Identification des tabous

« Il faut ouvrir le débat, se reposer toutes les questions, lever les tabous. Quand un pays semble condamné à la déflation et au chômage de masse, il ne peut se payer le luxe de s’interdire de retourner les pierres. »  (Martine Orange, Médiapart, 19 oût 2014)

Identification des tabous

Si l’on croit que l’épargne est source de l’investissement, que la quantité de monnaie en circulation, la dépense publique et le « coût du travail » sont facteurs d’inflation et nuisibles à la « compétitivité », que la dette publique a même statut que celle d’un ménage, que la reprise économique viendra naturellement comme le soleil après l’orage, on ne doit pas accabler François Hollande. Sur la base de ce credo, nul ne ferait mieux à sa place. La véritable contestation de sa politique consiste à renverser les dogmes dont elle se réclame.

La sortie de crise passe d’abord et avant tout par la sortie de la dette publique des marchés financiers, afin de permettre à la dépense publique de recréer une dynamique et de ressouder le tissu social, comme le fit l’administration Roosevelt en 1933. Ce truisme hante tous les esprits, mais il y rencontre une résistance d’origine diversement fantasmatique. La solution est soit purement et simplement refoulée par les partisans de la fuite en avant dans le « libéralisme », soit  avancée avec réticence, crainte, précautions, voire remords, par leurs adversaires tétanisés eux aussi par le spectre de « l’inflation ». Cette double attitude repose sur un même ensemble de tabous : l’intérêt comme moteur des comportements, l’atavisme de l’épargne et la phobie de « l’inflation ».

L’actuelle obstination des pouvoirs politiques induit irrésistiblement la question de leurs motivations. Martine Orange avance la réponse héritée du marxisme et qui faute de relai théorique revient régulièrement dans les écrits et les discours sur la crise quand il faut bien avancer une explication au moins apparemment rationnelle :

« À chaque fois, les forces économiques installées, qui ont pris en capture le monde politique, ont fait en sorte d’enterrer les propos, afin que rien ne change, surtout. »

Voilà bien un tabou qui stérilise la pensée « de gauche », et qu’il convient de lever au plus tôt. Le monde politique pris en capture par les forces économiques installées ? Quelle sorte de capture ? Est-ce l’intérêt ? Les ministres de l’actuel gouvernement socialiste seraient-ils corrompus ? Si on le pense et si on peut le prouver, qu’on le dise ! Sinon, le mystère reste entier. Sont-ils stupides, incultes, manipulés ? Même réponse. Le problème est ailleurs, et il est bien plus grave que l’évidence de la « lutte des classes ».

La plupart des électeurs n’appartiennent pas aux forces économiques installées. Et pourtant, en Grèce, en Espagne, au Portugal, en Italie et en France, ils ont voté majoritairement pour les partis politiques qui adhéraient peu ou prou au libéralisme et promettaient plus ou moins de « rigueur ». Autrement dit, la politique aujourd’hui honnie n’est nullement inspirée par quelque aréopage occulte. Elle a été plébiscitée par la vox populi.

Ceux qui aujourd’hui reprochent à Hollande de n’avoir pas tenu ses promesses n’ont entendu, dans la campagne du candidat socialiste, que ce quils voulaient entendre. Mise à part la grotesque passe d’armes avec la « finance », Hollande n’a jamais manqué de rappeler qu’il faudrait « faire des efforts ». Certains de ses engagements n’ont il est vrai pas été respectés, mais ce n’était pas malice de sa part.  Ils n’étaient tout simplement pas compatibles avec la ligne qu’il s’était fixée ; ce qu’il ne pouvait pas savoir à l’avance. Les « politiques » ne sont ni stupides, ni corrompus, ni manipulés. Ils représentent, non sociologiquement mais idéologiquement, la majorité des électeurs. Quelle est donc cette idéologie qui rassemble les gouvernements, tant socialistes que libéralistes, la commission de Bruxelles et la majorité des citoyens ? Telle est la question.

