Reprise économique : songe d’une nuit d’été

Voilà donc les vigies de la « reprise » munies de lunettes à verres grossissants, scrutant les moindres hoquets du PIB. Miracle : on vient d’apercevoir un +0,5%. De « droite » ou « de gauche », nos stratèges attendent traditionnellement la « reprise » comme on attend la pluie. Comme Chirac voyait « le bout du tunnel » quand s’installait la crise endémique et fluctuante qui n’a cessé de s’aggraver depuis, Hollande a vu un signe estival de reprise économique dans ce supposé « rebond » du PIB.

Stratégie de l’offre

Nos gouvernants  croient vraiment que la reprise peut surgir spontanément, lorsque sont réunies certaines conditions. Il suffirait d’accomplir quelque sacrifice, comme le « crédit d’impôts » de 20 milliards aux entreprises, pour que le miracle s’accomplisse. C’est magique, et ça s’appelle « la théorie de l’offre ». Elle a été reprise dans les années quatre-vingt de charlataneries d’outre-Atlantique, et mise en pratique par les duettistes Reagan et Thatcher. Les « sociaux-démocrates » s’y sont ralliés. De Schröder à Hollande, la ligne demeure inchangée.

L’origine la plus ancienne de cette théorie est une assertion de J. B. Say, chantre du « laisser-faire », selon laquelle les entrepreneurs, en mettant leur production sur le marché, créent les conditions de sa commercialisation. C’est-à-dire que la demande, qui constitue les débouchés offerts aux diverses productions, vient de l’offre globale et n’a pas besoin, par conséquent, d’être prise en considération par le pilotage du pouvoir d’achat. L’intérêt de cette théorie consiste en ce qu’elle exclut le recours à la dépense publique et à la création monétaire, soupçonnées d’être responsables de la hausse des prix et donc de la dévalorisation de la monnaie. Ainsi va F. Hollande, qui croit réunir les conditions d’une reprise économique en comprimant les dépenses publiques autant qu’il le peut (compte tenu des résistances), tout en permettant aux entreprises d’augmenter leurs marges au détriment des recettes fiscales.

Or historiquement, le palmarès de cette théorie est tout simplement inexistant. Imagine-t-on un instant Franklin Roosevelt réprimant en 1933 la dépense publique et maintenant la parité du dollar à l’or en attendant, comme F. Hollande, que la reprise advienne ? C’est en suspendant la parité or du dollar, puis en la dévaluant de 25%, et en faisant exploser la dépense publique, qu’alors les USA sont enfin sortis de la crise de 1929.

Au moins Say et les classiques avaient-ils une excuse : croyant dur comme fer au mythe du « troc », ils pensaient que la monnaie n’est qu’un « voile » et que, par conséquent, il suffisait de mettre des marchandises sur le marché pour qu’elles entrent en échange entre elles. Mais à notre époque, pour peu qu’on n’ignore pas totalement l’histoire, on ne peut plus nier le pouvoir des politiques monétaires sur le développement économique.

Le PIB au service de l’idéologie

Non seulement la stratégie de l’offre est erronée, mais l’indicateur est lui-même sujet à caution. Car il se trouve que le PIB est redondant : on y compte deux fois les dépenses d’entreprises amortissables sur plus d’un exercice annuel. Ce qui introduit un biais dans le calcul du taux de croissance, rendant celui-ci peu fiable en-dessous de 1%.

Ce défaut du PIB est ignoré, parce qu’il ne correspond pas à une simple erreur. Il est idéologiquement programmé, par la croyance selon laquelle l’épargne serait à l’origine de l’investissement. Elle s’exprime par l’équation suivante :

PIB = Investissements + Consommations

PIB = Épargne + Consommations

Épargne = Investissements

Or, l’épargne est empruntée par des tiers aux fins de dépenses, si bien qu’au global il ne reste plus que les dépenses de consommations finales et d’investissements non productifs de revenus. La partie « brute » du Produit est superfétatoire et l’on a en réalité PI = Consommations finales. Mais la disparition de l’épargne de la structure du produit global remet en question la croyance multimillénaire. Voilà pourquoi les comptables nationaux n’ont pas osé franchir ce pas. Ils ont coupé la poire en deux, évacuant des dépenses d'entreprises en direction d'autres entreprises pour cause de doublonnage dans l'addition des chiffres d'affaires, mais seulement celles qui sont amortissables sur l'exercice, laissant subsister les dépenses amortissables au-delà, bien qu'elles constituent également des doublons, et continuant ainsi de produire un PIB biaisé qui justifie la stratégie de l’offre.

