La Faute du Cardinal Barbarin

Comprendre les véritables raisons du cardinal Barbarin

LA FAUTE DU CARDINAL BARBARIN

 

 

La tragédie de Bruxelles a renvoyé l'affaire Barbarin en coulisse. Le primat des Gaules se sera peut-être encore écrié : « Dieu merci ! » avec soulagement.

Quoi qu'il en soit, l'accalmie médiatique sur la question est l'occasion d'une réflexion dédramatisée.

 

Pour n'avoir pas porté à la connaissance de la justice les actes de pédophilie commis par certains prêtres de son diocèse dont l'un au moins avait reconnu son crime, le prélat est poursuivi pour « non dénonciation d'atteintes sexuelles à des mineurs de quinze ans ». Informé des actes de pédophilie par certains prêtres de son diocèse, qu'a-t-il fait ? Rien. Il n'a même pas éloigné les coupables des enfants. Il est donc soupçonné d'avoir laissé faire et même couvert des agressions sexuelles sur des mineurs. Le cardinal s'en défend comme un beau diable : « Jamais, jamais, jamais je n'ai couvert le moindre acte de pédophilie. » La rumeur court sur la vague d'indignation légitime qui secoue l'opinion scandalisée par ces attentats dont des enfants sont victimes et, de surcroît, commis par des personnes se posant en gardiens de la morale et de la chasteté.

S'il y a délit - c'est l'enquête qui le dira - rien ne permet de présupposer qu'il a été commis par indulgence coupable. (Sur ce point, le cardinal a droit, comme tout un chacun, à la présomption d'innocence.) Les véritables raisons sont ailleurs : c'est elles qu'il s'agit de dénicher. Pour cela, il faut s'intéresser aux déclarations que fait le cardinal bousculé par la rumeur et les médias. Il aime d'ailleurs se mettre en avant. Les débats de société le voient volontiers ferrailler sur les estrades. Ce n'est pas d'aujourd'hui.

 

Le mariage pour tous.

A propos de la loi sur le mariage pour tous, le cardinal a pris physiquement la tête de manifestations houleuses contre la volonté de la représentation nationale et exprimé ses analyses sans retenue excessive.

« Un mariage, déclare-t-il à une radio lyonnaise en septembre 2012, c'est un mot qui veut dire un rempart pour permettre au lieu le plus fragile de la société c'est-à-dire une femme qui donne la vie à un enfant... »

Relevons d'abord deux maladresses étranges : le mariage est « un mot » et la femme est « un lieu ».

Notons ensuite cette vision si restrictive du mariage perçu comme « un rempart » et non comme l'acte d'un couple décidé à engager son avenir.

Poursuivons en contestant une vision du mariage qui n'a aucune raison d'être absolue, universelle et définitive : le mariage béni par l'Église est un moment de l'histoire. Il a cohabité avec bien d'autres formes d'union et chacun sait bien qu'aujourd'hui les configurations familiales sont multiples. Ajoutons d'ailleurs que le modèle qui nous est présenté comme idéal a été la source de bien des malheurs et des abominations… Le mariage catholique n'est une cause ni suffisante ni nécessaire d'un développement harmonieux de la société et des personnes.

Quant à l'image de la femme que le prélat met en avant, elle est d'une misogynie tout à fait traditionnelle dans son milieu. Elle est ce « lieu » le « plus fragile » qu'il faut protéger. Moyennant quoi, depuis Saint Paul, l'Église la voue à un statut d'infériorité et de soumission1. Sa fonction se réduit à la procréation et la sexualité n'est admissible que par là. Foin de la sexualité-plaisir ! La vieille haine du corps et du plaisir commune aux religions monothéistes n'a rien perdu de sa virulence. Elle engendre ces anathèmes qui permettent aux membres du clergé voués, eux, au célibat et à la chasteté2, d'assurer leur pouvoir sur les autres en stigmatisant ce qui est le plus vulnérable en eux : l'appel de la chair...

Tout ceci explique sans doute les dérapages verbaux du cardinal Barbarin :

« Après, ça (le mariage pour des gens de même sexe) a des quantités de conséquences innombrables (pour mieux frapper l'opinion, le cardinal ne recule pas devant la redondance et l'emploi de termes qui excluent le moindre doute). Parce qu'après, ils (vade retro satanas! Les défenseurs de la nouvelle loi sont si diaboliques qu'on ne peut même pas les nommer) vont vouloir faire des couples à trois ou à quatre (des couples à trois ou quatre, c'est un concept mathématiquement aussi singulier qu'un seul dieu en trois personnes…). Après, un jour peut-être, je ne sais pas quoi, l'interdiction de l'inceste tombera. »

Très en verve, le cardinal continue : « J'aime la démocratie (…) mais il ne faudrait pas qu'elle devienne une démocratie absolue. (…) Je pose la question de savoir s'il est légitime de décider de tout. Le Parlement n'est pas Dieu le Père. » C'est un pâle plagiat d'Antigone. Quant à savoir ce que veut exactement Dieu le Père, le primat des Gaules n'a aucun doute à ce sujet, l'Église ayant depuis le début pris l'habitude de parler à sa place.