L’atavisme de l’épargne

Au départ, il y a l’atavisme de l’épargne. Destinée à survivre jusqu’à la récolte prochaine, la pratique ancestrale de l’épargne a été tout naturellement transposée à la monnaie. D’abord à la monnaie marchandise, ce qui n’en altérait pas l’essence, puis à la monnaie légale, pure virtualité sans rapport, désormais, avec la production et le stockage des biens de consommation. Dans les époques archaïques, il se passait un certain temps entre l’épargne et sa consommation. Dans les circuits bancaires et sur les marchés financiers d’aujourd’hui, l’épargne des uns est instantanément empruntée par d’autres, aux fins de consommation.

A l’échelle globale, par conséquent, il n’y a plus que Consommation. L’épargne des ménages et des entreprisses est tirée des rémunérations et des chiffres d’affaires, c’est-à-dire de la masse monétaire déjà en circulation. Elle ne peut donc pas être à l’origine de l’investissement globalement considéré. Mais l’atavisme demeure. Si bien que l’on continue de confondre l’épargne monétaire avec la semence investie dans une récolte à venir. Autrement dit, la problématique bien réelle à l’échelle individuelle entre épargne, investissements et consommation, est abusivement généralisée à l’échelle globale. A cette échelle, ainsi que l’a démontré J.M. Keynes il ya de cela plus de quatre-vingts ans, c’est l’investissement qui nourrit l’épargne, à partir de la création ex nihilo de monnaie légale.

Phobie de « l’inflation »

Le théorème selon lequel l’épargne serait source de l’investissement a pour corollaire la nécessité d’en préserver le pouvoir d’achat contre la hausse générale des prix. Or, il existe bien en permanence une hausse structurelle des prix consécutive aux rendements décroissants de l’exploitation de l’écosystème, c’est-à-dire au creusement de la dette écologique. Il existe aussi une inflation conjoncturelle, qui peut localement atteindre de très hauts niveaux, due principalement aux dérives de taux de change, mais qui n'est pas cumulative.

L'inflation structurelle, elle, est cumulative et affecte sur le long terme toutes les monnaies, irréversiblement. Mais, son origine écologique étant méconnue des économistes, la tendance des prix à la hausse est spontanément et théoriquement attribuée à tout crédit, toute émission de monnaie qui ne seraient pas authentifiés par une épargne préalable (David Hume : of public credit).

C’est ainsi que depuis la loi Giscard de 1973 la monnaie légale n’est plus émise en contrepartie d’effets de commerce et de crédit, mais de titres de capital à leur valeur de marché. Monnaie de créance versus monnaie de crédit. Du bannissement de la monnaie de crédit considérée comme « inflationniste », découlent l’endettement public envers le capital, ainsi que la stratégie dite « de l’offre ».

La stratégie de l’offre

La première conséquence des contreparties titrières fut de confondre les activités bancaires de crédit et d’affaires. Pour obtenir les titres éligibles au meilleur prix possible, le système bancaire était bien obligé de spéculer sur les marchés financiers. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui critiquent cette confusion, mais sans remettre en question son origine législative. La seconde conséquence consiste en une répression de la croissance, beaucoup plus efficace que la manipulation des taux directeurs. Or, ce n’est qu’à travers la répression de la croissance, que la BC atteint le niveau général des prix. Et lorsqu’à l’inverse elle lève le pied dans le but de restituer un peu de latitude à la demande de monnaie, rien ne se passe parce qu’alors intervient un autre frein théorique : la stratégie dite « de l’offre ».

Elle remonte à Jean-Baptiste Say pour qui les marchandises s’échangent selon le principe du troc, la monnaie n’étant qu’un « voile ». Si bien qu’en proposant leurs produits, les entrepreneurs en créeraient à la fois l’offre et la demande (J.-B. Say :Traité d’Économie Politique). Cette croyance stérilise la stratégie de la BCE, vis-à-vis du crédit à l’économie, et celle des États vis-à-vis de l’appareil productif. De la part des États, elle consiste en l’augmentation des marges par allégements de charges et d’impôts, dans l’espoir que les entreprises utiliseront ce pactole pour investir et créer des emplois. De la part de la BCE, elle consiste à prêter de la monnaie aux banques sans contreparties, en espérant qu’elles l’utiliseront pour offrir des crédits à l’économie. Dans les deux cas, c’est la demande, c’est-à-dire le pouvoir d’achat, qui fait défaut. Ce qui guide la création d’emplois par les entreprises, c’est le carnet de commandes. Ce qui guide l’offre de crédit par les banques, c’est encore le carnet de commande des entreprises.

