Du Vietnam à Calais : un voyage vers nulle part

Les "migrants économiques" ne sont pas reconnus dans notre droit français. Il y a pourtant une vraie souffrance qui se cache dans ces situations de vie... Le système juridique les protège de manière incidente.

Hier après-midi, j’apprenais que je devrais défendre des étrangers dans le cadre des procédures d’expulsion. Ce sont des procédures d’urgence pour lesquelles les avocats ont moins de 24 heures pour préparer les dossiers. J’ai reçu les derniers éléments de la procédure, par voie électronique, à 16h20 pour l’audience de ce matin à 8h30. Elle est, comme d’habitude, limitée à l’essentiel. Une audition de l’étranger est faite : deux pages pour résumer une vie, avec quelques questions habituelles et normalisées. En résulte un arrêté préfectoral reprenant moultes règles de droit et se concluant par ce qu’on pourrait résumer comme étant une obligation de quitter le territoire sans délai de départ volontaire et un placement au centre de rétention administratif.

A la lecture du dossier, je comprends qu’il s’agit d’un migrant « économique. » Il n’existe pas, dans notre droit, de « migrant économique. » Ce sont juste des étrangers en situation irrégulière. Pas de passeport, aucun droit de circulation ou de possibilité de travailler sur notre territoire national : ils sont des exclus de notre société. Leur crime : croire qu’ils pourraient vivre ailleurs que dans leur pays où les conditions de vie ne leur permettent pas d’assurer le quotidien.

J’arrive au Tribunal administratif. Je vais devoir expliquer à cette personne qu’elle est en « situation irrégulière », que l’acte administratif contesté va être examiné au regard des règles de droit applicable... La personne qui est jugée, ce n’est pas elle... C’est l’autorité administrative. Dès lors, son histoire personnelle n’a que très peu d’importance. Son passé n’infléchira pas le juge, contraint par les normes qu’il doit faire respecter. Je commence l’entretien et explique cela... Il est vietnamien. Il a presque cinquante ans et il se met à me parler.

Ca n’arrive jamais. Habituellement, l’étranger subit la procédure et les événements comme si tout était déjà joué. C’est souvent le cas, d’ailleurs. Mais là, il me regarde. Je ne comprends rien à ce qu’il me dit. L’interprète attend qu’il ait terminé pour tout me traduire. Mais cet homme, devant moi, me raconte son histoire. Ses yeux se remplissent d’une émotion forte. Je sens qu’il me narre sa vie, sa famille, son départ… Je sais qu’on va me traduire des espoirs déçus, des craintes, de la souffrance. Ses yeux plongés dans les miens, nos deux humanités communiquent sans mot.

L’interprète m’explique qu’il a quitté le Vietnam car ses parents sont trop vieux pour travailler, qu’il faut qu’il les nourrisse, qu’il a laissé sa femme et ses quatre enfants dans son pays. Il est passé par la Russie, puis a réussi à aller jusqu’en Allemagne. Pour faire ce périple, ils ont vendu tout ce qu’il possédait. « Je cherche un travail pour envoyer de l’argent à ma famille. Nous n’avons rien. Ils attendent tout de moi. Depuis quatre années, je ne les ai pas vus. J’ai demandé l’asile en Allemagne en 2013. Je n’ai pas encore de réponse. J’obtiens des papiers de séjour temporaire de trois mois qui sont renouvelés régulièrement. Je ne sais pas si ma demande sera acceptée... Je n’ai pas le droit de travailler avec ce papier. L’Allemagne me donnait trois cents euros par mois jusqu’en janvier. Maintenant, ce n’est que deux cents euros par mois. Je suis dans l’attente et je ne peux pas vivre avec si peu d’argent... C’est pour ça que je suis venu en France et que j’ai essayé d’aller en Angleterre. Je voulais voir si ça pouvait évoluer. Je veux juste aider ma famille. Aidez-moi. »

C’est un discours que j’ai entendu des centaines de fois en dix ans d’exercice professionnel. C’est la première fois qu’on s’adresse à moi, droit dans les yeux, sans jamais détourner le regard. J’ai, face à moi, un homme brisé par quatre années d’errance... Quatre longues années à marcher le long des routes sans comprendre où il va. Quatre années à être caché dans des camions qui roulent vers des destinations incertaines. Quatre années à vivre la peur quotidiennement, avec pour seule lumière, l’espoir d’améliorer la condition de sa famille. Quatre années qui sont comme une suspension du temps dans sa vie. Je suis gagné par l’émotion.

En professionnel du droit, je remarque dans ses propos qu’il a fait une demande d’asile à laquelle l’Allemagne n’a jamais répondu. Une chance. Les probabilités qu’il obtienne l’asile sont quasiment nulles au regard des règles de droit européen. Mais l’absence de réponse le protège. Il ne peut pas être renvoyé dans son pays. Les services français de police n’ont pas fait de recherches sur son statut de demandeur d’asile. La préfecture en est restée aux éléments déclarés sans les vérifier. Il devrait être transféré en Allemagne alors que la décision contestée prévoit un retour vers le Vietnam. Une petite erreur dans le processus de décision. Un grand espoir.

Le droit administratif présente, pour les étrangers, un caractère brutal et violent car il ne prend que très peu en compte la situation personnelle des hommes. Ces derniers nous expliquent leur vie, leur parcours, leurs espoirs et leurs craintes… Et nous, les avocats, ne pouvons que plaider sur les détails techniques du dossier. Leur sincérité est inopérante. Leur détresse humaine est inopérante. Leur vie est inopérante. Malgré tout, touché par cet homme qui m’accorde sa confiance, je raconte son histoire. Le juge m’écoute. Puis il lui pose quelques questions. Lui aussi est touché. Une émotion monte dans la salle. Cette conversation saccadée, entre des personnes qui ne se comprennent que par l’intermédiaire de l’interprète, sans public, suspend le temps.

Le juge se retire pour prendre sa décision. Cette défaillance dans le processus de prise de décision de l’administration me laisse de grands espoirs. Je n’ose pas le dire à mon client. Trop d’espoirs déçus jalonnent sa vie pour en rajouter peut-être un autre. Je lui rappelle que s’il est « libéré », il n’aura pas le droit de se maintenir sur le territoire français pour autant, qu’il faudra retourner en Allemagne… Il me serre les deux mains. « Il a confiance en vous » me dit l’interprète, bien après que le regard de cet homme me l’ait signifié. Le juge revient. En quelques secondes, les décisions sont rendues : l’arrêté préfectoral est annulé. Mon client sortira libre du tribunal.

Dès qu’il l’apprend, il vient vers moi pour me remercier, à sa manière, en mes serrant les mains et en se courbant en signe de respect. Surtout, il me dit avec les yeux toute la joie qui l’anime à cet instant. Je suis ému et triste. Emu par cette spontanéité, sa confiance, sa joie. Triste de savoir qu’il va quitter le Tribunal sans connaître dans quelle direction partir pour l’Allemagne, sans pouvoir se repérer dans cette ville qu’il ne connaît pas, sans pouvoir s’adresser à quelqu’un dans la rue. Il est à nouveau seul, sans argent, avec juste encore un peu d’espoir en poche.

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