La bioéthique : une hypertrophie de l'anthropocentrisme

Mary Shelley, en 1818, posait les premières pierres d'une réflexion sur la science et ses conséquences. Frankenstein, face à son monstre, est le scientifique désemparé qui découvre trop tard qu'il a transgressé des lois que l'ordre naturel lui imposait. Ce roman, qui plonge ses racines dans les prémisses de la révolution industrielle, est le hoquet d'une morale chrétienne qui a du mal à s'adapter au monde moderne et qui se retrouve face à elle-même.

Durant des siècles, l'inquisition a traqué les scientifiques comme hérétiques, inquiétant du bûcher un Galilée qui se serait écrié « Et pourtant, elle tourne ! » En remontant encore plus le temps, on constate que, dans ce monde occidental où le christianisme règne en maître (seule norme véritablement stable tout au long des siècles), le clonage apparaît au moment de la création, avec Dieu qui crée la femme en tirant une côte d'Adam.

L'acte de création, considéré comme acte « divin » par excellence, se réalise bien symboliquement en dehors de la volonté de l'homme. Toutefois, si on doit continuer à étudier cette symbolique chrétienne, on constate que c'est l'homme qui nomme les animaux que lui présente Dieu. Ainsi, l'homme peut connaître l'univers, mais ne pourrait pas se l'approprier – dans la symbolique chrétienne.

Ainsi, la science actuelle, qui a déjà réussi à reconstituer cet acte de création originel (clonage de la brebis Dolly), cherche à tracer le chemin qui conduira l'homme à se recréer à l'image de Dieu, devenir enfin le créateur de l'univers – pour se passer directement de ce dernier, pour « tuer son père ». Ainsi, la bioéthique – l'étique du « vivant » - s'est conceptualisée autour de l'idée de la protection de l'homme face aux développements des sciences.

Une définition du vivant anthropocentriste

Aucun philosophe occidental, avant le XXème siècle, ne s'est réellement penché sur la place de l'homme dans l'univers. Que ce soit Hobbes, Locke ou Rousseau, tous débutent leurs réflexions politiques avec l'état de nature dans lequel l'homme est au centre de l'univers. De même, Descartes, Spinoza, Leibniz ou Berkeley choisissent comme point de départ de leur théorie de la connaissance la conscience - l'Etre – et mettent ainsi en place un paradigme jamais remis en question : l'homme a une conscience, ce qui n'est pas le cas des autres « choses » qui nous environnent : les montagnes, les fleurs ou les chiens.

Ainsi posée, la définition de l'homme - un être doué de conscience - et sa place dans l'univers - au sommet de la création – conduisent nécessairement la société des hommes à comprendre le monde qui l'entoure pour mieux l'asservir. Le développement technologique n'a été poursuivi que dans un seul but : faciliter les conditions de l'existence de l'homme.

Chaque découverte a été la possibilité d'une application industrielle. L'économie s'en est trouvée développée, ce qui a, par l'effet d'un cercle vertueux, permis d'accentuer les possibilités de faire de nouvelles recherches et de diffuser le résultat de ces dernières. Cette recherche au bien-être n'est pas typique au monde occidental et à la religion chrétienne : les chinois, les égyptiens et les romains ont tous cherché à rationaliser le monde, à se le soumettre par des techniques de plus en plus élaborées et à accroître le bien être de leur société – même si ce n'est qu'une partie de la population qui devait réellement en bénéficier. Il y a là une constante de civilisation qui la rend "universelle".

Si la place de l'homme dans l'univers ne semble n'avoir jamais été remise en question, c'est probablement que le développement des techniques n'avait jamais connu de bouleversements inquiétants pour la société. La Nature était nourricière pour l'homme, mise à sa disposition pour satisfaire à tous ses besoins vitaux, sans jamais que la question des ressources ne se soit réellement posée. Pourtant, l'exploration des nouveaux mondes était apparue comme une nécessité, notamment face à la déforestation de l'Europe. Cela ne déclencha aucune réflexion morale sur la place de l'homme et sa responsabilité face aux développements des techniques. Le « science sans conscience n'est que ruine de l'âme » n'a pas le sens que nous lui prêtons aujourd'hui, les acceptions des termes ayant changé au fil des années.

Les débats concernant la responsabilité du savant et des connaissances scientifiques est une particularité du XXème siècle. La bombe atomique, réalisée avec les découvertes d'Einstein, ont propulsé ce questionnement au centre des questions éthiques. Puis, le développement des recherches sur le « vivant » ont pris de l'ampleur avec la révolution technologique de la génétique. Si l'homme a attendu si longtemps pour se questionner, c'est uniquement parce qu'avant, rien ne lui permettait d'imaginer qu'un jour, il serait face à lui-même. Nul n'avait anticipé ce développement des sciences qui a fait un bond avec une rapidité inimaginable si on compare avec le développement des techniques de l'humanité depuis la fond des âges.