La dette publique

Les traités européens interdisent formellement aux banques centrales d’accorder crédits et découverts aux États. Ceux-ci sont en principe contraints de s’endetter sur les marchés financiers, s’exposant ainsi aux caprices de la spéculation. La conjonction de cette disposition et des restrictions budgétaires entraîne un déséquilibre entre les dépenses publiques, lorsqu’elles répondent plus ou moins à l’accroissement de la démographie, et des recettes fiscales obérées par l’asthénie de l’activité. D’où le « déficit budgétaire » que pour tout arranger les gouvernements conviennent de réprimer en diminuant les dépenses publiques, ajoutant ainsi l’austérité à l’insuffisance, la récession à la stagnation, le chômage au chômage, la pauvreté à la pauvreté.

Aux yeux des créanciers supposés « épargnants », l’État est un débiteur susceptible de faillite, comme un ménage  ou une entreprise. D’où la phobie des « déficits » et de la « dette » publics qu’on tente de limiter en pourcentage du Produit annuel, conformément au principe qui encadre les activités commerciales. L’assimilation du budget de l’État à celui d’un ménage ou d’une entreprise n’est pas pertinente, pour la raison que l’État n’est pas mortel. Pivot de la société, s’il meurt c’est la société qui meurt. Les ménages sont quant à eux composés de mortels qui ne peuvent donc pas reconduire leur dette indéfiniment. A l’échéance ultime, il nous faut bien déposer le bilan. Mais l’État n’a pas ce problème. Sa dette peut être sempiternellement reconduite. C’est d’ailleurs très exactement ce qui se passe, même dans le cadre régressif actuel des marchés financiers. Quand un bon du Trésor arrive à maturité il est remplacé par un autre, et ainsi de suite sans limitation de temps. La dette publique n’est rien d’autre qu’une anticipation du futur, et tant qu’on n’envisage pas une échéance non reconductible, c’est-à-dire une interruption du futur, elle perd tout son sens. 

La crise cyclique : une conviction irrationnelle

La révision exigée par la réalité économique et sociale est intellectuellement si déchirante, que les partisans de la stratégie de l’offre optent pour la fuite en avant dans l’espoir qu’un miracle se produira comme à l’issue des crises cycliques d’antan. Cette conviction remonte au temps du Gold Standard. A cette époque, la « crise cyclique » était rythmée par les allers-retours de la réserve métallique entre la banque et le public (C. Juglar : Des Crises commerciales et de leur retour périodique en France, en Angleterre et aux États-Unis).

En outre, la « reprise » ne pouvait s’appuyer sur les ruines laissées par la crise. Elle résultait de l’expansion commerciale ou (et) militaire dans des espaces géographiques et sociologiques vierges (R. Luxemburg : L’accumulation du capital). L’investissement par l’essor du crédit en anticipait les bénéfices attendus. De nos jours, à l’ère de la « mondialisation » achevée, cet exutoire est devenu impossible, sauf au détriment de tiers. Outre leur méconnaissance de la mythique « crise cyclique », voilà donc ce que n’intègrent pas François Hollande et ses fidèles, condamnés à scruter vainement un horizon capitalocentriste désormais bouché.

Après le remplacement du Gold standard par le Gold Exchange standard, qui supprimait la faculté pour les agents économiques de convertir les billets en or et réciproquement, ne maintenant cette latitude que dans les échanges entre territoires, les « crises cycliques » ont complètement disparu. La sortie de crise est devenue entièrement politique. Les politiques d’austérité des années vingt et trente n’ont jamais été suivies d’une reprise par les marchés. Elles imposèrent l’intervention gouvernementale, comme le New Deal de 1933, le Front Populaire de 1936, puis les dépenses militaires.

