DE LA CONSTRUCTION DES MYTHES EN POLITIQUE : CHIRAC, L’IRAK ET NOUS

RESUME (Texte de 6 000 mots + 2 annexes + notes en fin de document)

A l’occasion du décès de Jacques Chirac, sa décision de s’opposer à l’intervention étasunienne en Irak a été saluée unanimement comme son principal legs au pays, tant par la classe politique que par les journalistes et par tout autre type de commentateurs.

Ce texte se propose de discuter une version courante, mais incomplète et biaisée du rôle de Jacques Chirac lors de la crise diplomatique de 2002-2003 qui aboutit finalement à l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis. Il s’agit de rappeler que le Président français fut très hésitant face aux pressions étasuniennes et à la conjoncture générale, et que le rôle de la mobilisation mondiale et en particulier de la grande hostilité de la société française à cette guerre ont finalement pesé de manière décisive dans les positions que l’exécutif français a défendues.

Dans un deuxième temps, ce texte propose une réflexion sur l’irruption de ces versions simplifiées des événements, sous forme de mythe collectif qui agit au service d’une société, puisqu’en l’espèce l’homme d’Etat en sort grandi et la société qui a eu l’honneur de le produire également, quoi que pas vraiment pour la part qui lui est due.

 

INTRODUCTION : LE PRIX DE LA FONDATION JACQUES CHIRAC POUR LA PREVENTION DES CONFLITS

« Je sais que j’exprime le sentiment de tous ici, en saluant votre engagement pour des valeurs qui nous rassemblent tous et qui vont au-delà des différences politiques […] Chacun se souvient aussi de votre engagement pour prévenir les conflits, […] notamment votre refus en son temps, de la guerre en Irak. Ici, chacun peut vous en remercier. ». [1] Ce 21 novembre 2013, au Quai Branly, François Hollande prononce un discours à l’occasion de la remise du 5e "prix de la Fondation Jacques Chirac pour la prévention des conflits". Il s’exprime devant une assistance choisie, parmi lesquels on trouve Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, l’entrepreneur François Pinault, beaucoup de barons de la Chiraquie (Alain Juppé, François Baroin, Michel Barnier, Michelle Alliot-Marie …), Bernadette et Claude Chirac elles-mêmes, et surtout l’ancien Président, dont les apparitions publiques sont déjà devenues très rares. C’est donc au nom de ce parterre représentatif des élites françaises, que le Président en exercice remercie Jacques Chirac pour son rôle dans la crise irakienne de 2002-2003. En l’espèce, il ne s’agit pas seulement de remerciements de circonstances liées au contexte de la cérémonie, mais d’une interprétation convenue, comme en atteste la reprise systématique et sans nuance dans les comptes-rendus que la presse fait de la cérémonie.[2]

Neuf mois plus tard, le même François Hollande décide d’intervenir en Irak aux côtés des Etats-Unis et de la coalition contre le Mal toujours renaissant au Moyen-Orient, cette fois-ci sous la forme de l’Etat Islamique.[3] Beaucoup de commentateurs et d’intervenants politiques font alors référence à l’action passée de Jacques Chirac alors même qu’ils sont (quasi-)unanimes à soutenir la décision de François Hollande.[4] Pourquoi ce retour vers le passé dans les argumentaires ? Sans doute parce que le souvenir désastreux de la guerre de 2003 est encore bien présent dans l’opinion française, et qu’il faut faire avec à l’heure de justifier l’intervention nouvelle.

Mais ce souvenir, pour être présent, est-il pour autant exact ? La France doit-elle effectivement à Jacques Chirac de n’avoir pas participé à l’intervention de 2003 ? C’est une vraie question, car le retour sur événement tel qu’ébauché ci-dessous rappelle que (presque) toute la société française était opposée à cette guerre, et de manière sans doute bien plus déterminée que pouvait l’être le pouvoir chiraquien. Dans ces conditions, celui-ci n’aurait sans doute pas pu acter une participation, ni même simplement un accord français à l’intervention étasunienne, sans risquer une vraie crise politique dans son pays.

Pourquoi, alors, le souvenir de cette époque est-il aujourd’hui ce qu’il est, au point que l’attitude de Jacques Chirac apparaît comme une référence qui s’impose à tous ? Aux jours de ses funérailles, c’est cette décision de s’opposer à l’intervention en Irak qui est souvent jugée comme le point le plus positif de son bilan présidentiel.

Il semble qu’une espèce de mythe s’est constitué sous nos yeux et pose donc une autre question : pourquoi, dans le cas de l’action des chefs politiques, faudrait-il qu’une société adopte leur propre narration des événements ? Dans ce cas de Chirac et de l’Irak comme dans d’autres, il semble en effet inévitable que les discours dominants venus d’en haut prennent quelque liberté avec le détail (diabolique) de l’événement.

Pour répondre à ces questions, ce texte n’aura pas d’autre ambition que de rappeler des choses connues, mais pas assez rappelées et pas assez reliées entre elles ; il s’agit de revenir d’assez près sur le déroulé des événements internationaux et français, qui courent des attentats du 11 septembre 2001 à l’intervention des Etats-Unis en Irak le 20 mars 2003. On y trouvera une période étonnement riche en événements et pendant laquelle les paradoxes et contradictions ne manquent pas. Cette démarche assez simple suffit à reconstituer un tableau assez éloigné de ce qui se dit ces jours-ci de ce qui s’est passé en ce temps-là.

 

I/ CETTE AUTRE GUERRE, LA-BAS, EN AFGHANISTAN

La France de 2002, qui s’interroge sur la légitimité de mener la guerre en Irak et sur l’opportunité d’y participer, est un pays qui mène déjà, en Afghanistan, une guerre antiterroriste aux côtés des Etats-Unis. Suite aux attentats du 11 septembre 2001, Jacques Chirac a fait mettre les drapeaux des édifices publics en berne et a imposé trois minutes de silence dans les établissements scolaires[5]. Il est d’ailleurs le premier dirigeant étranger à visiter New-York après les attentats et à survoler « ground zero » en hélicoptère.

En 2001, la nature des attaques lancées par Al-Qaeda sur le sol des Etats-Unis a convaincu (presque) toutes les autorités internationales que cet attentat valait déclaration de guerre et justifiait de poursuivre les responsables jusque dans les grottes afghanes, puisque le régime Taliban refusait de les livrer. Plus, la menace terroriste étant considérée comme universelle, c’est une communauté internationale quasi-unanime qui soutient l’intervention et donne quitus à l’OTAN pour la diriger[6]. A ce titre, la France, de par son rang de membre permanent du Conseil de Sécurité, ne peut que participer à l’opération militaire, qui débute le 8 octobre 2001 avec les premiers bombardements.

