Yvan Colonna vient d'être transféré de la centrale d'Arles à celle de Réau dans la région parisienne.

Il a raconté à son épouse, Stefanina, dans quelles conditions a eu lieu ce transfert. Très tôt, au petit matin, il dort encore. Sa cellule est soudain envahie par des hommes du GIGN. Ils braquent leurs armes contre lui avec une telle violence qu'il croit sa dernière heure venue et qu'on a décidé de se débarrasser de ce prisonnier encombrant. Mais pour l'instant, il ne s'agit pas de l'éliminer par les armes. On veut l'obliger à signer un papier dans lequel il reconnaîtrait avoir cherché à s'évader.

J'avoue être sidéré par ce dernier point. On en est donc là, en France ? N'ayant contre Yvan aucun commencement de preuve, on veut lui faire signer des « aveux » écrits arrachés par la force ? Pour le coup : quel aveu de la part de la chancellerie !

Après quoi, Yvan Colonna est emporté en fourgon jusqu'à Réau, non loin de Melun. Tout cela, « justifié » par une « suspicion de tentative d'évasion ». C'est-à-dire, j'insiste, sans aucune preuve d'aucune sorte. Exactement comme pour ses trois condamnations à la perpétuité.

L'absence de preuve qui met hors d'affaire la plupart des prévenus, est une malédiction dans la vie d'Yvan Colonna. Une circonstance aggravante en toutes choses. Il semble voué à subir les effets du syllogisme favori des juges indignes. Il n'y a pas de preuve contre lui. S'il n'y en a pas c'est qu'il les a bien cachées. Donc il est coupable.

Pour des raisons obscures, on lui avait, jusqu'ici, refusé la prison de Borgo à laquelle il aurait eu droit au titre du rapprochement familial. Et donc, non content de lui refuser ce qui n'est nullement un privilège mais une simple mesure d'humanité visant à améliorer les conditions de vie dans les prisons françaises ( qui en auraient bien besoin ), on l'éloigne encore plus de sa famille. On lui retire ainsi l'un des éléments essentiels qui lui permettent de tenir et d'être ce prisonnier exemplaire dont se félicitent tous les surveillants des prisons où il a été incarcéré jusqu'ici. Un prisonnier exemplaire parce qu'il ne se trompe pas d'adversaire. Il sait bien que ce ne sont pas les gardiens de prison qui l'ont mis là. Ses combats, il les réserve aux vrais responsables de ce qu'il subit.

L'acharnement

Les administrations policière et judiciaire n'en sont pas avec lui à leur coup d'essai.

Simple rappel :

Arrêté le 4 juillet 2003, il avait été immédiatement mis à l'isolement absolu. Alors que la loi prévoit que ce régime ne peut excéder une période de dix jours renouvelable une seule fois, lui, restera confiné au secret pendant un an. Un an sans visites, quasiment sans courrier ( sinon très ralenti ), sans activités, sans contact avec d'autres détenus. Ce sont des magistrats chargés de faire respecter la loi qui en ont ainsi décidé. L'instruction a été menée à charge et seulement à charge. On lui a refusé pendant des années des actes de justice pourtant indispensables en pareil cas : confrontations, vérification des accusations portées contre lui, reconstitution... On a escamoté des pièces qui étaient autant d'éléments à décharge. L'a-t-on conduit à un « tapissage » ? Il a été, pendant des heures, menotté dans le dos, encagoulé et aveuglé par des lunettes opaques de sorte qu'il fût physiquement et moralement affaibli. Les trois Cours spécialement constituées qui l'ont jugé n'ont tenu aucun compte des deux piliers fondamentaux de toute justice démocratique : c'est à l'accusation de fournir la preuve de la culpabilité ; le doute doit bénéficier à l'accusé. Alors qu'il n'y avait contre lui aucune preuve matérielle, que la totalité des témoins apportaient au contraire, les preuves de son innocence, que les accusations portées contre lui par les assassins du préfet Érignac avaient toutes été rétractées à de nombreuses reprises et étaient, de toute façon, tellement contradictoires qu'elles tombaient d'elles-mêmes, il s'est trouvé trois Cours d'assises françaises pour le condamner à la peine la plus lourde du code pénal. Et, par surcroît d'acharnement névrotique, on le maintient depuis des années, dans ce régime de D.P.S. (détenu particulièrement signalé) qui fait de lui un paria parmi les parias.

Malgré de tels traitements qui durent depuis dix ans, Yvan Colonna n'a pas varié d'un iota dans l'affirmation de son innocence, il n'a rien cherché à négocier et, pendant tout ce temps, et avec de tels moyens, on n'a rien trouvé ni personne qui vienne témoigner contre lui.

J'affirme ici – j'ai montré ailleurs - que les éléments qui militent en faveur de son innocence sont tellement précis et concordants qu'on ne voit pas comment cet homme a pu être condamné. Sinon pour complaire à... À qui, au fait ?

À la Chancellerie : manoeuvres et cacophonies.

On n'aura pourtant reculé devant rien pour briser sa volonté et sa résistance. Jusqu'à la pantalonnade tragi-burlesque de ces derniers jours.

Dans AgoraVox, Caroline Groizeleau a fait le point sur cette journée du vendredi 12 où Yvan Colonna a été transféré après le réveil musclé évoqué plus haut. En milieu de journée, la Chancellerie « communique » sur cette affaire. Comme elle ne le fait quasiment jamais, cette communication répond donc à un plan prémédité. C'est là qu'est évoqué un projet d'évasion avec explosifs. Il sera même question d'hélicoptère un peu plus tard. Toute cette opération ne peut s'imaginer sans un vaste réseau, actif et professionnel, de complices.

