Crise de la pensée

A propos du Manifeste Convivialiste

Après deux années de gestation, une soixantaine d’intellectuels de différentes nationalités vient de signer un Manifeste convivialiste (Le Bord de l’eau, 2013). Simple recueil de bons sentiments, il se présente comme le « plus grand dénominateur commun des pensées alternatives ». L’occasion d’une critique de ce fonds commun « alternatif » et stérile.

Le « convivialisme » est-il fondé sur le « droit naturel » ?

Le Manifeste convivialiste identifie « la rivalité et la violence entre les êtres humains » comme constituant « la mère de toutes les menaces ». Problème que selon les auteurs l’humanité serait « restée toujours aussi impuissante à résoudre » (p.12). Il propose donc le recours au « convivialisme » mais, contradictoirement, « sans ignorer » le conflit entre les groupes et les individus qui « existe nécessairement et naturellement dans toute société » (p.14).

Or, le système politique qui sans les supprimer canalise néanmoins rivalités et violences existe déjà. En dépit de toutes les subversions qu’il a subies et subit toujours, il a permis à l’humanité de parvenir jusqu’aujourd’hui sans encore s’autodétruite. Né de l’interdiction du meurtre privé, consécutive à la révolte des Athéniens contre la « souillure » du temple d’Athéna par les familles aristocratiques qui s’y étaient entretuées, ce système n’est autre que la civilisation fondée sur le droit et la citoyenneté. Le manifeste ne le mentionne pas. Le mot « civilisation » n’y apparait qu’une fois et au pluriel, comme partition culturelle et géopolitique, dans l’expression « dialogue des civilisations » (p.9-10). Quant au droit, il n’y figure que dans la formule « droits de l’homme ».

Mais le droit est une invention des hommes. La nature n’a jamais édicté de droits pour eux. Si bien que seuls les droits du citoyen ont un sens. Les « droits de l’homme » dont on se réclame tant aujourd’hui constituent l’héritage douteux du « droit naturel » légué par les sophistes, notamment repris par Cicéron, et qui au 18e siècle fut opposé au droit institutionnel. Alors déjà, il était clivant. Proche de l’aristocratie terrienne hostile à la tutelle de Versailles, Quesney y adhérait sans réserve. Mais Rousseau demeurait partagé entre la « loi de nature » et le « contrat social ».  Il semble bien que les auteurs du manifeste et plus généralement les actuelles pensées « alternatives » n’ont toujours pas tranché ce clivage.  

Il est vrai que le droit institutionnel de l’époque était en fait, sinon à Genève, un arbitraire autocratique ; ce qui justifiait alors sa contestation. Mais le jusnaturalisme va plus loin que cette simple contestation. Il autorise le non-respect des lois, jusqu’à la pure et simple subversion de l’état conventionnaliste. La « nature » n’étant rien d’autre que l’opinion qu’on en a, son invocation en politique autorise tous les arbitraires ; la version hitlérienne de la « sélection naturelle » en constitue la funeste apothéose. Elle attise également tous les conflits. On vient de le voir à propos de la controverse sur le « mariage pour tous », où les deux camps se sont réclamés de la « nature » sans aucune conciliation possible.

Ne considérant le droit que « de l’homme » et omettant toute référence à l’état de droit, le manifeste convivialiste, reflétant en cela une indécision philosophique qui perdure, ne dépasse pas le concept atavique et anti-civilisateur du « droit naturel ».

Fantasme de toute-puissance

Les « pensées alternatives » sacrifient également à un autre atavisme, aujourd’hui encore prégnant en politique : la désignation de coupables pour expliquer les dysfonctionnements. Les menaces les plus graves, dit le manifeste, sont « d’ordre moral et politique » (p.11). Ce qui renvoie à la métaphysique comportementaliste qui domine encore les sciences sociales et singulièrement l’économie. Ainsi les auteurs dénoncent-ils « la démesure », « le désir infantile de toute-puissance », le sentiment de supériorité et l’accaparement des biens et du pouvoir (p.29), c’est-à-dire des comportements individuels ou collectifs, comme causes du désordre social, sans envisager qu’ils puissent en être les conséquences ou subséquences et non pas les causes. Autrement dit, le manifeste sacrifie à la métaphysique de la « nature humaine ». Or nous sommes tous de la même « nature humaine », et donc supposés soumis à la même « logique d’avidité généralisée » (p.8). Si bien que si tout se rapporte à notre « nature », il n’y a pas d’issue. Pour peu qu’ils s’emparent du pouvoir les exploités deviendront des exploiteurs, cela s’est d’ailleurs déjà produit, et ainsi de suite. Renoncer à la « nature humaine » et à ses péchés que la morale réprouve constituerait pour la pensée moderne, toutes tendances confondues, un grand pas vers un progrès de l’intelligence du monde.