Sur la légitimité de cette intervention, il y a, dans la France officielle, quasi-unanimité. Le soutien à l’opération est d’autant plus unanime que la France est alors en période de cohabitation. Le gouvernement de gauche plurielle de Lionel Jospin concède volontiers au Président Jacques Chirac l’existence d’un « domaine réservé » et approuve pleinement la guerre au terrorisme. En France donc, très peu d’opposition à cette guerre ; quand il y en a, les objections ne portent guère que sur la possibilité de réalisation des objectifs annoncés, à savoir vaincre le terrorisme par la guerre.  A priori donc, la France officielle de 2001 n’est ni anti-interventionniste par principe, ni menée par des passions anti-américaines.

 

II/ CHIRAC, DU NEUF AVEC DU VIEUX PAR LA GRACE DU 21 AVRIL

Au printemps 2002, les Français élisent leur Président. Ils ont à choisir entre les deux dirigeants d’un exécutif de cohabitation ; d’une part un Président démonétisé par les déceptions engendrées par sa campagne présidentielle précédente, par les longues grèves de l’automne 1995, par la dissolution ratée de l’Assemblée Nationale, et enfin par les multiples affaires judiciaires qui le cernent [7] ; d’autre part un Premier Ministre usé par cinq ans de mandature, qui ne tient pas sa majorité [8] et qui trouble son camp politique en faisant campagne sur le thème « mon programme n’est pas socialiste »[9].

Dans ce contexte, la campagne présidentielle française brille par sa médiocrité. Elle semble ne jamais vraiment démarrer. On ne sent aucun mouvement de fond derrière les deux candidats importants. Moins que les programmes ou les perspectives proposées, moins même que les bilans respectifs des deux candidats, il semble que ce soit la chronique des faits divers qui domine la campagne, et particulièrement le thème de l’insécurité.

Le 27 mars 2002, à moins d’un mois du scrutin, a lieu « la tuerie de Nanterre ». En plein conseil municipal, Richard Durn tue huit élus et en blesse dix-neuf autres. Le drame inspire à Jacques Chirac la fameuse réflexion «l'insécurité, ça va de l'incivilité ordinaire au drame que nous avons connu cette nuit»[10] Début avril ont lieu des manifestations pro-palestiniennes et pro-israeliennes qui donnent lieu à de violents débordements (voir plus loin en partie IV). En pleine escalade sécuritaire, les médias saturent les deux derniers jours d’avant-vote de « l’affaire Papy Voise »[11].

C’est alors que survient le trop fameux « choc du 21 avril ». On ne discutera pas ici pour savoir s’il y a eu une « poussée de l’extrême-droite » ou bien plutôt s’il s’agit simplement d’un pitoyable accident électoral provoqué par les calculs et les (non-)choix du PS de ce temps et par la dissipation de son électorat ce week-end de vacances scolaires de printemps. Ce qui importe est que le Président le plus impopulaire de la Ve République (il semble qu’on a fait mieux depuis) a été réélu avec un score invraisemblable (82%) et dispose d’une Assemblée toute acquise. Elu dans des circonstances incroyables, celui que les juges attendaient en cas de défaite se retrouve confirmé à la tête du pays sans avoir vraiment validé aucun mandat du peuple pour appliquer son programme.

Car l’unanimisme républicain, affiché partout pendant 15 jours pour contrer « le danger de l’extrême-droite » est une posture obligée qui ne peut durer cinq ans. La droite revenue au pouvoir a quelques projets clivants à mettre en œuvre, tandis que la gauche doit bien trouver un moyen de revanche pour exister encore un peu. Pour le gouvernement Raffarin, il s’agit de commencer par la réforme territoriale et par la réforme des retraites (porter la retraite des fonctionnaires à 40 années de cotisation pour l’aligner sur les salariés du privé). Durant tout l’automne 2002, les réunions préparatoires avec les partenaires sociaux font monter la pression, surtout que les deux projets risquent de coaguler dans les établissements scolaires.[12] Dès le 7 janvier 2003, une plate-forme intersyndicale [13] signale un front du refus qui, s’il est bien moins uni qu’il y parait à qui sait lire le jargon syndical, annonce un mouvement social d’ampleur en ce début d’année 2003.[14] Dans ces conditions, pourquoi renforcer l’opposition au gouvernement en participant à une guerre en Irak manifestement très impopulaire ?

 

III/ QUI VOULAIT VRAIMENT DE CETTE GUERRE EN IRAK ?

Car la guerre que l’Administration Bush prépare en Irak est d’évidence très impopulaire en France comme dans de nombreux pays. Durant toute l’année 2002, tandis que le contrôle de l’Afghanistan par la coalition se révèle toujours plus complexe à mesure qu’il s’avère plus complet, les Etats-Unis envoient des signes de volonté d’intervention en Irak au double motif du soutien irakien au terrorisme et du programme de production d’armes de destruction massives[15]. Pour les Etats-Unis, la guerre contre le terrorisme est une opportunité unique d’en terminer avec le régime irakien. Tant pis si les preuves de collusion entre l’Irak et Al-Qaeda sont nulles ; tant pis si les preuves de la production d’armes de destructions massives sont fausses ; tant pis si le monde entier constate la nullité et la fausseté de l’argumentaire ; tant pis si personne ne croit possible d’imposer en Irak la démocratie par les armes ; tant pis si des soupçons circulent que les intérêts personnels et matériels qui lient les principales figures du gouvernement étasunien avec les industries de l’énergie et de l’armement influent sur leurs décisions.[16]

Il s’agit donc, pour les Etats-Unis de George W. Bush, de profiter que leur opinion publique est traumatisée par le 11 septembre pour se débarrasser enfin de Saddam Hussein. En France, comme dans beaucoup d’autres pays, les opinions ne marchent pas. Contrairement à l’intervention en Afghanistan, un certain nombre de pays, gouvernements et populations, rejette l’idée d’une guerre en Irak et refuse d’y participer. Quand aux quelques gouvernements qui soutiennent les Etats-Unis, très peu sont tenus, comme peuvent l’être la France ou le Royaume-Uni, par un statut diplomatique et militaire qui les oblige, en cas de soutien, à participer de manière significative à l’intervention.

Aux côtés des Etats-Unis, on ne trouve en effet, dans « la coalition », que le Royaume-Uni comme soutien actif de poids. L’Espagne d’Aznar n’a pas de poids militaire, même si son soutien permet aux Etats-Unis d’éviter que se construise sur le Vieux Continent un « front du refus » des Européens. On a beaucoup dit de Blair qu’il avait mené cette guerre par idéologie « néo-con », ce qui est très possible. Mais c’est oublier que la politique atlantiste britannique n’a pas attendu que ce corpus idéologique émerge, et c’est ne pas tenir compte du fait que le Royaume-Uni est l’ancienne puissance mandataire dans le golfe Persique, et que donc ses intérêts propres ne sont pas ceux de la France. Quelle qu’en soient les raisons, Blair a donc mené son pays dans la guerre, en agissant contre une opinion publique domestique massivement opposée à cette aventure. Si l’on doit comparer les deux attitudes, on peut donc dire que Blair a agi au nom de convictions dont Chirac ne s’embarrassait pas, et au service d’intérêts nationaux britanniques qui n’étaient pas ceux de la France.

