Se débrancher d'Internet

De déménagements en déménagements, je me retrouve sans Internet. Moi qui était un drogué des réseaux sociaux le choc a été rude, mais la leçon instructive...

C'est marrant ce qui nous arrive dans la vie parfois. Un enchainement de petites choses qui vous amènent à des questions existentielles profondes. Un changement anodin dont vous ne pensiez pas qu'il ait une telle portée sur votre vie. Un hasard qui vous fait voir le monde sous un autre jour. Ce changement pour moi, il est rien du tout et il est énorme. C'est un saut dans un si minuscule précipice, un petit vide ridicule... J'ai été coupé d'Internet !

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(Crédit image : http://stevecutts.com/)

Ouais, je sais ce que vous pensez « c'est pas la fin du monde », « y a des gens qui meurent de faim, surtout des enfants... et des pandas », « Y a des sujets plus importants, genre le mercato de l'OM ou la destruction de notre éco-sytème » ou même « J'ai fait pareil, mais en mieux ». Vous avez toutes et tous raison. Sauf que voilà, moi, on m'a coupé Internet !

Ma dope.

Ca a l'air de rien comme ça, mais pendant longtemps j'étais un dopé aux réseaux sociaux, pas un gros no-life qui vit sur son canapé à commenter ce qui se passe dans le monde, mais un vrai professionnel de la communication qui s'émerveille des nouveaux outils à sa disposition. J'ai trouvé ça génial tout de suite, à la fois l'égotrip permanent que la possibilité de se trouver, de parler, de draguer, de débattre, de s'organiser, bref de créer une espèce d'espace public dont j'ai toujours eu envie. Par exemple, mon premier événement Facebook, c'était en 2009 pour organiser des blocages de ma fac : ça ferait une bonne anecdote pour commenter mon autobiographie générée automatiquement par algorithme.

Bref, je me suis construit dans cette culture militante qui va a mille à l'heure. Bien sûr, comme tout le monde, j'ai parfois pris du recul, des vacances. J'ai même eu des remises en question quand ma tête a failli exploser après des heures de scrutage de commentaires haineux sur les déclaration de trucs, le vote de machine, ou le revenu de bidule. Mais je me sentais bien dans ce train, tant que j'en suivais globalement le rythme. On se réveille la nuit ? On passe aux toilettes et sur Twitter. C'est le matin ? On matte Facebook et les conversations collectives interminables. En allant au boulot on matte ses mails, en arrivant on matte ses notifications, entre deux mails pro on répond aux commentaires. Le vrai tic-tac de ma vie c'était le rythme de rafraichissement de ma timeline, le raccourci clavier pour changer d'onglet en un éclair, ma capacité à sortir, tel Lucky Luke, le smart-phone au moindre temps mort. Vous savez que plus on a d'applications, plus on reste de temps aux toilettes ? J'ai du lire ça Topito, Buzzfeed, le Gorafi ou un site comme ça...

Mon cas de bonne conscience.

C'est peut-être ça l'acte fondateur du début de la fin. Non, pas mon temps passé sur le trône : le téléphone. Vous avez déjà perdu votre téléphone ? Moi quand j'imagine le perdre j'ai des impressions proches de l'apocalypse : coupé du monde. Et si untel m'appelle ? et unetelle ? ET LA VALISE RTL BORDEL ! (sic) Bref, j'ai l'impression que ça va être la merde. Mais une fois perdu, noyé, ou cassé par ses chutes régulières dans mes courses contre la montre en vélo-Toulouse, je me fais une raison. Je me dis que je m'en fous, je profite de l'instant présent, j'en rachèterai un en rentrant la semaine prochaine, que je trouverai un vieux 33-10 qui traine dans le garage en attendant. Labès, c'est pas grave.

Ces petites prises de conscience et le potentiel vintage d'un portable des années 2000 m'ont un jour fait sauté le pas : j'ai acheté un téléphone-con quand le mien a cassé. C'était facile, déjà politiquement ça se justifie bien : ralentir la vie blabla, la dépendance aux réseaux sociaux blabla, la fuite en avant technologique blabla, bref, tu peux garder ton côté branché en te débranchant. J'avais pas trop de tune à dépenser, donc l'excuse tombait à pique, mais j'anticipais déjà mes grands spasmes de manque, et la mine affreuse du lendemain à la Basketball Diaries. Pourtant, pas d'écume aux lèvres, pas de réveil hitchcockien en vue. Et pour cause, mon travail consistait à passer ma journée devant l'ordi.