La Chancellerie explique aux journalistes qui l'interrogent qu'elle avait eu des « informations recoupées de l'intérieur et de l'extérieur de la prison ». Certes, on ne disposait d'aucun élément matériel (une fouille avait été pourtant organisée dans toute la centrale d'Arles quelques semaines plus tôt à la seule fin d'explorer la cellule d'Yvan. Elle n'avait rien donné). La seule chose qui avait intrigué, c'était les exercices physiques qu'Yvan pratiquait systématiquement à son réveil ( les fameuses pompes !), vers cinq heures et demie, chaque matin. Un détenu qui refuse de s'avachir, et même s'entretient physiquement, est forcément un détenu qui prépare son évasion !

Ces informations sont donc diffusées en début d'après-midi, ce vendredi 12, par le porte-parole adjoint de la Chancellerie. Il dit, sans aucun recul ni précaution, qu'Yvan Colonna songeait à s'évader de manière très violente. Mais ces déclarations sont en contradiction avec celles de la directrice d'Arles qui affirme qu'il n'y avait pas de tentative d'évasion et celles de l'un des représentants syndicaux des surveillants qui n'était pas au courant. Où sont donc les informations venues de l'intérieur ?

Les avocats d'Yvan Colonna réagissent avec vigueur. Leurs commentaires sont relayés systématiquement par toute la presse. Aussitôt, le ton change dans la bouche du porte-parole - en titre cette fois - de la Chancellerie. Il admet « qu'Yvan Colonna ne préparait rien du tout ». Mais on a agi par pure « précaution ». Les informations de départ étaient peu fiables voire fantaisistes. L' « enquête » suppute qu'Yvan Colonna « aurait pu rencontrer un détenu d'Arles qui aurait pu lui parler d'une évasion ».

On reste abasourdi par le caractère fumeux de la justification après-coup. Il me fait songer à la réplique d'un autre détenu, marseillais, répondant à son juge d'instruction qui lui reprochait ses relations en prison : « Peuchère ! Si vous m'aviez mis dans un monastère, je n'aurais rencontré que des moines ! » Poussé dans ses retranchements, le même porte-parole admet auprès des journalistes : « On s'est mal compris. Ce sont des choses qui arrivent. » Quel aveu là encore ! La Chancellerie n'a plus rien de tangible qui justifie ce transfèrement à grand bruit. Depuis, échaudée, elle recherche le silence.

Cela ne doit pas toutefois nous éviter de réfléchir sur les tenants et les aboutissants de toute cette sombre histoire.

La Chancellerie manoeuvre en recul ? Très bien. Mais ce n'est pas suffisant. Il semble qu'à divers échelons de cette administration on n'ait pas été sur la même longueur d'onde ? Alors, qui a décidé et de quoi ? Qui est responsable de ce pataquès ? A-t-on suscité chez quelque Iago de cabinet, une lettre anonyme d'insinuations qui aura servi de justification à cette indignité ? Qui a décidé de filer le délire fantasmatique : les explosifs, les hélicoptères, la référence au souvenir cuisant de Redoine Faïd... ?

Pourquoi tout ce tintamarre ?

Quelques explications possibles :

Les avocats ont déposé un recours auprès du tribunal administratif pour faire lever le régime abusif de DPS. S'agit-il, dès lors de se donner les moyens de le maintenir pour verrouiller le transfert à Borgo ?

Une partie notable de l'opinion n'a pas digéré la condamnation à la perpétuité qui ne s'appuyait sur rien d'incontestable. S'agit-il de répandre l'image d'un hors-la-loi (l'évasion), violent (les explosifs) et agissant en bande organisée (une évasion à grand spectacle et à grands moyens) ? On ferait ainsi admettre a posteriori que le verdict était juste et que la sévérité du régime auquel il est soumis est inévitable.

Yvan Colonna a déposé un recours devant la Cour Européenne des Droits de l'Homme. Celle-ci doit dire à la fin de l'année si elle accepte d'instruire ce dossier. S'agit-il alors de pousser la CEDH à refuser de traiter le cas d'un délinquant immoral et dangereux ?

Yvan me dit régulièrement l'importance qu'il attache à ce pourvoi. Un condamné à la perpétuité ne peut pas espérer déposer une demande de libération conditionnelle avant dix-huit ans. S'il était enfin acquitté, Yvan gagnerait donc au moins trois ans. Et certainement beaucoup plus car, si on en juge par l'acharnement dont il est l'objet, son incarcération durerait vraisemblablement plus de dixhuit années. Mais surtout, c'est le seul moyen en sa possession qui lui permette d'espérer la réhabilitation. Il ne veut pas sortir de prison parce qu'il aurait bénéficié d'une mesure de clémence. Il veut sortir innocenté.

Précaution.

Je demande que dans l'attente des décisions de la CEDH, on mette en oeuvre pour Yvan Colonna le seul principe de précaution qui vaille : qu'on lui applique sa peine avec le maximum d'humanité.

Que se passera-t-il si, comme je le crois, la CEDH condamne la France ? Dénoncera-t-on alors tous ces policiers de haut vol, ces magistrats d'exception qui, en souillant l'image de notre Justice se seront déshonorés ? Les accusera-t-on de forfaiture ?

La discrétion retrouvée de la Chancellerie ne doit pas nous faire oublier que les conditions de détention d'Yvan se sont dégradées à l'occasion de ce transfert abusif et qu'on lui doit donc au minimum le retour à Arles. Et, puisqu'il s'avère que son comportement n'a rien de répréhensible, qu'on le change de statut et qu'on le transfère enfin à Borgo.

Roland LAURETTE

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