Durant toute l’année 2002, la France de Chirac a louvoyé, entre un soutien aux exigences étasunienne envers l’Irak et un rappel permanent de la nécessité d’utiliser le cadre onusien. Dans la déclaration commune franco-allemande du 30 juillet 2002, la France se dit prête au recours à la force si l’Irak bloque le processus de désarmement sous contrôle onusien et si l’ONU valide le recours à la force.[17] Dans l’énoncé même de ces conditions se trouve la perspective de l’opposition à la volonté étasunienne. Encore faut-il construire les conditions de possibilité diplomatique pour pouvoir s’opposer effectivement à la volonté de l’hyperpuissance en colère.

 

IV/ UNE REGION EN EBULLITION : LA DEUXIEME INTIFADA

Tandis qu’Al-Qaeda s’en prend aux Etats-Unis chez eux et au Moyen-Orient, tandis que les Etats-Unis préparent leur intervention militaire contre l’Irak, les responsables politiques français, et donc aussi Jacques Chirac, doivent compter avec un élément supplémentaire de contexte régional : le déroulement de la seconde Intifada, lancée depuis septembre 2000. En plus d’alimenter la chronique des violences, elle connait un pic lors de mobilisation en mars-avril 2002, soit en pleine campagne électorale française, quand l’armée israélienne intervient brutalement dans Djénine (« opération Rempart »[18]).

Cette désillusion quand au processus de paix d’Oslo enflamme les esprits en France, où il était déjà question, pour disqualifier les manifestants pro-palestiniens, de « ne pas importer le conflit » et de « lutter contre la montée de l’antisémitisme »[19]. Les manifestations de soutien aux deux camps qui se déroulent en France à ce moment sont tendues, violentes, jusqu’à ce qu’au cours d’une manifestation de soutien à Israël qui se déroule le 7 avril 2002, un policier manque d’être tué à coups de couteaux, semble-t-il par un extrémiste sioniste[20]. Elu quelques semaines plus tard sur la posture du « refus des extrémismes », Jacques Chirac n’ignore pas qu’un certain nombre de Français, à tort ou à raison, assimile l’intervention des Etats-Unis en Irak à un service rendu à Israël. Est-ce le moment de relancer cette pesante confrontation intérieure de laquelle il n’y a rien de bon à espérer ?

 

V/ L’EPISODE A OUBLIER : LES VŒUX AUX ARMEES

Dans ce contexte national et international hostile aux Etats-Unis, quel facteur aurait pu pousser Jacques Chirac à participer à cette « aventure » ? Pourtant, le 7 janvier 2003, lors de la cérémonie des vœux aux armées, Jacques Chirac déclare : « Dans l'année qui vient, de nombreux défis, bien sûr, nous attendent. Sur le plan opérationnel, il y a tout lieu de croire que les théâtres d'opérations sur lesquels nos forces sont déployées continueront de nous solliciter. D'autres, hélas, pourraient s'ouvrir. Se tenir prêt à toutes éventualités est au coeur du métier de soldat que vous avez choisi. En particulier, nous devons être attentifs à la manière dont est appliquée par l'Irak la résolution 1441 du Conseil de sécurité des Nations-Unies. »[21]

Aussitôt, c’est le tollé. A gauche, on dénonce l’alignement sur les positions des Etats-Unis et l’aventurisme diplomatique alors que depuis des mois la France agit, avec d’autres poids lourds (Allemagne, Russie, Chine) dans le cadre onusien pour décourager une intervention étasunienne ; à droite, on démine en expliquant que les propos du Président sont surinterprétés dans le sens d’un malentendu[22]. Dans le pays, c’est la défiance : des sondages réalisés dès le lendemain des vœux aux armées rappellent que près de 80% des Français sont opposés à cette guerre et que 15% seulement souhaitent une participation militaire de la France[23]. De fait, dès les jours suivants la diplomatie française réaffirme sa ligne du respect du droit international. Il n’empêche. Si chacun, à l’époque s’est dépêché d’oublier cet épisode, il révèle, sans qu’on sache trop quoi, quelque chose du chiraquisme au pouvoir.

Car que s’est-il passé ce jour-là ? Le Jacques Chirac qui prend la parole est-il sous l’influence de certains milieux militaires français qui voudraient « en être » avec leurs alter-egos étasuniens et britanniques, comme ils le sont déjà en Afghanistan ? Est-ce un Jacques Chirac sous pression anglo-saxonne qui cède, avant de se reprendre, voire d’être repris par la virulence des réactions en France ? Un discours d’une journée ne donne pas le sens des 18 mois de la politique française entre le 11 septembre et l’invasion de l’Irak, mais il doit rappeler la réalité de ces longs mois d’atermoiements et d’hésitations de l’exécutif chiraquien. Pris entre les pressions des Etats-Unis, le jeu diplomatique compliqué dans une Europe divisée, un monde arabe imprévisible, une Russie, qui n’affiche que très tardivement sa détermination à s’opposer aux menées étasuniennes en Irak[24] et une société française hostile à cette guerre, la position officielle française n’a pas toujours été ce que l’on feint de retenir à présent.

Dans ce contexte compliqué, et face à la détermination des Etats-Unis, sans doute la France officielle a-t-elle mené un jeu délicat, où, pour espérer obtenir quelque chose de George W Bush, il fallait d’abord obtenir quelque chose de Saddam Hussein. Peut-on alors lire le message aux armées comme un message également destiné à Bagdad ? Une menace de soutenir l’usage de la force, si l’Irak ne cède pas, pour ne pas avoir à le faire si l’Irak cède assez vite ?

 

VI / LES SEMAINES SPECTACULAIRES QUI ONT FAIT LE SOUVENIR ACTUEL (FEVRIER-MARS 2003)

Les souvenirs de cet hiver 2003 de contestation de l’intervention étasunienne à venir en Irak se sont cristallisés autour de deux symboles forts. Ce sont ceux que la mouvance chiraquienne rappelle régulièrement, et d’autres avec lui. Le premier est la prise de parole de Dominique de Villepin au Conseil de Sécurité de l’ONU, le 14 février 2003, pour rappeler que la France ne voulait pas, pour le moment, aller plus loin que la poursuite des inspections en Irak pour y éliminer les éventuelles armes de destruction massives. Le second est l’allocution télévisée du 10 mars 2003 au cours de laquelle Jacques Chirac annonce que la France usera de son droit de véto contre tout texte proposé au Conseil de Sécurité qui validerait l’usage de la force en Irak. Il s’agit-là de la geste finale de l’opposition de la France à l’intervention étasunienne, puisque, face à la menace de vetos français et russe, les Etats-Unis passent outre à l’accord de l’ONU et déclenchent leur invasion dès le 20 mars 2003.

