Paris en chansons…. mais pas toutes

« Paris en chansons ». Voilà un joli sujet ! Immédiatement surgissent des textes, des airs que l’on fredonne. Et comme c’est le titre d’une exposition, actuellement en cours rue Mahler, à la Galerie de la Bibliothèque/Ville de Paris, c’est sans hésitations, tout content, que je m’y suis rendu. Mais j’en suis sorti perplexe, avec des regrets et je souhaite en faire connaître les raisons aux lecteurs de Médiapart.


« Paris en chansons ». Voilà un joli sujet ! Immédiatement surgissent des textes, des airs que l’on fredonne. Et comme c’est le titre d’une exposition, actuellement en cours rue Mahler, à la Galerie de la Bibliothèque/Ville de Paris, c’est sans hésitations, tout content, que je m’y suis rendu. Mais j’en suis sorti perplexe, avec des regrets et je souhaite en faire connaître les raisons aux lecteurs de Médiapart.


L’exposition est pourtant séduisante, documentée, illustrée par des affiches, caricatures, photos, textes de chansons avec dessins d’artistes (Antoine Perraud en a rendu compte sur Mediapart, c'est ici). Ils sont là ceux qui ont chanté Paris depuis le début du XXème siècle: Aristide Bruand, Joséphine Baker, Maurice Chevalier, Fréhel, Charles Trenet, Francis Lemarque, Edith Piaf, Jacques Brel, Yves Montand, Léo Ferré, Mouloudji, Juliette Gréco… Impossible de les citer tous. Le visiteur les entend, les voit ces artistes entourés d’un public joyeux, attendri. Il parcourt aussi les quartiers populaires de Paris, les quais de la Seine, les halles sont sous ses yeux, la Tour Eiffel a atteint le premier étage, le métro est en construction.

Une belle exposition, donc, alors des regrets ? Pourquoi ? Celui d’une grande absence, totalement volontaire, fruit d’un choix délibéré, exprimé. Le visiteur en est immédiatement prévenu. Dès ses premiers pas, il lit sur un panneau que  l’ampleur de l’exposition impose de s’en tenir à la seule chanson francophone. Soit… Relative à Paris intra-muros. L’exposition ne prend donc pas le métro qui, depuis longtemps, poursuit son parcours jusqu’à Ivry, Saint-Denis, Montreuil, La Courneuve…

L’avertissement aux visiteurs expose, également, qu’il a été décidé d’écarter les chansons liées à des évènements historiques. Cette décision est commentée dans le catalogue comme suit : Un choix s’imposait, qui fût suffisamment représentatif des regards et des propos divers, sinon divergents, sur la ville, qui tous illustrent et célèbrent Paris à travers ses rues et ses quartiers et les gens qui y résident ou l’ont élue comme ville idéale. Bien sûr, impossible de tout montrer, des choix s’imposent, quelquefois difficiles, nous le savons bien. Le commissaire de l’exposition s’en explique de la manière suivante: Nous n’avons pas jugé utile de retenir ici les chansons par trop liées aux évènements jalonnant l’histoire de la ville – et par conséquent de la France – puisque leurs thèmes s’attachaient plus à commenter les grandes heures de notre histoire.

Et alors, ce qu’il faut bien appeler une justification ne m’a pas du tout convaincu, au contraire. N’y avait-il vraiment aucune place pour des chansons de la Révolution française ? Une seule, par exemple, celle qui proclame que Madame veto avait promis d’égorger tout Paris, mais son coup a manqué grâce à notre unité …. Oui, la Carmagnole, dont beaucoup d’entre nous connaissent encore aujourd’hui la musique et les paroles. Exit, donc, la Carmagnole. Mais, cependant, le XVIIIème siècle est présent : le visiteur a sous les yeux, dans une vitrine, le texte d’une chanson sur le retour du roi Louis XV et son heureuse arrivée à Paris , événement  daté de 1748, après la guerre de succession d’Autriche, apprend le visiteur. Etait-ce bien nécessaire ?

Et la Commune de Paris ? Aucune chanson n’est présentée, ni même citée. Elles ne manquent cependant pas ! Sans aller jusqu’à celle de Jean Ferrat La Commune de Paris n’est pas morte, l’équilibre de l’exposition eut-il été perturbé par l’évocation du Temps des cerises, qui est certes bien loin, comme le dit cette chanson? Mais nous sommes encore nombreux à la connaître. Ne soyons cependant pas injustes ! L’exposition porte une trace de la Commune: une photo, de 1875, de l’Hôtel de ville incendié de Paris, avec une citation d’Eugène Potier: Défends-toi, Paris, défends-toi. Mais ceci, sans aucune explication, ni le moindre commentaire.

Et la guerre de 1914-18 ? Nombreux sont également ceux qui connaissent la chanson de Vincent Scotto Sous les ponts de Paris lorsque descend la nuit, mais peu savent que son air, si populaire, a été repris par les soldats de cette guerre-là, dans un texte exprimant leurs souffrances. Et on ne voit, ni n’entend à propos de la même guerre, La butte rouge dont le texte dit: On était loin du moulin de la Galette et de Paname qu’est le plus chouette des patelins.

Quant au Front populaire,  il n’en est pas question. Cependant, Ray Ventura, lui, dont l’orchestre était si populaire, n’est pas resté sourd aux mouvements sociaux de l’époque, aux grèves avec occupations d’usines. Il a interprété, avec ses musiciens une chanson intitulée La grève de l’orchestre. Franchissons les années 1940-45, l’Occupation, les restrictions, il est permis d’oublier la chanson qui disait Elle avait des semelles de bois. Mais pourquoi choisir de ne pas citer L’Affiche rouge – sur les murs de notre ville – chantée par Yves Montand?

Nous voilà déjà en Mai 1968. Convenons que l’exposition en porte des traces, deux, si j’ai bien compté. Une affiche, avec photo émanant, nous dit le commentaire, d’un groupe proche de l‘Internationale situationniste, protestant contre la destruction des Halles, au cœur de Paris. Pour l’autre, il s’agit de Joséphine Baker, on la voit beaucoup dans l’exposition, avec plaisir, mais cette fois beaucoup moins. Elle est sur une photo, prise en mai 1968. Elle est venue, à Paris, chercher de l’argent pour sauver le château où elle hébergeait de jeunes orphelins. Voilà ce qui est dit au public, auquel il a été aussi choisi de faire savoir que cette artiste était aux rangs des manifestants des Champs-Elysés soutenant le genéral de Gaulle, et sonnant la fin des évènements de Mai 1968.

J’aurais préféré pour ma part et je ne suis sans doute pas le seul, entendre une et pourquoi pas deux des chansons que Claude Nougaro a consacrées à ce mois de mai là.

Ces chansons engagées, dont je déplore tant l’absence, font partie intégrante du patrimoine historique, immatériel de la capitale, ont mobilisé l’ardeur des chansonniers de toutes obédiences et enflammé le peuple de Paris, et leur succès s’est répandu bien au cela des frontières de la ville .  Voilà ce qui est rappelé aux lecteurs du catalogue (page 14).  Qu’il ait été décidé d’en priver les visiteurs de l’exposition est donc incompréhensible.

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