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Billet de blog 23 mars 2022

Yvan Colonna est mort

"L'affaire Colonna" : une tragédie de bout en bout. Qui est responsable ?

Roland LAURETTE
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Yvan Colonna est mort.

Parce que j'ai beaucoup partagé avec lui au cours d'à peu près 70 parloirs et que je me suis battu pendant des années sous différentes formes pour faire reconnaître son innocence*, je veux ici lui rendre hommage en rappelant ce qui assoie ma certitude.

Je crois que dans cette tragédie, la responsabilité de l'État républicain ne réside pas uniquement dans l'assassinat d'un détenu par un autre détenu. Elle s'enracine surtout dans la monstruosité judiciaire qui a permis de condamner quelqu'un à la peine la plus lourde du code pénal sur la base d'un dossier absolument vide. Cette vacuité, deux acteurs majeurs de l'accusation ont bien été obligés de l'admettre : poussés dans leurs retranchements, Roger Marion qui dirigeait l'enquête de la DNAT et Jean-Claude Kross qui fut avocat général au deuxième procès, se sont réfugiés derrière leur « intime conviction ».

Quel mécanisme a-t-il conduit à ce drame humain et à ce désastre absolu pour une démocratie ?

Au départ, ce sont les accusations de certains membres du commando Érignac et quelques éléments fournis par certaines de leurs épouses qui vont ouvrir la voie aux poursuites contre Yvan Colonna. Mais comme ces accusations ont toutes été retirées, il ne restait plus rien dans le dossier. L'affaire aurait dû s'arrêter là. On connaît pourtant la suite. Mais comme certains ont insinué que le retrait des accusations aurait pu être, disons négocié, nous allons y regarder de plus près.

Un. Les accusations en garde à vue n'avaient aucune crédibilité.

- Notons d'abord que quand on est accusé de meurtre, on a tout intérêt à essayer de faire porter sur quelqu'un d'autre la responsabilité majeure ;

- L'analyse des procès-verbaux de garde à vue montre tellement de contradictions que les « témoignages » devraient tomber d'eux-mêmes. Relevons trois de ces contradictions parmi beaucoup d'autres. La première : pour le soir de l'attaque de la gendarmerie de Pietrosella, seuls Versini et Alessandri prétendent qu'Yvan Colonna y était mais chacun des deux dit qu'il était dans le sous-groupe de l'autre. La deuxième : s'agissant de l'attentat contre le préfet Érignac, Alessandri affirme avoir remis lui-même l'arme du crime à Yvan au hangar de Baleone et Maranelli, lui, dit qu'il l'a conduit à « une adresse en ville » où « quelqu'un » lui aurait remis le pistolet. La troisième : l'épouse de Maranelli prétend qu'Yvan est venu voir son mari, à Cargèse, au lendemain de l'attentat, avant neuf heures du matin ; au contraire, l'épouse de Ferrandi prétend que Colonna est resté chez eux, à Ajaccio jusqu'à midi ;

- Les témoins qui ont assisté à l'assassinat (dont un ami du préfet) affirment clairement que l'assassin qu'ils ont vu tirer (Marie-Ange Contart l'a vu à deux mètres) n'était pas Yvan Colonna ;

- En revanche, des témoins ont vu Yvan Colonna à Cargèse le même soir. De même que des témoins l'avaient vu toujours à Cargèse, le soir de l'attaque de Pietrosella.

Deux. L'expert en balistique, Aurèle Mannarini, conforté par les observations du médecin légiste, montre que le tueur était nécessairement plus grand que le préfet. Yvan Colonna mesurait dix centimètres de moins.

L'expert en téléphonie, Émile Agnel, montre que le scénario retenu pour le soir de l'assassinat est contraire aux faits. Pour cela, il a analysé les 8 appels reliant Alessandri et Maranelli entre 20h16 et 20h57 le 6 février 1998. Les relais et antennes téléphoniques activés indiquent que la gestion du temps et le parcours suivi par les deux voitures du commando ne sont pas ceux qui fondent le scénario de cette soirée. Ceci avait conduit Me Dupont-Moretti à s'exclamer : « Vous rendez-vous compte, monsieur le Président, que ce rapport jette à terre toute l'accusation ? »

Trois. Il faudrait de surcroît rappeler à quel point l'accusé n'a pas eu droit à une justice équitable, énumérer les actes de procédure refusés (une véritable reconstitution, des confrontations en temps utile), les erreurs, les mensonges, les pièces escamotées, les manipulations… Évoquons seulement cette chose énorme : en octobre 2004, Alessandri écrit à la juge Le Vert pour lui révéler qu'il est, lui, le tireur. C'est pour le moins ce qu'on appelle un fait nouveau. Que fait la juge ? Rien.

Ou encore : au troisième procès, le président Stéphan vole au secours de Roger Marion malmené par la défense. Il dit cette chose incroyable : « Le témoin répond ce qu'il veut ! » Non, le témoin ne répond pas ce qu'il veut, monsieur le Président ! Le témoin est sous serment : il doit dire la vérité !

Oui, on peut dire qu'Yvan Colonna a été victime de procédures iniques. Bien des serviteurs de la République et de la Loi y ont franchi les limites de la forfaiture. S'il fallait recenser tout ce qui a conduit à ce dénouement tragique, on n'en aurait pas fini. Je me reproche pour ma part de ne pas avoir su suffisamment convaincre ou de ne pas avoir su déjouer un certain nombre de pièges tendus pour me faire taire.

Je crois que le meilleur hommage qu'on puisse rendre aujourd'hui à cet innocent tragique est la réaffirmation publique de la vérité.

Roland LAURETTE

* J'ai publié deux ouvrages sur « l'affaire Colonna » et de très nombreux articles dans Médiapart. J'ai aussi mené des centaines de débats.

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