UNE COMMISSION SUR LE ROLE DE LA FRANCE AU RWANDA PEUT-ELLE FAIRE ŒUVRE UTILE ?

A propos des difficultés pour établir une Commission d'historiens sans que paraissent des soupçons d'instrumentalisation.

La presse semble savoir (1) qu’à l’occasion des 25e commémorations du génocide des Tutsi au Rwanda, la Présidence de la République française devrait annoncer prochainement la constitution d’une Commission d'historiens pour étudier les archives relatives au rôle de la France au Rwanda dans les années 1990. On ne connaît pour l'instant ni l'intitulé exact, ni la lettre de mission, ni la latitude de travail, ni la composition de cette Commission.

L’objet de ce petit papier n’est pas de discuter l’opportunité politique de ce geste présidentiel, ni non plus, de l’intérêt pour des chercheurs d’accompagner ce type d’initiative, mais seulement de proposer une courte réflexion sur les enjeux de la composition d’une Commission de ce type.

Car c’est dans le contexte très particulier des relations franco-rwandaises qu’une pétition vient d'être proposée (2) pour s'inquiéter de l'absence probable, au sein de cette Commission, de certains des plus connus des universitaires français qui publient sur le génocide des Tutsi. De quoi leur absence serait-elle le signe ? Et s’il faut s’inquiéter de ces absences, on pourrait tout autant se poser la question pour chacune des absences ET des présences d'autres personnalités parmi celles qui seront annoncées prochainement. Chacun des choix aura une signification.

Il me semble donc que, plutôt que de s’alarmer de l'absence et de la présence de tel ou telle, il faudrait davantage réfléchir à l'équilibre général de cette Commission au regard de la mission qui l’attend. En effet, nul n'ignore que la recherche sur le sujet du Génocide des Tutsi est profondément clivée, mais contrairement à ce qui se dit/s'écrit parfois, l'alternative n'est certainement pas entre "rigueur historique" et formes diverses de négationnisme.

Par exemple, des chercheurs français et étrangers, comme ceux qui ont participé au colloque des 20-22 mars dernier (3) ont produit des travaux de très grande valeur explicative et qui sont souvent trop peu sollicités en France par celles et ceux qui abordent ce sujet. Pour rappel, on trouve parmi ces chercheurs ceux qui ont publié le "Temps Modernes spécial : Les politiques de la haine Rwanda et au Burundi" dès 1995, et qui ont initié l'appel pour une commission d'enquête sur le rôle de la France, lequel a compté pour la mise en place de la mission Quilès de 1998.

Les désaccords entre les différents chercheurs ne portent ni sur le génocide lui-même (calendrier, lieux, auteurs, victimes, mobiles, modalités ...) ni sur la nécessité d'avancer sur l'évaluation en historien du rôle de la France.

Les désaccords portent plutôt sur les mécanismes de montée aux extrêmes qui conduisent aux crimes de masse - et donc également sur l'action du FPR depuis le début de la guerre (qu'il a initiée en 1990) jusqu'aux guerres au Zaïre/RDC - ainsi que sur les formes d'instrumentalisation par les pouvoirs politiques des mémoires, des instances et procédures de justices, et de l'histoire comme science sociale.

Du fait de l’existence ancienne de ces désaccords, il semble indispensable que TOUS les courants historiographiques soient représentés dans cette Commission. Cette Commission doit entériner le dissensus académique et faire avec. C’est le seul moyen pour que, non seulement la Commission ne donne pas l'impression d'être "univoque et complaisante" (mots très forts et sans doute très justes de la pétition), mais que dans les faits cette Commission ne puisse effectivement l'être à l'égard d'aucun pouvoir, ni d'ici, ni d'ailleurs.

Enfin, une telle Commission, en évitant l’entre-soi d’une composition déséquilibrée à l’avantage d’un courant historiographique au détriment des autres, ne doit pas, d’autre part, donner lieu à un face-à-face stérile entre chercheurs qui n’ont su, par ailleurs, construire des espaces d’échanges.

Pour cette raison, cette Commission gagnerait à être présidée, non par l'un des spécialistes du génocide des Tutsi ou de la société rwandaise, mais par une personnalité de la recherche reconnue pour ses travaux sur la politique internationale en Ve République ; ou, pour le dire autrement, par quelqu’un qui connaît très bien le corpus d'archives à solliciter. Car, in fine, rappelons-le, c'est l'évaluation de la politique française, et non le génocide des Tutsi, qui sera l'objet central de cette Commission.

NOTES

(1) Larcher Laurent, « Génocide au Rwanda : des historiens écartés de la future commission d’enquête », La Croix, 29 mars 2019

https://www.la-croix.com/Monde/Afrique/Genocide-Rwanda-historiens-ecartes-future-commission-denquete-2019-03-29-1201012195

(2) Pétition Christian Ingrao, « Le courage de la vérité », 1er avril 2019

https://medium.com/@christianingrao/le-courage-de-la-vérité

(3) Colloque CRASH, MSF, IEA, MFSH : « Violences extrêmes : enquêter, secourir, juger. Syrie, Rwanda, République démocratique du Congo », 20-22 mars 2019, Paris

https://www.msf-crash.org/fr/rencontres-debats/colloque-violences-extremes-enqueter-secourir-juger-syrie-rwanda-republique

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