Ainsi, la place de l'homme a changé car il est passé du statut d'être supérieur au centre de la création d'un point de vue philosophique à celui d'être contrôlant la création d'un point de vue technique. La nature qui avait été utilisée pour le développement de l'homme est maintenant complètement asservie. De simple utilisateur, le statut de l'homme s'est transformé en celui de créateur.

En créant la brebis Dolly, en décompilant le code source de l'homme – c'est-à-dire son code génétique – l'homme s'est rendu propriétaire de lui-même. Ce savoir scientifique a généré de légitimes inquiétudes face aux dérives possibles d'un tel savoir. L'Histoire ne peut malheureusement que nous confirmer que ces angoisses ne sont pas imaginaires, la tentation de l'eugénisme étant au rendez-vous. A travers cette problématique, c'est la définition même de l'identité de l'Homme qui se pose.

La division catégorique fondamentale en droit - Summa divisio - pose la distinction entre la personne et les choses. La bioéthique pose, comme principe fondamental moral, la protection de la personne pour éviter l'assimilation de cette dernière à une chose. Mais, ne devrait-on pas étendre cette réflexion éthique à toutes les formes du « vivant », ce que suggère implicitement l'expression « bioéthique »?

La Vie, source de réflexions

L'opposition fondamentale entre deux grandes catégories juridiques, celle de « la personne » contre celle des « choses », pose des difficultés d'appréhension de ce qu'est une « chose ». En effet, dans ce qu'il est commun de qualifier juridiquement les biens meubles corporels, on trouve notamment les animaux. Ces derniers ne bénéficient pas de « droits » puisqu'ils n'ont aucune possibilité d'exprimer leur volonté. Le droit les appréhende donc en les classant dans la même catégorie que les plantes ou les chaises...

Pour cette raison, les « personnes » peuvent conclure toutes sortes d'actes juridiques à leur égard. C'est pourtant bien mal rendre justice à l'ambiguïté de notre droit puisque le Code pénal prévoit des infractions protégeant les animaux contre les mauvais traitements (article R654-1 du Code pénal) ou pour avoir causé sa mort (article R653-1 du Code pénal). Toutefois, si ces droits existent, c'est essentiellement pour protéger la « chose » d'une personne. En effet, le droit ne protège de manière effective que les animaux domestiques, apprivoisés ou tenus en captivité.

Or, il y a lieu de s'interroger, au moment où l'homme a pris un tel contrôle sur son environnement, sur les techniques relatives au « vivant » et les diverses technologies si les conceptions civilistes du XIX ème siècle, reprenant la summa divisio romaine, sont toujours adaptées. L'homme s'est hissé aujourd'hui à un niveau égal à celui de "créateur du monde".

Les développements technologiques se réalisent dans des domaines où la science-fiction aurait peine à rivaliser, même dans les esprits les plus créatifs. En effet, on utilise maintenant des organismes unicellulaires pour transporter des informations dans des jeux vidéos informatiques. Une équipe japonaise a même découvert le moyen d'utiliser des bactéries pour stocker des informations, rendant obsolètes en un instant les plus gros volumes de stockage de données informatiques...

Cette utilisation des « choses vivantes » doit obliger l'homme à s'interroger sur la conception de « l'animal machine », développée notamment à partir de Descartes, et inscrite dans le marbre de notre droit. Jamais la technologie ne nous a mené aussi loin, jamais la question de la bioéthique n'a été si prégnante... Aujourd'hui, ce n'est plus seulement l'homme que l'on doit protéger de lui-même, mais bien la nature vivante nous environnant. Nul ne peut savoir quelles seront les conséquences de telles ou telles utilisations d'un organisme vivant. Contrairement à une machine, ce dernier a une capacité de modification interne qui lui permet de se défendre contre les agressions extérieures. Qui peut prévoir quelles seront les implications de l'utilisation d'organisme vivant dans les technologies ?

Pour cette raison, si les questions éthiques ont toujours mis au centre des préoccupations l'homme face à lui-même, il est urgent aujourd'hui de s'interroger sur les catégories fondamentales sur lesquelles reposent notre droit, notre conception de civilisation et sur le rapport que l'homme doit entretenir avec toute forme de vie, qu'elles soient humaines ou non. A défaut, il se pourrait bien que l'homme, en se prenant pour le créateur de l'univers, en détruise les principes fondamentaux qui en font sa richesse, dont celui essentiel que représente la diversité...

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