Mais plutôt que de la répudier, les auteurs du manifeste préfèrent faire preuve d’indulgence envers la pécheresse, en accordant une certaine légitimité au marché et à la « la recherche d’une rentabilité monétaire », pour peu que soient respectés « les postulats de commune humanité et de commune socialité » ainsi que l’écologie, et stigmatise « les dérives rentières et spéculatives de l’économie financière qui sont la principale cause de la démesure capitaliste » (p.33). Les auteurs prennent ainsi à leur compte tous les poncifs hérités de la métaphysique comportementaliste des 18e et 19e siècles et qui se résument à ceci qu’en bien ou en mal les hommes sont tout-puissants sur leur économie et s’y comportent rationnellement. Les désordres ne peuvent qu’être  « dérives » et « démesure ». C’est là le fantasme de toute-puissance qui loin de n’être qu’individuel stérilise encore la pensée économique, et même philosophique, et ouvre la voie au normativisme.

Normativisme et rationalité

Ainsi le manifeste dénonce-t-il « la généralisation de la norme marchande » ouvrant la voie à « la norme de la rentabilité spéculative maximum » (p.21). Pour les auteurs, ainsi que pour le fonds « alternatif » qu’ils représentent, tout semble n’être qu’une question de normes. Aux normes « néolibérales », il suffit d’opposer des normes « convivialistes », et le problème est virtuellement réglé : les citoyens sont placés devant un choix entre deux ensembles de normes, c’est une simple question de morale. Cette opposition normative présente le grave défaut d’accorder aux idées et politiques libéralistes un statut de rationalité.

Or, la rationalité du libéralisme économique n’est qu’apparente. Ses modèles mathématiques sont tautologiques et contradictoires, truffés d’hypothèses ad hoc qui interviennent dans le cours du développement et finissent par changer plusieurs fois en chemin l’axiomatique de base (ce qu’en son temps Keynes dénonçait déjà). L’expression « calculs économiques rationnels de rentabilité monétaire ou symbolique » (Manifeste, p.20) est un oxymore : on voit bien aujourd’hui qu’économie et rentabilité monétaire sont incompatibles. Il n’y a d’ailleurs plus aucun calcul économique. La comptabilité nationale est jetée aux orties. Les plans d’entreprise ont été remplacés par le cours de l’action au jour le jour ou le ratio dettes/fonds propres, seuls paramètres de pilotage. Quant à la « rentabilité monétaire », elle se suffit à elle-même, hors de toute réalité économique.

Nous nous trouvons en fait en présence d’un délire digne de ceux qui ont caractérisé le siècle passé. En parant cette démence collective d’une rationalité normative, comme naguère l’hitlérisme, le fascisme, le léninisme et le maoïsme, on s’expose à en prendre conscience en même temps que la révélation de ses ultimes conséquences, c’est-à-dire trop tard pour les victimes et même, cette fois-ci, pour la civilisation.

Finance et politique

Au nombre des « menaces présentes », le manifeste croit pouvoir dénoncer un « poids croissant des exigences de cette haute finance rentière et spéculative sur toutes les décisions politiques » (p.9). Cette croyance est encore universellement répandue, postulant que l’économie se réduirait au champ d’affrontements d’intérêts divergents, individuels ou collectifs, qui s’imposeraient à la politique. L’évocation suivante d’une brûlante actualité aura-t-elle l’heur d’insinuer quelque doute à cet égard, chez les auteurs du manifeste ?