Pour importants que soient ces prises de positions des autorités françaises, les considérer pour elles-mêmes revient à oublier une des conditions essentielles qui les a permises : dans ces semaines de l’hiver 2003 ont eu lieu ce qui sont sans doute les plus importantes mobilisations anti-guerre de l’histoire mondiale, plus importantes mêmes que les mobilisations contre la guerre du Vietnam.[25] Dans ce contexte mondial, rappelons la très forte détermination d’une société française qui poussait chaque jour son Exécutif à tenir face aux pressions étasuniennes. Ce sont ces mobilisations qu’il convient de rappeler, car le gouvernement français a pu s’appuyer sur elles pour résister aux pressions étasuniennes, et peut-être même que ce sont ces mobilisations qui ont interdit au gouvernement français de choisir une autre voie, de compromis ou de participation par exemple.

En annonçant qu’il userait du droit de veto, Jacques Chirac sait donc qu’il peut compter sur un soutien unanime, et même enthousiaste de la classe politique et d’une très grande majorité de l’opinion française, celle-là même qui l’a poussé dans la bonne direction[26].

 

VII/ RESUMONS CE QUI NOUS EST REVENU DE LA FRANCE DE 2001-2003

Quelle était la situation en France face à l’hypothèse d’une guerre étasunienne en Irak ? La très grande majorité de la population, de la classe politique et de la presse était contre l’intervention en Irak. Pourquoi donc, dans ces conditions, Jacques Chirac aurait-il lancé le pays dans cette aventure ?

Quelles étaient les dispositions d’esprit dans lesquelles Jacques Chirac s’est déterminé ? S’il est très difficile de répondre, il est par contre facile de les confronter à la situation dans laquelle il s’est déterminé : s’il ne voulait pas intervenir, malgré les pressions des Etats-Unis, il pouvait s’appuyer sur son pays ; s’il voulait intervenir, il aurait fallu provoquer une crise majeure avec son opinion alors même que, sur les questions intérieures, le gouvernement avançait un certain nombre de réformes qui divisaient le pays.

Une fois établie la part de contingence, d’obligation et d’opportunisme qui ont conduit Jacques Chirac, dans l’affaire irakienne, à opter pour ce que voulaient une très grande majorité des Français et la majorité des gouvernements du monde, à savoir ne pas suivre les Etats-Unis, on peut très bien soutenir que ce n’est peut-être pas l’action de Jacques Chirac qui a épargné à la France une participation à la guerre irakienne, mais bien au contraire la détermination de la société française qui a encouragé Jacques Chirac à tenir face aux pressions étasuniennes.

Dans ces conditions, pourquoi tellement de reconnaissance a posteriori envers Jacques Chirac, lui qui, dans cette affaire, n’a finalement pas eu à faire preuve ni de plus de courage, ni de plus de lucidité, ni de plus de conviction que l’ensemble du pays ?

 

VIII/ POURQUOI VEUT-ON CROIRE AUJOURD’HUI A CE QUI N’A PAS (EXACTEMENT) EU LIEU HIER ?

La suite du mandat de Jacques Chirac n’ayant pas forcément été un franc succès (échec du referendum européen, Clichy et les émeutes des banlieues, l’affaire Clearstream, le CPE) il est facile de comprendre que la mouvance chiraquienne a mis en avant cette position irakienne comme l’élément majeur de réussite du quinquennat, et peut-être même de ses deux mandats présidentiels. Cependant, que le chiraquisme, au pouvoir et ensuite, produise, comme le fait tout pouvoir, un discours sur lui-même est une chose ; mais pourquoi faut-il que la classe politique, les commentateurs médiatiques et peut-être la société accordent à ce discours un crédit sans réserve, lui donnant ainsi force de mythe ?

La réponse à cette question mériterait des données qui font défaut. Il s’agirait de reconstituer la construction de la mémoire, le jeu des acteurs et l’instrumentalisation des faits et événements ; en l’absence de données difficiles à collecter, chacun peut donc répondre un peu comme il l’entend. Proposons cependant quelques pistes afin d’ouvrir le débat :

1/ La force de la répétition ? Le discours qui circule s’alimente de lui-même et se répète sans cesse, sans donner l’occasion de quelque prise de distance ni de réévaluation ; ce bruit de fond finit par faire paysage sonore, par paresse de l’oreille et il devient consensus, par conformisme intellectuel.

2/ Les schémas parfois simplistes des écoles de sciences politiques et des écoles de journalisme ? A-t-on les moyens d’évaluer la formation des personnels politiques et journalistiques qui interviennent dans les différents médias ? Dans cette affaire comme dans bien d’autres, il est tellement plus facile d’avoir une histoire simple à raconter, avec des acteurs politiques identifiés, des mobiles tranchés, des événements clairs. Peu importe si tout le contexte poussait Jacques Chirac dans une direction, il est bien plus simple de répéter que c’est lui qui a choisi cette direction.

3/ La volonté de la droite de faire oublier la grande faiblesse des mandatures Chirac ? Ce Président étrange, arrivé par deux fois au pouvoir dans des conditions baroques, et dont on peut dire, sans être soupçonné d’esprit partisan qu’il a peu et mal fait. Si vraiment il faut y revenir, que dire de bien, sinon cette position sur l’Irak ?

4/ Le remords de la gauche de s’être manquée le 21 avril ? Si la droite ne parle pas du bilan de Jacques Chirac, la gauche n’a pas voulu dresser le bilan de son échec du 21 avril ; pour éviter d’avoir à le faire, il a fallu hystériser le « danger fasciste » afin de justifier d’appeler à voter pour « Chirac le voleur » (ainsi que tout le monde à gauche l’appelait en 2001-2002). En prêtant à Jacques Chirac une position sur l’Irak qui était en fait celle de tout le pays, la gauche justifie a posteriori d’avoir fait un choix « républicain » : se rallier même quand on est opposant. C’est une posture utile par ailleurs, puisqu’en 2014, quand vient le temps de l’intervention contre l’Etat islamique, la gauche peut demander en retour à la droite d’entrer en « unité nationale ».

