La Gauche et la Finance : une confusion originelle

C’est entendu, la loi bancaire en cours d’installation n’a qu’un mérite : celui de faire la preuve de l’incapacité de ce gouvernement « socialiste » à « combattre la finance », ainsi que de démontrer la malhonnêteté intellectuelle du candidat Hollande. Mais les détracteurs de cette politique ne sont guère plus clairvoyants.

C’est entendu, la loi bancaire en cours d’installation n’a qu’un mérite : celui de faire la preuve de l’incapacité de ce gouvernement « socialiste » à « combattre la finance », ainsi que de démontrer la malhonnêteté intellectuelle du candidat Hollande. Mais les détracteurs de cette politique ne sont guère plus clairvoyants. ATTAC souligne à juste titre que la loi en question ne sépare nullement les activités bancaires de spéculation et de crédit à l’économie, contrairement à une promesse phare du PS et de son candidat, mais ATTAC ne remet pas en question l’origine même de la confusion de ces activités.

Avant 1973, les banques d’affaires et de crédit étaient bien séparées. Les premières spéculaient déjà sur les marchés financiers, mais les secondes n’avaient pas besoin de ce recours, du fait que la Banque de France les pourvoyait en monnaie légale en échange des effets de crédit. Cette année-là, le système monétaire international perdit définitivement la référence à l’or, unilatéralement abolie par l’administration Nixon. Plutôt que de prendre conscience que depuis 1944 le crédit reposait sur une fiction sans qu’il en résultât le moindre dommage économique, bien au contraire, les gouvernements occidentaux voulurent à toute force remplacer l’étalon or par une autre référence susceptible de rassurer les « investisseurs ». Ce fut le capital financier qui endossa ce rôle. Désormais, pour se refinancer, les banques de crédit ne pouvaient plus compter sur le réescompte des effets de crédit dont le taux devint dissuasif. Elles devaient fournir en gages à la banque centrale, en échange de ses adjudications de monnaie légale, des titres obligataires pêchés sur les marchés financiers.

Ni le « Programme commun », ni l’Union de la Gauche ne remirent jamais en question la loi Giscard de 1973 qui de surcroît interdisait à l’État de s’endetter directement auprès de la Banque de France ; interdiction qui se trouve aujourd’hui à l’origine de la crise artificielle de la « dette » que nous subissons. Et depuis lors, aucune formation de gauche n’évoque l’origine de la confusion des activités bancaire. On veut une loi qui les sépare, mais sans supprimer la raison législative pour laquelle elles se sont confondues. Le Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon propose de « gouverner face aux banques », alors que ces dernières n’ont pas d’autre pouvoir de nuisance que celui que leur accorde la loi. Il ne s’agit pas d’un complot des banques, mais de l’idéologie capitalocentriste des gens qui nous gouvernent et de la majorité du corps électoral, « de gauche » comme « de droite ».

Qu’on change la loi, qu’on revienne au réescompte des effets de crédit par la banque centrale, et le problème est résolu.  Les activités bancaires peuvent alors être séparées, et il suffit de surtaxer les activités spéculatives sur les marchés financiers jusqu’à leur extinction, pour le plus grand bénéfice de l’économie.

Mais une telle remise en question et la politique qui s’ensuivra heurtent deux dogmes profondément enracinés dans les consciences. Le premier est la croyance selon laquelle le capital financier est le pourvoyeur de l’investissement qui mobilise le travail. Ce que j’appelle « le capitalocentrisme ». Même Marx admettait que le capital « avance » le salaire. Le second est la croyance selon laquelle la création monétaire ex nihilo est inflationniste, c’est-à-dire qu’elle provoque une hausse des prix. Il en résulte une culpabilité générale vis-à-vis de la « dette » et de « l’inflation », qui explique que depuis 2011 les électeurs européens votent majoritairement pour des partis qui leur promettent la « rigueur », voire « l’austérité ». Le candidat Hollande était certes malhonnête, mais pas complètement. A plusieurs reprises, pendant sa campagne, il a prévenu qu’« il va falloir faire des efforts ». Les électeurs n’en ont été ni alarmés, ni surpris, et même le Front de Gauche n’a pas su relever cette prédiction, montrer sa portée et lui opposer une stratégie financière éclairante. Aujourd’hui, la vraie Gauche croit encore expliquer la crise en désignant des coupables. Elle patauge encore dans la diatribe anti-banques et la dénonciation des « patrons voyous », tandis que Le Pen caracole dans les sondages parce que ses boucs émissaires demandent moins d’investissement mental et intellectuel que ceux de la Gauche révolutionnaire.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.