Le candidat Hollande avait promis de séparer les activités bancaires de spéculation et de crédit. Une loi  vient d’en sourdre, qui ne sépare rien du tout et ne fait qu’organiser la confusion par un système de filiales. Selon les pensées « alternatives », la cause est entendue : c’est là une nouvelle preuve de la « collusion croissante des classes politiques et financières » (Manifeste, p.21). Et la motivation en parait évidente : par nature, en quelque sorte, les banquiers ne veulent pas renoncer à leurs activités spéculatives. Or il est un détail que la controverse à ce propos ignore ou veut ignorer : les banquiers non seulement ne veulent pas, mais surtout ne peuvent pas renoncer à leurs activités spéculatives. Ils y sont en effet contraints, non pas par nature, mais par la loi Giscard de 1973 qui n’est toujours pas abrogée.

Avant cette loi, les activités bancaires de spéculation et de crédit étaient dûment séparées. Il y avait des « banques d’affaires » et des « banques de dépôts ». Ces dernières fournissaient des crédits à l’économie et obtenaient pour ce faire la monnaie légale nécessaire, en demandant à la Banque de France de réescompter les effets des crédits accordés aux entreprises et aux ménages. La loi de 1973 a tout changé. Depuis lors, c’est la Banque de France – et l’avènement de l’euro n’y a rien changé – qui offre sa monnaie par adjudications, en contrepartie essentiellement de titres obligataires ou hypothécaires (c’est pourquoi on ne parle plus de « refinancement » des banques, mais de leur « recapitalisation »). Or, ces titres doivent être retirés au meilleur prix possible des marchés financiers, c’est-à-dire de la spéculation.

C’est donc bien la politique qui s’est imposée à la finance, et non pas l’inverse. Certes, les banquiers sont d’accord avec ce système. Ils partagent avec le pouvoir politique l’idéologie qui le sous-tend. Une idéologie fondée sur le mythe de l’épargne et de la « valeur », majoritairement partagée par l’opinion publique et que j’appelle « l’illusion capitalocentriste ». C’est d’ailleurs là l’origine de la crise sociale et financière actuelle, que les auteurs du manifeste n’éprouvent pas le besoin d’approfondir puisqu’ils résolvent le problème par la dénonciation des comportements coupables. Or, ce qu’ils prennent pour une collusion croissante des classes politiques et financières n’est qu’une commune confusion d’origine fantasmatique entre la finance, pure construction intellectuelle, et l’économie, entre le virtuel et le réel avec prépondérance pour le premier. Si bien qu’au lieu de modifier le modèle financier en crise pour qu’il s’adapte à la réalité économique et sociale, les stratèges tentent obstinément d’adapter le réel au modèle.

N’est-il pas sidérant que ceux qui réclament la séparation des activités bancaires ne remettent pas en question l’origine de leur confusion ? Voilà bien un autre clivage du contenu des consciences. L’origine de ce clivage, c’est une culpabilité collective aussi ancienne que l’humanité. Culpabilité devant la « dette », sur laquelle se trouvent projetées toutes les angoisses de l’endettement vécu. Culpabilité devant « l’inflation », supposée résulter d’une éventuelle monétisation de la dette et cause de la dévalorisation de l’épargne. Comment se libérer d’une telle culpabilité sans remettre en question les dogmes qui l’inspirent ? En désignant des coupables. Autrement dit, en renvoyant dans le désert le capridé qui y emportera, du moins le croit-on, les maux de la cité. Tel est encore aujourd’hui le débat politique, où toutes les formations sans aucune exception sacrifient à cet atavisme, avec un net avantage de popularité pour les stigmatisations les plus démagogiques et les plus dangereuses. Les auteurs du manifeste ne participent pas vraiment à ces mises au pilori, ne dénonçant que des entités et des comportements, et non pas des catégories culturelles ou sociales. Mais derrière ces cibles il y a bel et bien des hommes.

Ce chapitre ne pouvait pas s’achever sans relever les dernières lignes du Manifeste à propos de l’Europe. Les auteurs y attribuent, à l’absence d’« intégration politique et sociale » parallèlement à l’« intégration économique et monétaire », l’« état d’impuissance et de détresse insupportable » dans lequel sont laissés « nombre de pays de l’ensemble européen ». Dieu merci, l’absence d’intégration politique permet l’existence de foyers nationaux de résistance à la crise qui jusqu’à maintenant ont retardé le pire : la dictature sans limite d’une idéologie et d’une politique mortifères.

