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Billet de blog 4 juil. 2016

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Du pain et des jeux

Le foot, la paix sociale, Game of Thrône, Marx et Socratès. L'Euro 2016 c'est les jeux du cirque ?

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Ça y est, on est en demie. Le Drakkar islandais s'est brisé sur les côtes françaises malgré toute la pression qu'on avait mis sur les bleus. Tous les Français ont suivi l'événement : des frappes précises à ras-terre (R1 + carré sur FIFA) aux coups de tête rageurs qui font trembler les filets et les tribunes.

Tous ? Non ! Une poignée d'irréductibles militants résistent encore et toujours au football ! Casque à plume, moustache et épée à la ceinture, ils partent à l'assaut des masses incultes à coups de commentaires Facebook et articles de blog. Le carnage est annoncé, on entend les tambourins dans vallée de Dana. Pas de potion magique pour les détracteurs du football mais ce cri de ralliement : « Du pain et de jeux ! ».

Des jeux ?

Mais c'est quoi cette expression « Du pain et des jeux » ? Une phrase d'un poète romain (oui même les moustachus citent du latin) pour dénoncer la manière dont l'Empire Romain achète la paix sociale. Habile. Presque qu'autant que la passe lumineuse de Matuidi hier.

Habile oui, car quoi de mieux pour tranquilliser les masses que d'avoir à bouffer et d'occuper son esprit à autre chose que la Révolution (ce qui constitue en soit une trahison impardonnable ou la marque d'un intellect limité). La finesse d'esprit des résistants applique donc une logique implacable : le football est un jeu, donc la maxime s'applique. Le football nous fait donc oublier le mouvement social, paye des milliardaires à divertir des chômeurs et rapporte d'autres milliards aux sponsors. OK !

Sauf que voilà, dans l'antiquité romaine, les jeux dans l'arène, c'est un peu le seul divertissement de masse. Ouais ça craint, mais faut dire que y avait ni la PS4, ni la Nouvelle Star (Manu on t'aime <3). Donc ce qui échappe aux moustachus de la tribu de Dana, c'est que le « jeu » de Juvenal (le mec qui a écrit l'expression, suivez un peu!) peut éventuellement s'appliquer à toute l'industrie du divertissement.

En d'autre termes, le « jeu », c'est aussi bien le football-spectacle que Game Of Thrône (#TeamJeanNeige). Ouais « Du pain et Netflix » en gros. Oui mais il y a un détail dans l'histoire. Game of Thrônes, c'est le « jeu » de la petite bourgeoise, belle propre, et cynique qui se spoil les épisodes sur twitter (sans blague!). Le football, lui, c'est un « jeu » populaire, et c'est bien connu, le peuple, c'est sale !

En résumé, j'ai du mal à croire que la tribu de Dana, les résistants irréductibles contre l'envahisseur de la société de spectacle capitaliste, font autre chose qu'une distinction sociale bête et méchante. En gros : une mise à distance des pratiques populaires pour marquer inconsciemment son appartenance à une classe supérieure, intelligente, elle. Traduction marxiste : du mépris de classe.

Le football ?

Mais vous me direz à raison que le football est pourri par la finance, la corruption et Marouane Fellaini. Qu'il y a une certaine contradiction à suivre le foot et se battre pour renverser le système de production. VOUS AVEZ RAISON.

Mais c'est que le football, c'est autre chose que ce que vous en voyez, de loin. C'est un sport avec lequel j'ai grandi. Aussi bien à la sortie des cours, avec 4 sweets pour faire les buts et des règles absurdes, que le lundi en math où on se chambrait suite aux résultats des matchs du week-end, la mauvaise foi qui accompagne les débriefs, les parties de Fifa ou de PES où l'on joue sa vie. C'est de l'identification, de l'admiration, des émotions qui m'ont accompagné pendant des années.

Le football c'est aussi le seul sport à résonance géo-politique avec des joueurs qui ont profondément marqué l'histoire de leur pays comme Socratès, Mekhloufi ou Pašić (et de nombreux autres). C'est plus de sélections nationales que de pays membres de l'ONU, dont la Palestine. C'est le sport qui m'a fait connaître Lens, Sochaux ou Saint-Etienne, des anciens bastions ouvriers dont les marques restent importantes dans le football aujourd'hui.

Le foot, je n'oblige personne à l'aimer, j'ai moi même parfois du mal à expliquer pourquoi le but de Payet face à la Roumanie me fait les mêmes frissons dans le dos qu'une chanson de Nina Simone. Mais en échange, n'exigez pas de moi que je partage votre indignation sélective et votre mépris voilé des classes populaires.

#Bisou

 http://itinerairebiscafe.com

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