5/ Le discours public des institutions (la classe politique, les médias) qui légitiment par principe toute institution en tant que telle, ici le pouvoir d’Etat ? A quoi bon avoir un Président, une République et un Etat s’ils n’agissent pas ? Il faut pouvoir établir régulièrement la nécessité de leur existence pour les légitimer, par exemple dans ce cas par la capacité à singulariser le pays sur la scène internationale. Dans cette logique légitimante, il n’est donc pas souhaitable de rappeler que des dynamiques sociales, en l’espèce un pays massivement hostile à la guerre, influent sur le cours des événements.

6/ L’envie d’un pays de sentir qu’il pèse dans le destin du monde ? La France est en crise, elle est mal avec elle-même, elle ne sait plus trop ni qui elle est ni où elle va. Les aventures militaires ici et là, en Afrique ou ailleurs, et les commémorations incessantes de toutes les guerres et de tous leurs épisodes lui rappellent sa grandeur passée. D’avoir refusé d’intervenir en Irak en 2003 est un épisode qui a marqué car la France s’est opposée à la grande puissance mondiale. Se le rappeler régulièrement semble rassurer bien des commentateurs sur la capacité de la France à peser (quand bien même ils oublient de préciser que rien n’a été empêché par cette attitude)

7/ Le passage du temps et l’arrivée de jeunes qui n’ont pas connu cette époque ? Seize ans (2003-2009), est-ce si court, est-ce si long, dans la mémoire collective ? Reconstituer ces 18 mois qui vont de septembre 2001 à mars 2003 c’est mesurer la part d’oubli et de déformation pour ceux qui en ont vu d’autres depuis : le « non » au referendum sur le traité constitutionnel européen, la crise financière de 2008, les « audaces » du mandat Sarkozy et les balourdises du mandat Hollande, les printemps arabes, l’intervention en Lybie, les attentats de 2015-2016 en France ; c’est aussi prendre conscience que les moins de 20 ans n’ont pas souvenir de ces événements afghans et irakiens. Croit-on sérieusement que d’autres instances que les média et la classe politique (Lesquelles : l’école ? La famille ? Le net plutôt que la bibliothèque ?) prendront le temps de revenir à frais nouveaux sur le mythe Chirac ?

Toutes ces réponses sont possibles, ensemble ou séparément, et sans exclusive d’autres encore. Aucune qui autorise à valider sans réserve ce qui, tel que formulé par François Hollande en 2013 au Quai Branly, et validé par l’usage courant, s’avère être une espèce de mythe.

 

CONCLUSION : LES FRANÇAIS, CO-AUTEURS DU REFUS DE LA GUERRE ET CO-AUTEURS DU MYTHE CHIRAC ?

Finalement, il est assez difficile de vraiment savoir quand et pourquoi Jacques Chirac a décidé de s’opposer à l’intervention des Etats-Unis en Irak. Beaucoup d’éléments indiquent qu’il a fallu louvoyer, mais était-ce du fait d’une tentation de participer quand même à l’intervention, ou bien plutôt parce qu’il fallait construire les conditions d’une opposition avec « le grand allié américain » ?

Dire que Jacques Chirac a dû composer avec un pays farouchement hostile à cette guerre est une réalité. En déduire qu’il ne s’est déterminé que par une forme d’opportunisme à courte vue (qui était un de ses traits de caractère politique, tel que rappelé à l’occasion de sa disparition) serait sans doute une outrance. Mais ce ne serait que l’outrance inversée de la version dominante actuelle, qui veut qu’il ait pris sa décision seul, en visionnaire guidant un pays qui lui en est reconnaissant depuis. Entre ces deux caricatures, se trouve une vérité plus nuancée, où Jacques Chirac, qui ne veut sans doute pas de cette guerre, peut compter sur la mobilisation décisive du pays pour supporter les pressions des Etats-Unis. Pourquoi cette vérité serait-elle aujourd’hui oubliée ? Faut-il taire la part de la société pour que plus majestueuse soit la décision d’Etat ?

En quelques années, par la force des choses, s’est donc construit un mythe, à partir de l’occultation du contexte qui a conduit Jacques Chirac à s’opposer à la guerre en Irak. Un petit mythe, qui ne change pas grand-chose en soi, sur l’appréciation générale à porter sur l’action chiraquienne, sur le poids réel de la France dans le monde, ou sur la situation au Moyen-Orient. Mais un mythe qui s’est construit sous notre regard peut nous permettre de saisir quelques-uns de ces mécanismes sociaux de sélection des souvenirs, de promotion des uns plutôt que des autres, de construction d’un sens commun qui, s’il s’éloigne de (ou simplifie) la réalité effective, semble agir pour façonner une société et son rapport à elle-même par ce regard sur le passé. A quel rythme ? En suivant quelles étapes ? Par l’entremise de quels acteurs ? Ce serait à l’histoire de répondre, dans ce cas mineur, mais aussi dans d’autres cas de plus grande importance et qui porteraient des enjeux plus lourds. Reste à savoir qui ces questions intéressent, et pourquoi une société se donnerait les moyens de déconstruire des mythes qui l’aident à être elle-même.

 

ANNEXE 1           LES ETAPES QUI ONT CONDUIT A LA GUERRE ETASUNIENNE EN IRAK EN 2003

1990-1991 : Intervention en Irak d’une coalition autour des Etats-Unis sous mandat de l’ONU, pour libérer le Koweït annexé par Saddam Hussein. Le régime irakien est maintenu en place mais l’ONU impose un embargo sur le pays.

1998 : L’Irak expulse les inspecteurs de l’ONU chargés d’éliminer les armes de destruction massive (NBC : nucléaires, bactériologiques, chimiques).

29 septembre 2000 : La visite d’Ariel Sharon sur l’esplanade des mosquées provoque le début de la seconde intifada. C’est la fin des espoirs de paix israelo-palestinienne nés des accords d’Oslo (1993)

Novembre 2000 : George W Bush est élu Président des Etats-Unis dans une atmosphère de scandale suite aux très probables manipulations électorales en Floride, Etat dont son frère est Gouverneur.

28 mars 2001 : Le juge Halphen convoque Jacques Chirac dans l’affaire des HLM de Paris (« cassette Mery ») lequel ne répond pas à la convocation. « Les affaires » empoisonnent le parcours politique de Jacques Chirac.

11 septembre 2001 : Al-Qaeda réalise 4 attentats sur le sol des Etats-Unis.

8 octobre 2001 : « Intervention antiterroriste » de l’OTAN en Afghanistan sous mandat de l’ONU ; le régime Taliban s’effondre en quelques semaines et se transforme en guérilla ; le 17 décembre, il semble bien que Ben Laden manque d’être capturé dans les grottes de Tora Bora.

Fin novembre 2001 : George W Bush exige le retour des inspecteurs de l’ONU en Irak. C’est le début de la dynamique qui conduira à l’intervention des Etats-Unis en Irak.