Par exemple, grâce à la résistance à l’intégration politique, chaque pays de l’eurozone dispose encore de sa banque centrale. En quoi cela constitue-t-il un bénéfice ? En ce que chaque pays de la zone, pour peu qu’il en ait la volonté politique, se trouve en mesure de monétiser sa dette en euros. En cas d’intégration politique, il n’y aurait plus qu’une seule banque centrale, la BCE, et l’opération serait impossible. Il faudrait quitter la zone, mais avec une dette en euros payable en monnaie dévaluée, c’est-à-dire un assujettissement de long terme ou un isolement tout aussi nuisible. Tout le monde, le public bien sur mais aussi, curieusement, les économistes, raisonne comme si cette intégration monétaire était déjà achevée. Elle l’est dans l’esprit des stratèges qui par adhésion idéologique agissent dans le présent comme si cet objectif futur était déjà atteint, mais pas dans les faits.

Les faits, ce sont donc, d’une part, l’existence des 17 banques centrales nationales en plus de la BCE, et aussi, d’autre part, le protocole de mai 2008 régissant le réseau des banques centrales de l’eurozone, qui leur accorde une large autonomie en matière d’Open market (Art. 18 et 23). Ce protocole reconnait d’autre part explicitement aux établissements publics de crédit le même statut que les établissements privés (Art.21.3). Cela signifie qu’un organisme public peut accéder aux adjudications de monnaie d’une banque centrale. En outre, il peut se voir investi du titre de « spécialiste en bons du trésor », actuellement décerné à une vingtaine de banques françaises et étrangères, toutes privées. Cette double possibilité permet donc de contourner l’interdiction faite aux banques centrales de financer directement l’État. En tant que spécialiste en bons du trésor, l’organisme public achète les obligations de la dette publique, en tant que banque il accède aux adjudications de la monnaie légale nécessaire, en contrepartie de ces titres obligataires. Encore faut-il qu’on lui attribue la licence bancaire. Aucun organisme public n’en bénéficie à ce jour. La BPI (Banque publique d’investissement), issue des promesses du candidat Hollande, n’en dispose pas. Elle s’appelle « banque », mais ce n’est pas complètement une banque. Pourquoi ? Par adhésion à cette idéologie omniprésente qui règne sur les esprits, mais qui grâce à la non-intégration politique de l’eurozone demeure encore résistible.

Loin de l’avidité pour le profit, loin de la collusion des politiciens et des financiers, l’on touche ici les tréfonds de l’imaginaire. C’est de là que vient l’idéologie capitalocentriste, substrat de l’accumulation fétichiste de la « valeur » en réponse à l’angoisse du lendemain. Et c’était là l’occasion, pour les auteurs du manifeste, de se demander pourquoi depuis 2011 les populations grecque, espagnole, portugaise, italienne et française ont voté majoritairement contre leurs intérêts, pour des partis qui leur promettaient la rigueur et l’austérité.

Démocratie et clientélisme

Le manifeste attribue au « frayage avec un capitalisme rentier et spéculatif » les obstacles rencontrés par le « triomphe mondial du principe démocratique » (p.9). Ses auteurs partagent ainsi, avec la doxa dominante, la confusion entre démocratie et clientélisme électoral. Car ce qui retarde le triomphe en question, c’est que les assemblées élues dans le cadre d’une démocratie dite « représentative » ne sont précisément pas représentatives des populations. Les femmes n’y tiennent pas la place qui est la leur dans la société, les professions représentées sont essentiellement libérales, commerciales et technocratiques, la part de patrimoine détenue par l’ensemble des élus est très supérieure à la moyenne nationale. Ce système n’est démocratique que le jour de l’élection, à ce détail près que les candidats sont imposés par les oligarchies cooptées qui dirigent les partis politiques.