Tenants et aboutissants de la phobie de l’inflation

Redondance du PIB et stratégie de l’offre procèdent de l’illusion capitalocentriste et de la phobie de « l’inflation ». La première consiste en une croyance selon laquelle l’investissement et l’emploi viendraient de l’épargne et, par extension, du capital financier. La seconde en est la conséquence, du fait que la hausse des prix affecte le pouvoir d’achat de l’unité de compte et par conséquent dévalorise le capital.

L’illusion capitalocentriste résulte de la généralisation, à l’échelle globale, d’un vécu individuel : l’épargne comme assurance sur le futur. Mais l’épargne est tirée des rémunérations versées aux ménages, c’est-à-dire de la masse monétaire déjà en circulation. C’est donc la création monétaire qui nourrit l’épargne, et non pas l’épargne qui peut augmenter la masse monétaire globalement investie dans l’économie. Or, c’est l’augmentation de la masse monétaire qui en s’investissant dans la mobilisation d’une force de travail additionnelle assure la croissance économique.

Ce sont d’autre part les prix qui gouvernent la demande de monnaie, et non pas l’offre de monnaie qui gouverne les prix. Il existe deux sortes d’inflation : l’une conjoncturelle et réversible, l’autre structurelle et irréversible. La première se manifeste à l’occasion d’une tension entre l’offre et la demande offrant une opportunité à la spéculation. Elle s’éteint, dès que les stocks sont stabilisés, le rythme de la production s’étant adapté à la demande solvable. La seconde est indépendante de l’offre et de la demande et ne disparait jamais, diminuant au contraire sans retour, en moyenne, le pouvoir d’achat des unités monétaires. Elle est due à la hausse des prix de revient de l’exploitation de l’écosystème en raison des rendements décroissants de cette exploitation, consécutifs à la finitude des ressources accessibles. Elle est donc complètement indépendante de toute politique monétaire.

Tant que les économistes, les politiciens et la majorité de l’opinion publique croiront que c’est le capital qui fournit l’investissement et l’emploi, tant qu’on attribuera la hausse des prix à la dépense publique et à l’émission de monnaie, nous subirons la stratégie de l’offre, et nous ne sortirons pas de la crise. Les entreprises n’embauchent que si leurs productions bénéficient d’un débouché commercial. Tant que le pouvoir d’achat des ménages ne le permet pas, les cadeaux fiscaux ou autres aux entreprises ne profitent qu’à leur désendettement ou à leurs actionnaires. Dans le premier cas, comme ces cadeaux font défaut à la dépense publique, cela entraine une contraction de la masse monétaire, et donc des débouchés. Dans le deuxième cas, c’est un simple transfert de pouvoir d’achat vers les ménages les plus riches.

Préemption écologique sur la reprise

Seules l’augmentation de la dépense publique et la création de monnaie à cet effet peuvent engager une reprise économique. Mais quelle reprise ? La finitude des ressources accessibles et les dommages causés à l’environnement par l’activité humaine interdisent toute relance économique sur le mode du « laisser-faire ». Cela suppose non seulement la fin de la stratégie de l’offre, mais aussi la priorité à une dépense publique pilotée par une planification écologique. La nécessité s’en fait déjà sentir à l’échelle planétaire, mais si l’on attend que tous les états s’y conforment, il ne se passera rien. L’exemple doit venir d’au moins une nation entraînant les autres. La France possède les atouts nécessaires pour remplir ce rôle. Il n’y manque plus qu’une nouvelle majorité politique constituée autour de cet objectif.

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