21 avril 2002 : 1er tour des Elections présidentielles françaises ; Jacques Chirac (19,9%) devance Jean-Marie Le Pen (16,9%) et Lionel Jospin (16,2%)

30 Juillet 2002 : lors du sommet franco-allemand, Jacques Chirac s’exprime en faveur du retour des inspecteurs en Irak sans exclure le recours à la force, ni que la France y participe, pourvu que l’ONU donne son accord.

8 novembre 2002 : Après 2 mois de négociations difficiles, l’ONU adopte « la résolution 1441 » : si l’Irak refuse les inspections au sujet du désarmement, alors le pays s’expose à « de graves conséquences ».

27 novembre 2002 : Saddam Hussein accepte les inspections. Celles-ci débutent dès le lendemain.

7 janvier 2003 : Tollé en France provoqué par les vœux aux armées de jacques Chirac.

7 janvier 2003 : Déclaration intersyndicale de refus de la réforme des retraites préparée par le gouvernement.

5 février 2003 : Colin Powell affirme à l’ONU l’existence d’armes de destruction massives en Irak ; très peu de pays donnent crédit aux preuves avancées.

10 février 2003 : Déclaration commune France-Allemagne-Russie : « il y a encore une alternative à la guerre ».

14 février 2003 : Villepin à l’ONU affirme que les inspections donnent des résultats et qu’il faut les continuer.

15 février 2003 : dans le monde entier, des manifestations anti-guerres rassemblent des foules immenses.

24 février 2003 : Projet de résolution Etats-Unis-Royaume-Uni-Espagne pour autoriser l’intervention en Irak.

10 mars 2003 : La Russie et la France annoncent chacune de leur côté qu’elles utiliseront leur droit de veto contre la résolution déposée par les Etats-Unis.

18 mars 2003 : Après avoir renoncé à obtenir un accord à l’ONU, Bush lance un ultimatum à Saddam Hussein.

20 mars – 1er mai 2003 : Intervention des Etats-Unis (et de quelques soutiens dont le Royaume-Uni), occupation de l’Irak et chute du régime de Saddam Hussein.

 

ANNEXE 2           UN EXEMPLE PRATIQUE DE L’USAGE D’UN MYTHE : L’USAGE A POSTERIORI DU REFUS CHIRAQUIEN DE 2003 POUR SOUTENIR L’INTERVENTION DE HOLLANDE EN 2014 CONTRE L’ETAT ISLAMIQUE

CHRONOLOGIE                 LA PROGRESSION DE L’ETAT ISLAMIQUE EN IRAK EN 2014

2013 : L’Etat Islamique (EI) s’impose comme la principale force djihadiste en Syrie.

4 janvier 2014 : prise de la ville de Falloujah par les forces de l’EI en provenance de Syrie.

9 juin 2014 : prise de Mossoul, deuxième ville d’Irak, par les forces de l’EI.

29 juin 2014 : proclamation du Califat par Al-Baghdadi le 1er jour du Ramadan.

2 aout 2014 : attaque de l’EI contre le Kurdistan irakien : fuite massive des chrétiens et des Yazidis.

8 aout 2014 : menace sur Erbil, capitale régionale du Kurdistan irakien :

premières frappes aériennes des Etats-Unis et début des fournitures d’armes françaises aux Kurdes.

7 et 17 aout 2014 : prise et reprise du barrage de Mossoul

Décapitation des otages occidentaux :

James Foley (19 aout), Steven Sotloff (2 septembre), David Haines (13 septembre), Alan Henning (3 octobre)

15 et 19 septembre 2014 : 1ères reconnaissances et 1ères frappes françaises

16 septembre 2014 : début du siège de Kobané (Syrie) par les forces de l’EI.

22 et 24 septembre 2014 : enlèvement en Algérie et décapitation d’Hervé Gourdel par un groupe djihadiste.

Référence 1

Dix ans après les événements, Dominique de Villepin ne se prive pas de rappeler la place qui a fait sa gloire dans la scénographie des prises de positions françaises.

Dominique de Villepin, « Guerre en Irak : Éviter un choc des civilisations », Le HuffPost, 19 mai 2013

« En effet, il nous semblait terriblement dangereux en 2002-2003 de compromettre l'action mondiale contre les terroristes en affaiblissant le Conseil de Sécurité des Nations Unies. L'essentiel de mon combat consistait à préserver la légitimité et l'unité des Nations Unies. La résolution 1441 restait à nos yeux le cadre légal approprié pour forcer l'Irak de Saddam à plus de coopération s'agissant des armes de destruction massive. Elle aurait pu devenir la base d'un consensus international avec un calendrier cohérent et des actions concrètes, les inspections de l'Agence Internationale de l'Énergie Atomique (AIEA). C'est fort de cette conviction qu'en février 2003, au nom de la France et après bien des efforts pour trouver des solutions alternatives et des compromis, j'ai mis en garde contre une plus grande mise en danger de la légitimité des Nations Unies. Plus tard, le Président Chirac a déclaré qu'il était prêt à utiliser le droit de veto de la France au Conseil de Sécurité si une seconde résolution ne garantissant pas l'unité devait être proposée, ce qui ne s'est finalement jamais produit. »

http://www.huffingtonpost.fr/dominique-de-villepin/guerre-en-irak-villlepin_b_2906732.html

Référence 2

Fin aout 2013, alors qu’il s’apprête à intervenir en Syrie, suite à l’usage d’armes chimiques contre des populations civiles, François Hollande est rappelé à l’exemple de prudence de son prédécesseur.

« Le spectre de la guerre d’Irak et des fausses preuves bouscule le calendrier en Syrie », Le Huffpost, 30 août 2013

« Colin Powell, George W. Bush, Tony Blair et bien d'autres... une génération entière de responsables politiques marquées par le sceau d'une guerre qu'ils n'ont pas su justifier. A l'inverse, que retient-on de Jacques Chirac ou Dominique de Villepin à l'étranger, si ce n'est leur "non héroïque" à la guerre en Irak. On comprend mieux, dès lors, la mesure avec laquelle les dirigeants actuels traitent le dossier syrien. »

http://www.huffingtonpost.fr/2013/08/30/spectre-irak-intervention-syrie_n_3841653.html

Référence 3

Au début de l’été 2014, en pleine coupe du monde brésilienne de football, la poussée de l’Etat Islamique invite à un retour nostalgique sur la politique visionnaire de Jacques Chirac.

