Comme beaucoup de gens aujourd’hui, je suis dévasté de ce qui est arrivé hier. Étant attentif à l’actualité, j’ai d’abord entendu l’existence de l’attaque à main armée. Mon pressentiment était mauvais, il a vite été confirmé quand 10 puis 11 puis 12 morts ont été annoncés. En apprenant les noms mon ventre s’est noué. J’en connaissais, parfois juste de vue, ou pour avoir pris un repas à la même table. La réalité matérielle de l’assassinat m’a sauté à la gueule…

Depuis hier je suis dans cet état. Mais le citoyen que je suis ne peut pas ne pas s’interroger sur ce qui produit de tels événements et les auteurs du massacre. Je n’ai pas la prétention d’apporter la réponse, nous la trouverons collectivement, j’espère. Et c’est à cette œuvre collective que je veux contribuer en donnant mon sentiment.

 

Le sens de la République

Il a été abondamment commenté que cet attentat constitue une attaque contre la République. Mais c’est aussi selon moi le symptôme d’un profond mal de cette République sur lequel se développe le fanatisme qui conduit à ces atrocités.

Nos sociétés contemporaines ont eu le défi, après la Révolution Française, et dans l’élan de la modernité politique, de se donner un sens. Auparavant, le surnaturel expliquait le monde et l’organisation de la société, souvent au travers de la figure tutélaire d’un Dieu. Cette explication donnait un sens à la vie des individus qui composaient la société. Un sens à leur quotidien, et une quête collective et individuelle dans leur vie. Avec le désenchantement du monde le défi de nos sociétés a donc été de produire ce sens. Les idéologies politiques, à travers l’horizon qu’elles proposent et l’organisation qu’elles défendent en étaient porteuses.

La République est productrice de sens, elle a pour but le bonheur collectif, que chacun soit heureux et libre et que les citoyens choisissent collectivement leur destin politique. Sauf qu’aujourd’hui la République n’a plus de sens. Matériellement, sa solidarité recule, et l’idéologie de sa solidarité a presque disparu. Ce sont les solidarités privées qui prennent le relais, parfois associées à un dogmatisme. Les Services publics en sont la meilleure démonstration. Éthiquement, la République ne produit plus de sens non plus, nos représentants politiques rivalisent de clientélisme, de cynisme quand ce n’est pas directement de corruption ou de fraude.

Rien ne semble dire que nos institutions travaillent à l’intérêt général. Au contraire, notre République semble se vautrer dans le fétichisme de la consommation et de la production qui veut remplacer le fait d’être libre et heureux par une condition matérielle objectivant une réussite sociale aux yeux du monde. Travailler n’a plus de sens collectif, c’est le moyen d’accumuler des biens et cette culture dominante laisse sur le trottoir de nombreuses personnes qui regardent le train passer en se demandant pourquoi ils devraient monter dedans.

Ce vide de sens, qui peut se rapprocher des tourments de l’homme moderne qu’a décrit Weber (croyez bien que je ne suis pas fan de Weber mais il pointe là une chose intéressante), peut expliquer que d’autres porteurs de sens se développent. Les dogmatismes grandissent dans ces conditions et créent des fanatiques qui vouent leur vie à une cause. Si cette cause donne du sens à leur vie, elle peut leur intimer de tuer voire de mourir.

Si la société ne sait plus produire de sens, nous ne pourrons que pleurnicher que nos jeunes partent faire le « djihad » ou se tournent vers des mouvements fascistes.

 

Racisme et choc des civilisations

Mais cette explication ne suffit pas selon moi. Sinon pourquoi un fanatisme plus qu’un autre tuerait dans notre société. Sinon pourquoi ce ne sont pas des fanatiques catholiques, que Charlie Hebdo a tout autant caricaturés, qui ont massacré la rédaction ? Sinon pourquoi des groupes coptes en Égypte ou des chrétiens d’Irak extrémistes n’ont pas organisé des recrutements chez nous pour une guerre sainte ?

Il y a dans notre société un racisme profondément enfoui qui se réveille parallèlement à la montée des crispations sociales et à la stratégie idéologique du choc des civilisations. Comment ne pas faire un lien entre le racisme que subit une partie de la population, l’exclusion sociale ou la stigmatisation qui y est associée, et l’identification qui peut en découler envers les ennemis désignés de « l’occident » ? À ce titre, le conflit Israëlo-Palestinien est un symbole très fort.

Comment ne pas voir que la sur-médiatisation des Zemmours et Houellebecq en écho avec la sélection des faits-divers leur donnant raison ne participe pas à l’importation du choc des civilisations dans notre république et ne génère pas de conflits violents ?

Nos productions culturelles dominantes alimentent certainement les tensions.

 

Voilà ma contribution à notre réflexion collective. J’ai la sensation que c’est sur les ruines de la République que s’écharpent les dogmatismes. Ses lambeaux ne permettent pas d’unir le peuple, et de lui donner un sens commun qui l’écarte du gouffre fanatique. Peut-être devons-nous partir de là pour trouver une solution. Mais quoi qu’il arrive, nous devons avoir en tête que nous sommes toutes et tous exposés à ce phénomène, et on ne sait qui demain prendra les armes, ni contre qui elles seront prises…

Romain JAMMES

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.