 

La faute du cardinal Barbarin.

Sans doute le cardinal n'approuve-t-il pas les crimes de ses prêtres pédophiles. Mais ce qu'à coup sûr il n'a pas voulu, c'est transférer leur châtiment aux soins de la justice civile. Le coeur du problème est là. Il en est toujours à ce quatrième siècle qui voyait l'empereur Constantin octroyer aux évêques le pouvoir de juger. Ils étaient dès lors, seuls responsables du jugement des clercs3 . Ah le bon temps !

C'est cette nostalgie-là, cette frustration de subir la séparation de l'Église et de l'État qui excite la bile du cardinal. L'Église ne peut plus légiférer à la place des élus du peuple et ainsi imposer ses propres lois à tous, qu'ils soient catholiques ou non. La démocratie garde son inexpiable péché originel : elle peut échapper à la volonté de Rome et à ses commandements4.

Le primat des Gaules en exprime la souffrance dans cette exclamation aussi révélatrice qu'un lapsus : « La majorité des faits, grâce à Dieu, sont prescrits ! » Ce qui compte, ce n'est pas que les délinquants soient sanctionnés. Ce qui compte, c'est que les prêtres fautifs échappent à la justice de l'État laïque. Là est la véritable faute du cardinal.

L'Église qui a farouchement lutté en son temps contre la laïcisation de l'État prétend aujourd'hui s'en réjouir. Mais en réalité, les religions ne sont pas spontanément démocratiques. Leur penchant naturel, ce sont les religions d'État et mieux encore, les théocraties. Seul le combat idéologique tient le cléricalisme5 en respect. Et celui-ci, chassé par la porte cherche à rentrer par la fenêtre. L'affaire du mariage pour tous en est le plus bel exemple.

 

C'est tout cela que les mots fâcheux du cardinal Barbarin expriment malgré lui. Mais du coup, il provoque chez ses adversaires des erreurs symétriques.

Selon un récent sondage, 63 % des Français pensent que le cardinal devrait démissionner de ses fonctions éminentes. De son côté, Manuel Valls demande que le cardinal « prenne ses responsabilités ». Aussitôt, l'avocat du cardinal s'indigne : « Le premier ministre, de quoi se mêle-t-il ? » Il a raison6 . Et 63 % des Français ont tort. Que le cardinal Barbarin reste ou non primat des Gaules, cela concerne uniquement sa conscience et l'Église.

Pas plus qu'il n'est acceptable de voir la hiérarchie catholique tenter de plier la vie et la loi civiles à ses préceptes (que ce soit en matière de divorce, d'accouchement sans douleur, d'usage du préservatif, de contrôle des naissances, de pratiques de fécondation, de mariage pour tous…), pas davantage, les non catholiques n'ont leur mot à dire sur ce qui relève de la vie interne de l'institution ecclésiastique.

 

Mais si le cardinal Barbarin peut, aujourd'hui, se plaindre à bon droit d'une campagne illégitime, il ne fait que recueillir les fruits de ce que lui et ses semblables ont semé. Il est rattrapé par sa faute. C'est bien la preuve, s'il en était besoin, que seul un système rigoureusement laïque est le seul viable, raisonnable et démocratique.

1Que les femmes soient (soumises) à leurs maris comme au Seigneur : en effet, le mari est chef de sa femme, comme le Christ est chef de l'Église. » (Lettre aux Éphésiens. V, 22, 23)

2Ce ne fut pas toujours le cas. On a même des papes fils de papes (tel Innocent Ier fils d'Anastase Ier, ce qui n'a pas empêché l'Église de les canoniser l'un et l'autre).

3Les pouvoirs juridictionnels des évêques vont en fait bien au-delà.

4Notons toutefois qu'en matière de moeurs, la loi de la République n'impose pas : elle se contente de rendre possible là où les religions prétendent imposer à tous ce qui ne devrait concerner que leurs adeptes.

5Le cléricalisme, rappelons-le, affirme la prédominance du clergé et des idées religieuses dans la vie politique et publique. Le cas extrême en étant l'application de la charia en « terre d'Islam ». Et d'ailleurs, le concept de terre de… illustre parfaitement le caractère inacceptable de la chose.

 

6Même s'il a tort quand il affirme que son client ne « dépend que du pape François ». Citoyen français et en tant que tel, Philippe Barbarin dépend d'abord de l'État français.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.