« L’ombre de Jacques Chirac », Les éditorialistes politiques, France-Inter, 16 juin 2014

« On peut même dire que Jacques Chirac est très à la mode en ce moment. Si vous prenez ce qui se passe en Irak -on n'en parle pas beaucoup à cause de la Coupe du monde-, la situation est dramatique avec tout une partie du territoire irakien qui risque de se transformer en mini-Etat terroriste, en Djihadistan, quasiment aux portes de l'Europe. Donc, aujourd'hui, on a envie de dire merci à notre « Chichi » national, merci d'avoir osé dire non à la guerre en Irak, c'était il y a onze ans. Parce qu'avec le recul, on s'aperçoit que c'était une décision visionnaire. Chirac avait prévenu : avec cette guerre, le terrorisme allait connaître une poussée sans précédent. L'Histoire lui a donné raison. »

http://www.franceinter.fr/emission-les-editorialistes-politiques-lombre-de-jacques-chirac

Référence 4

Même à l’étranger (et sans doute plus encore qu’en France étant donné l’ignorance du chiraquisme domestique) s’impose la version sans nuance d’un Jacques Chirac visionnaire guidant son pays vers le bon choix.

Bernard Litzler, « Chirac avait raison », 23 juin 2014

« La chute de Saddam Hussein avait ouvert la boîte de Pandore. Pourtant tous semblaient satisfaits, en 2003, de la fin de la guerre qui avait chassé le dictateur irakien. Seule la France, par la voix de Jacques Chirac, avait tenté de s’opposer au conflit généré par les attentats du 11 septembre 2001. Depuis, c’est la gabegie. L’Irak est de plus en plus divisé. Les soldats américains sont partis et la guerre civile syrienne a favorisé les djihadistes, qui ont investi le nord d’un Etat affaibli et contesté. La France avait prévenu que la guerre au pays de Saddam aurait des suites ingérables. Personne ne se doutait à l’époque que les Syriens s’entredéchireraient. Mais une chose est sure: la fin du dictateur irakien donne raison à Chirac. En 2003, la mort s’est installée en Irak. Durablement, hélas... »

http://www.cath.ch/blog/ruebrique/chirac-avait-raison

Référence 5

En septembre 2014, le précédent de 2003 est présenté comme un atout diplomatique majeur dont la France de François Hollande hérite de celle de Jacques Chirac.

Vincent Jauvert, « La troisième guerre de Hollande est-elle celle de trop ? », Le Nouvel observateur, 19 septembre 2014

« Une action militaire de la France en soutien des Etats-Unis est, elle, plus problématique. Plusieurs arguments plaident en sa faveur. Pour Washington, "l'engagement de l'armée française est symboliquement très important, dit Camille Grand, le directeur de la Fondation pour la Recherche stratégique. Certains Etats arabes seraient mal à l'aise pour participer à une opération strictement américaine. La présence du pays occidental qui a dit non à la guerre de Bush en 2003 les rassure." »

http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20140918.OBS9625/irak-la-3e-guerre-de-hollande-sera-t-elle-celle-de-trop.html

Référence 6

Alors que la France de François Hollande intervient dans le conflit syrien, la décision de non-intervention de 2003, appuyée à l’époque sur des éléments de droit international, est interprétée comme une décision assise sur une vision de l’histoire longue du Moyen-Orient.

Pierre Beylau, « Irak : Hollande moins prudent que Chirac », Le Point, 19 septembre 2014

« En 2003, Jacques Chirac, bon connaisseur du monde arabe, avait choisi de rester en dehors d'un conflit dont il pressentait les conséquences catastrophiques. Il avait tenté, dès 2001, d'expliquer à George Bush que l'Irak était une construction fragile, que détruire l'État irakien, c'était à coup sûr entraîner un bouleversement dans les équilibres multiséculaires entre chiites et sunnites, entre Perses et Arabes. Et provoquer pour des décennies un chaos régional incontrôlable. »

http://www.lepoint.fr/monde/ou-va-le-monde-pierre-beylau/irak-hollande-moins-prudent-que-chirac-19-09-2014-1864787_231.php

Référence 7

Tandis que la France est engagée dans la coalition de 2014, ceux qui ont été, en 2003, proches de l’action de Jacques Chirac, ne se privent pas de rappeler la grandeur de sa vision ni leur contribution oubliée.

Jean-Pierre Raffarin, « Unis dans le combat contre le terrorisme », ump.org, 26 septembre 2014

« Je rappelle que la France n'a aucune responsabilité dans la situation actuelle puisque, grâce à la vision et la sagesse de Jacques Chirac, elle n'a pas pris part à la folle aventure irakienne de 2003. Lorsque George Bush avait prononcé ses terribles paroles « the game is over » pour annoncer le début des opérations, j'avais répliqué : « it's not a game and it's not over ». Le chaos actuel prouve que je ne m'étais pas trompé. Mais, rechercher indéfiniment les responsabilités et en prendre prétexte pour justifier l'inaction serait incompréhensible. C'est la survie de l'Irak en tant que nation qui est en jeu ainsi que la stabilité de la région entière. C'est notre sécurité, Français et Européens, qui est menacée. Face à une nébuleuse terroriste, l'option diplomatique n'est malheureusement pas de mise, seule l'option militaire est pertinente. Je soutiens donc la décision du président de la République de procéder à des frappes aériennes pour neutraliser Daech. »

http://www.u-m-p.org/actualites/editos/unis-dans-le-combat-contre-le-terrorisme-11009260

Référence 8

A posteriori de l’intervention en Irak, Bernard Guetta donne cohérence à toute la politique étrangère française depuis 50 ans.

Bernard Guetta, « Non, la France n’est pas devenue atlantiste », Libération, 14 octobre 2014

« Ce qui est l’essence de l’héritage gaullo-mitterrandien est une volonté de défendre la place de la France en faisant entendre, chaque fois que nécessaire, une autre voix occidentale que celle des Etats-Unis, plus pertinente et visionnaire que la leur. Contre les errements américains, De Gaulle avait raison sur la guerre du Vietnam comme Chirac et Villepin sur l’aventure irakienne, et la seule question à se poser aujourd’hui est de savoir si le nouvel interventionnisme français est ou non justifié. La réponse est qu’il a évité le pire au Mali et au Centrafrique ; que le chaos libyen ne devrait pas faire regretter Kadhafi mais déplorer que l’ONU ne se soit pas donné les moyens de stabiliser ce pays après la chute de la dictature ; que les illuminés de l’Etat Islamique n’auraient pas pris un tel essor si les démocraties n’avaient pas abandonné l’insurrection syrienne et qu’il fallait bien évidemment prévenir un triomphe régional de l’Etat Islamique même si cet endiguement par les airs n’empêchera pas le Proche-Orient de plonger dans une guerre de trente ou cent ans. »

http://www.liberation.fr/chroniques/2014/10/14/non-la-france-n-est-pas-devenue-atlantiste_1121590

 

NOTES

[1] http://www.elysee.fr/declarations/article/intervention-lors-la-ceremonie-de-remise-du-prix-de-la-fondation-chirac-pour-la-prevention-des-conflits/