« A l’oligarchie l’élection, à la démocratie le tirage au sort », disait Aristote. Conformément à l’une des tares de la pensée moderne qui toutes tendances confondues a oublié cette leçon de l’histoire et confond Athènes avec Rome, le manifeste ne fait pas mention de cette controverse. Ses auteurs considèrent donc implicitement comme acquis, que « le principe démocratique » se réduit aux élections « libres ». Les partisans du tirage au sort sont si peu nombreux, qu’on peut les considérer comme quantité négligeable, sans autre inventaire. Un mépris qui repose entièrement sur l’ignorance. On ignore en effet, ou on a oublié, que les Athéniens avaient inventé la matrice territoriale et sociologique de population, à l’aide de laquelle aujourd’hui, en plus sophistiquée, les instituts de sondage peuvent produire  des échantillons représentatifs de la population, de l’ordre des effectifs de l’Assemblée nationale et du Sénat réunis.

Mais les partis politiques ne veulent pas d’une vraie démocratie qui leur ôterait l’exclusivité de la conquête du pouvoir. La population elle-même, majoritairement, n’en veut pas non plus. Le clanisme et le clientélisme électoral lui conviennent parfaitement.  A quoi bon, dans ces conditions, penser la démocratie ? Contentons-nous de la magie du mot, à défaut du concept.

Le sacré et la raison

Le Manifeste tente « le pari » qu’« un fondement durable, à la fois éthique, économique, écologique et politique à l’existence commune » constitue ce « qui se cherche depuis le début de l’histoire humaine », aussi bien « dans la référence au sacré » que dans « la référence à la raison » (p.15). Pari plus qu’audacieux, quand on pense aux constantes historiques qu’il ignore délibérément, comme l’impérialisme et ses guerres, ainsi que l’esclavagisme et sa tendance toujours à l’œuvre. Il est vrai que la tonalité générale du manifeste atteste que les auteurs relèguent ces constantes au domaine de la morale. Nous sommes ici dans l’affrontement du bien et du mal. Le sacré, en effet, s’y réfère. Mais la raison est-elle encore la raison, quand elle n’écarte pas délibérément de son champ cette tenson indépassable ?

Tenson dont précisément elle ne s’est toujours pas définitivement écartée, abandonnant ainsi la phénoménologie historique et sociétale à l’arbitraire d’une morale immanente, apanage des religions. Certes, l’homme n’est pas un animal rationnel, mais religieux. En témoigne précisément la perdurante hégémonie morale des religions qui parlent à son imaginaire et non pas à sa raison, qui interprètent le monde mais pour l’instrumentaliser, pas pour l’intelligere. Certes, il s’est affirmé comme tel grâce à son imaginaire. Il habite le monde en poète, nous dit Hölderlin. Mais seule la raison peut organiser concrètement une société convivialiste. La réponse du sacré, c’est beaucoup plus l’apaisement des angoisses devant le futur, la mort et l’éternité, que le convivialisme raisonné ; en témoignent les théocraties.

Finitude et inflation

Le manifeste a le mérite de reconnaitre sans réserve la finitude des ressources accessibles et la limite qu’elle impose à la production-consommation. Renoncer à la croissance économique ne va pas de soi, et les auteurs du manifeste se trouvent à cet égard à la pointe de la pensée. Mais, d’une part, ils ne semblent pas voir que la critique de la croissance est déjà dépassée par la réalité. La décroissance pointe à l’horizon et s’appelle « récession ». Des îlots de croissance subsistent encore, mais qui vont s’éteindre au fur et à mesure que s’estompent les perspectives d’expansion esclavagiste, au stade de la « mondialisation » achevée de l’accumulation, et que s’appauvrissent les rendements de l’exploitation de l’écosystème. D’autre part, si la croissance économique illimitée est impossible, c’est également vrai, et pour la même raison, de la croissance démographique. Or, le manifeste n’en fait pas mention.

Généralement fondée sur les tabous du « croissez-et-multipliez » et du « droit à l’enfant », cette absence fait défaut à la cohérence du manifeste et des théories de la décroissance en général, car la variable démographique complète inévitablement le critère d’un revenu minimum et maximum. Pour que soit respectée cette fourchette des revenus à juste titre préconisée par le manifeste, la décroissance économique doit s’accompagner d’une décroissance démographique. Tout accroissement de population impose en effet une croissance de la production-consommation, sous peine d’un retour général sous le seuil de pauvreté. Certes, il existe probablement à l’heure actuelle une marge de récupération, mais quand toutes les inégalités et tous les gâchis seront résorbés la tendance sera toujours à l’œuvre. Et nous devons raisonner dans la perspective d’une habitation humaine de la planète chiffrable en dizaines voire en centaines de millénaires.