Je me sentais bien dans mon faux sevrage. J'ai même apprécié le petit détachement qu'il m'a offert. Plus de smartphone, c'est se couper de la possibilité de raconter en permanence les choses qui nous arrive. La chose surprenante c'est qu'on les apprécie quand même. Tout arrive.

Sauf qu'après la dose de poudre aux yeux et de bonne conscience, le virage s'est resserré.

Vendredi où la vie déconnectée

Oui, le virage s'est resserré, sinon l'histoire n'aurait pas encore trop de sens. On s'était dit : début – 1er rebondissement – 2e rebondissement – bilan – morale à la con. Il y a un an, j'ai fini mon contrat et j'ai commencé à pointé chez Paul Amp, un bon pote. J'avais choisi de passer un peu de temps avec lui pour monter un projet culturel. J'ai déménagé dans le Tarn, à Gaillac. J'ai découvert les charmes de la vie rurale, enfin d'une vie semi-rurale, pas loin de Toulouse, avec des néo, où les alternatives poussent comme des cheveux des zadistes.

Avec un pote, je loue une chambre chez une amie quelques mois, puis on prend un appart refait à neuf. Un joli petit coin de murs, mais amputé d'un membre vital... une ligne téléphonique. Après quelques coups de fils je me rends compte qu'il y en a pour des mois. Me voilà donc au chômage, à bosser sur un projet perso, sans Internet chez moi alors que s'engage en parallèle un débat présidentiel aussi serein qu'un film d'Al Pacino.

En théorie, c'est le moment de l'intrigue où on se dit que c'est foutu, il n'y a plus aucun espoir que les choses s'arrangent. J'en suis là. C'est loin d'un acte héroïque, plutôt une succession de choix aux conséquences inconnues. Finie la connexion permanente du matin au soir. C'est l'heure des tickets de rationnement en fonction des heures d'ouvertures des cafés tenus par des potes. L'heure des réveils calmes où on ne peut ni se mettre une perf de propagande de BFM, ni scruter les mots-dièses (sic) populaires des insomniaques du GTM+1. L'heure des questions qui n'ont pas de réponses immédiates, puis qu'on oublie. L'heure des rumeurs sur tel ou tel événement qu'on ne confirme que le lendemain à 11h...

Mais c'est aussi le moment où on s'aperçoit de la vitesse du train duquel on est descendu. On prend une claque à chaque connexion, le nombre de notification ressemble à une montagne de documents en attente à consulter. On finit par y prêter moins d'attention, pas le temps, puis on parle moins aux gens avec qui c'était le principal médias d'échange. Je crois que ce qui me frappe le plus, c'est la permanente dramatisation des réseaux sociaux. Une déclaration ou un tweet a aujourd'hui la même valeur qu'un livre ou un programme argumenté. Une phrase est sortie de son contexte, retournée, et on y voit milles interprétations différentes qui sont moquées ou conspuées, ou applaudies, ou matières à une n-ième engueulade sur le sens de la vie. Le monde s'émeut jusqu'à la prochaine phrase qui efface tout souvenir de la précédente. « Et l'on vit comme ça, jusqu'à la prochaine fois. »

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Je ne veux pas faire les moralisateurs, j'ai créé ce monde comme les autres, je ne m'en détacherai pas éternellement. Mon proprio va se bouger le cul et faire quelques travaux, un technicien va venir installer la ligne, un opérateur va y foutre de la bande passante, et tout repartira comme en 40. Je pourrais me plonger à nouveau dans cette masse impressionnante de likes et retweets, mon intraveineuse d'interaction sociale de 7 à 77h. J'y serai bien, j'en suis certain. Je me complairai dans l'océan de technologie, dans les test Facebook à la con, dans les débats à 140 caractères, dans les photos auto-traitées par la dernière application, dans le prochain Pokémon Go... Et c'est peut-être ce qui me fait le plus peur.

En attendant, en finissant d'écrire ces lignes, j'irai au café voir des potes. Je ne regarderai pas Internet, je n'y penserai même pas, je ne parlerai pas du commentaire de Pierre sur le statut de Paul, du like de Marie-Pierre sur la photo de Marie-Paul. Je serai là à 100 %, à déguster la bière artisanale, à parler de politique, du prochain concert qu'on organisera avec notre association, de l'avancée du projet, des derniers potins ou du squat qui menace de se faire virer.

Je n'aurai pas cette partie du cerveau absente, tâtant dans le vide pour trouver sa dose de connexion. Je déguste cette espèce de liberté à laquelle je mettrai délibérément fin dans quelques mois.

Romain JAMMES

 

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