[2] Quelques exemples parmi beaucoup d’autres :

http://www.lefigaro.fr/politique/2013/11/21/01002-20131121ARTFIG00821-l-emouvant-hommage-de-hollande-a-chirac.php

http://www.lemonde.fr/politique/article/2013/11/21/francois-hollande-rend-hommage-a-un-jacques-chirac-affaibli_3518322_823448.html

http://www.leparisien.fr/politique/hollande-et-chirac-se-retrouvent-avec-plaisir-au-musee-du-quai-branly-21-11-2013-3336775.php

http://www.lexpress.fr/actualite/politique/hollande-embrasse-un-chirac-souriant-mais-vieilli_1301658.html

[3] Voir ANNEXE 2 pour la chronologie de l’intervention contre l’Etat Islamique en 2014

[4] Voir ANNEXE 2 pour quelques exemples compilés dans un Verbatim

[5] http://www.cahiers-pedagogiques.com/Minutes-de-silence-dans-les-rangs

[6] La résolution 1333 du 19 décembre 2000 demandait déjà aux Talibans de livrer Ben Laden :

https://undocs.org/pdf?symbol=fr/S/RES/1333(2000)

[7] Le canard enchainé du 2 octobre 2019 (qui suit le décès de Jacques Chirac le 29 septembre) en rappelle quelques-unes, par ailleurs facilement trouvables sur le net : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Chirac#%C2%AB_Affaires_%C2%BB

[8] Rappelons qu’à l’élection présidentielle de 2002, la majorité parlementaire présente cinq candidats, à savoir outre le Premier Ministre Lionel Jospin, Jean-Pierre Chevènement (MRC), Noël Mamère (Ecologistes), Robert Hue (PCF), Christiane Taubira (Radicaux).

[9] https://www.liberation.fr/evenement/2002/02/22/jospin-mon-projet-est-moderne-pas-socialiste_394655

[10] https://www.lesechos.fr/2002/03/la-tuerie-de-lhotel-de-ville-de-nanterre-pese-sur-la-campagne-electorale-688487

[11] Anthony Gautier, Affaire Paul Voise - Enquête sur un fait divers qui a bouleversé la France à la veille de la présidentielle. L'Harmattan, 2003

[12] Les affectations de nouvelles attributions aux collectivités territoriales provoquent, par incidence, le basculement des personnels techniques du Ministère de l’Education vers les régions et les départements.

[13] Le texte de cet appel : http://www.democratie-socialisme.fr/IMG/article_PDF/article_170.pdf

[14] En effet ces deux projets mobiliseront pendant les semaines du printemps 2003 des millions de grévistes et de manifestants, dans un mouvement qui perturbera plusieurs secteurs de la fonction publique (hôpitaux, territoriaux, transports) et qui bloquera l’Education nationale, jusqu’à menacer la tenue des examens de juin 2003.

[15] Voir ANNEXE 1 pour le calendrier de la crise irakienne de 2002-2003

[16] Connaître la réalité de ce type de liens en tant que tels aussi bien que la réalité de leurs conséquences sur les décisions politiques est une autre question que celle qui est traitée ici. Notons toutefois que, dans un sens inverse, la presse étasunienne hystérisée de l’hiver 2003 ne se privait pas de rappeler les liens anciens et étroits entre Jacques Chirac et Saddam Hussein. (Il faudrait visionner plusieurs mois de programmes télévisuels aux Etats-Unis pour référencer précisément ce souvenir personnel) Au-delà de ces deux figures dirigeantes, les relations anciennes entre le mouvement gaulliste et les régimes arabes autoritaires alimentent de longue date des rumeurs et des enquêtes aussi bien politiques que financières, de Karachi à Kadhafi. Rappelons que Charles Pasqua, un de ceux qui « ont fait » Jacques Chirac, a été, parmi d’autres, poursuivi en justice dans le dossier « pétrole contre nourriture » qui concernait précisément l’Irak de Saddam Hussein : il s’agissait, dans les années 1990, de contourner l’embargo pétrolier onusien sur le pétrole irakien, contre de substantiels commissions. On peut imaginer que ce type de « missions » ne se confie qu’à des gens qu’on estime de très grande confiance.

[17] Voir ANNEXE 1

[18] https://www.nouvelobs.com/monde/20020411.OBS4739/operation-rempart-4-000-arrestations.html

[19] https://www.liberation.fr/tribune/2002/04/12/l-antisemitisme-une-haine-specifique_400036

[20] http://www.leparisien.fr/faits-divers/le-commissaire-poignarde-s-en-tire-par-miracle-09-04-2002-2002971118.php

[21] http://www.jacqueschirac-asso.fr/archives-elysee.fr/elysee/elysee.fr/francais/interventions/discours_et_declarations/2003/janvier/discours_du_president_de_la_republique_en_reponse_aux_voeux_des_armees.1377.html

[22] http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20030107.OBS4981/chirac-primaute-a-l-onu-mais.html

[23] http://www.leparisien.fr/politique/le-sondage-qui-embarrasse-chirac-09-01-2003-2003718191.php#xtref=https%3A%2F%2Fwww.google.fr%2F

ET http://www1.rfi.fr/actufr/articles/037/article_19189.asp Article « Les opinions publiques contre la guerre » :

« Si les récentes paroles de Jacques Chirac sur la possibilité d’une intervention militaire en Irak étaient destinées à préparer les Français à cette idée, il y a encore un gros travail d’explication à faire. Car ses concitoyens sont, pour le moment, très majoritairement opposés à une guerre contre le régime de Saddam Hussein. Dans un sondage Ipsos-Le Figaro, 77 % des personnes interrogées ont déclaré être contre. De droite (78 %) ou de gauche (84%), il n’y a pas de différence vraiment sensible. Une autre enquête de l’institut CSA publiée par Le Parisien confirme cette tendance en révélant que 66 % des sondés se déclarent hostiles à une intervention étasunienne des Etats-Unis. Même un accord clair de l’ONU ne semble pas à même de les faire changer d’avis, puisqu’ils ne sont que 15 % à estimer que, dans ce cas, la France devrait soutenir une offensive militaire en Irak. […]

[24] http://www.robert-schuman.eu/fr/syntheses/0091-france-allemagne-russie-retour-sur-une-alliance-atypique; cette note rappelle que la Russie a affiché très tardivement son opposition à l’intervention des Etats-Unis et s’est affiché auprès de la France à partir de févier 2003 seulement.

[25] Voir une recension sur http://fr.wikipedia.org/wiki/Manifestations_mondiales_contre_la_guerre_d%27Irak, avec par exemples 600 manifestations dans le monde le 15 février 2003.

[26] http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20030311.OBS7961/unanimite-des-politiques-derriere-le-non-de-chirac.html

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