Sortie de crise

La sortie de crise passe d’abord et avant tout par la sortie de la dette publique des marchés financiers, afin de permettre à la dépense publique de recréer une dynamique et de ressouder le tissu social, comme le fit l’administration Roosevelt en 1933.

Comment sortir la dette publique des marchés financiers ? En revenant au financement de l’État par la BC. Certes, les traités européens interdisent formellement le financement direct de l’État par la BC, mais pas le financement indirect. C’est d’ailleurs très exactement ce qui se passe actuellement. Les emprunts publics sur les marchés ne font que recueillir de la monnaie issue d’une BC, à la faveur d’un circuit où toutes sortes d’intermédiaires prennent leur dîme au passage. Le protocole de 2008 régissant le réseau des banques centrales de l’eurozone, qui constitue l’application pratique des traités, offre le moyen de le court-circuiter (ECB : The Implementation of Monetary Policy in the Euro Area ).

D’une part, les articles 18 et 23 accordent aux banques centrales nationales une large autonomie en matière d’Open market. C’est-à-dire qu’elles ont toute initiative pour offrir des adjudications d’euros sur leurs places financières. Et ce, sans accord préalable de la BCE. Si cette dernière n’est pas d’accord avec telle initiative d’une banque centrale nationale, elle ne peut intervenir qu’ex post. Et son seul recours est la Cour de justice européenne (Art. 35) où sont entendues toutes les parties. D’autre part, le protocole reconnait explicitement aux établissements publics de crédit le même statut que les établissements privés (Art. 21.3). C’est-à-dire qu’un établissement public de crédit peut accéder aux adjudications d’euros d’une banque centrale, au même titre que les banques privées.

Il suffit donc que l’État vende ses bons du Trésor à un organisme public de crédit (en France la Caisse des dépôts, le Crédit foncier ou la BPI par exemple). Celui-ci se tourne alors vers la banque centrale et en obtient la monnaie nécessaire au financement public, en contrepartie des bons du Trésor. A charge ensuite, pour la banque centrale, de commercialiser lesdits bons du Trésor sur les places financières ; mais alors le budget public est hors d’atteinte. La dette redevient un non-problème, comme avant la loi Giscard de 1973, et il ne reste plus que le problème de la balance extérieure des paiements. Cependant, ce circuit se heurte à un obstacle d’origine purement fantasmatique.

Premièrement, bien que le protocole l’autorise explicitement, aucun organisme public ne dispose à ce jour de la licence bancaire. Même la BPI, l’un des engagements phares du candidat Hollande. Elle s’appelle « banque », mais ce n’est pas complètement une banque. Deuxièmement, seuls des organismes privés se voient attribuer le titre de spécialiste en bons du trésor. Aucun organisme public n’en dispose, alors que le protocole l’autorise.

En fait, le système monétaire de l’eurozone est encore inabouti. La persistance des banques centrales nationales réduit la BCE au simple rôle de gendarme de la doctrine, arbitrairement interprétée par le Conseil des gouverneurs. Il n’y a pas un, mais dix-huit euros. Certes, le taux de change interbancaire par rapport au dollar, au sterling ou au yen est le même sur toutes les places de la zone. Mais ce taux de change se trouve diversement modulé, du fait de l’inégalité des taux d’intérêts exigés, ainsi que des inégalités sociales et économiques entre les territoires de la zone. Le pouvoir d’achat de l’euro, et donc sa véritable parité de change par rapport aux autres devises, n’est pas le même à Paris, Athènes ou Madrid. Mais dans l’esprit des stratèges, c’est une situation transitoire. La BCE est promise à devenir l’unique banque centrale de la zone, lorsque l’intégration bancaire et monétaire (et politique) sera complètement réalisée. Nous n’en sommes pas encore là, mais les stratèges agissent comme si ce devenir était déjà présent.

L’anticipation d’une eurozone politiquement et monétairement homogène, ainsi que l’ostracisassion des organismes publics de crédit révèlent que l’UE est gouvernée par une loi non écrite, dictée au jour le jour par le contenu idéologique des consciences. Lever les tabous, c’est d’abord se libérer de cette torpeur de l’imaginaire collectif.

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