La finitude des ressources accessibles implique d’autres conséquences, que les auteurs du manifeste ainsi que les courants de pensée qu’ils représentent n’ont pas encore inventoriées, alors qu’elles leur auraient permis de relativiser le normativisme auquel ils adhèrent. Cette limite s’impose en effet comme premier paramètre économique, à la solution duquel les hommes ne peuvent rien. Même si un jour toutes les ressources existantes deviennent accessibles, ce ne sera que l’ultime limite. Or, si le plus essentiel des paramètres économiques échappe à la norme, l’économie ne peut pas être une « science normative ». La politique économique est normative. Mais il lui faut un outil scientifique propre à la décision. Le fait que les économistes aient jusqu’à présent échoué à le concevoir ne signifie nullement que l’avènement d’un tel outil est impossible. Relisons avec profit, à cet égard, la fable du renard et des raisins.

Autre conséquence de la finitude des ressources accessibles : les rendements décroissants de l’exploitation de l’écosystème, postulés par Alfred Marshall. Qui dit rendements décroissants dit hausse des « prix de revient », laquelle répercutée sur toute la chaîne des transformations se traduit par une hausse générale des prix. Et voici expliquée « l’inflation » structurelle qui en moyenne dévalorise sans retour le pouvoir d’achat monétaire, indépendamment de toute norme en la matière ainsi que de toute morale.

Bilan

« Plus grand dénominateur commun des pensées alternatives », le manifeste permet de constater la persistance d’un certain nombre de fardeaux ou d’inachèvements intellectuels hérités des classiques et des utopistes. C’est d’abord le « droit naturel » qui entrave l’adhésion pleine et entière à l’État de droit comme base incontournable d’une civilisation convivialiste. C’est ensuite le comportementalisme, qui enfermant la recherche dans l’indépassable métaphysique de la « nature humaine » interdit d’interroger les fondements fantasmatiques de l’idéologie financière. L’identification de comportements rationnellement guidés par la cupidité et la volonté de puissance, comme causes exclusives des désordres sociaux, renvoie à Emmanuel Kant pour qui les comportements irrationnels ne peuvent être que pathologiques. Les accusations comportementalistes substituent à l’analyse de la culpabilité collective vis-à-vis de la « dette » et de « l’inflation » la technique atavique du bouc-émissaire encore pratiquée en politique, toutes formations confondues. Et c’est encore une inculpation comportementaliste, qui masque la confusion entre démocratie et clientélisme électoral.

La référence au « marché », concession même partielle au libéralisme smithien et néoclassique, renvoie aussi à Proudhon pour qui la valeur a été créée par Dieu pour établir un recours contre les malversations humaines, et qui voyait dans la théorie de l’échange marchand « la théorie même de l’égalité » (Philosophie de la misère). L’attribution d’une certaine légitimité à la « rentabilité monétaire » renvoie à l’indubitable utilité de Bentham (Defence of Usury), mais aussi à Marx qui chercha vainement l’argent de la plus-value (cf. R. Luxemburg : L’accumulation du capital ; R. Kroës : L’illusion capitalocentriste).

La prise de conscience de la finitude des ressources environnementales et la théorie de la décroissance qui en découle constituent sans aucun doute un progrès intellectuel. Mais s’arrêtant au seuil des tabous relatifs à la croissance démographique, il demeure inachevé. Inachevé, également, en ce que cette prise de conscience ne va pas jusqu’à remettre en question le présupposé normativiste que partagent encore les pensées « alternatives » en économie.

Enfin, la confusion du sacré et de la raison suffit à elle seule à caractériser la crise de la pensée dont le manifeste constitue un état des lieux utile à qui s’en préoccupe. Elle prouve que contrairement à ce que croyait Marx le monde demande encore à être interprété, et que telle est la raison pour laquelle on ne réussit toujours pas à le transformer.

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