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Le masque tombe définitivement dans la Silicon Valley et, sans surprise, c’est Amazon qui mène la charge vers une déshumanisation encore plus poussée du travail de bureau.
Le temps où les géants de la technologie prétendaient se soucier du bien-être, du potentiel ou des “super-pouvoirs” de leurs salariés semble bel et bien révolue. Une nouvelle directive interne, révélée récemment, expose la nouvelle philosophie glaciale du géant du e-commerce. Vous n'êtes plus défini par qui vous êtes ou ce que vous pourriez devenir, mais uniquement par ce que vous avez produit au cours des douze derniers mois. La question posée aux employés est d'une brutalité transactionnelle:
« Qu'avez-vous fait l'année dernière ? »
Ce changement radical prend place dans le cadre du processus d'évaluation annuel de l'entreprise, ironiquement baptisé “Forte”. Auparavant, ce moment était l'occasion pour les employés de réfléchir à leurs compétences, leurs zones d'intérêt et leur contribution globale dans un cadre relativement bienveillant. On leur demandait quelles étaient leurs forces, leurs “super-pouvoirs”, cherchant à comprendre l'humain derrière l'écran. C'est terminé. Désormais, Amazon exige de ses troupes qu'elles soumettent une liste de trois à cinq réalisations spécifiques. Il ne s'agit plus de discuter de développement personnel, mais de justifier son salaire, dollar par dollar, action par action.
Les directives internes sont claires et ne laissent aucune place à l'ambiguïté. Les employés doivent fournir des exemples concrets, des projets livrés, des initiatives bouclées ou des améliorations de processus quantifiables. Le message sous-jacent est terrifiant pour quiconque connaît la réalité du travail en entreprise. Si vos réalisations sont difficilement quantifiables ou si votre rôle est de faciliter celui des autres, vous êtes en danger. Bien que la direction invite de manière hypocrite à mentionner les prises de risques n'ayant pas abouti, personne n'est dupe. Dans un climat où la sécurité de l'emploi s'effrite, avouer un échec, même innovant, revient à tendre le bâton pour se faire battre.
Cette nouvelle exigence démontre un changement sinistre de cap sous la direction du PDG Andy Jassy. Depuis sa prise de fonction, il s'efforce d'imposer une discipline de fer, cherchant à transformer une culture d'entreprise autrefois axée sur la croissance débridée en une machine obsédée par l'efficacité opérationnelle. Après avoir forcé un retour au bureau contesté, supprimé des couches de management et révisé le modèle de rémunération, il s'attaque maintenant à l'âme même de l'évaluation. Le système “Forte” est un moteur clé de la rémunération des employés et détermine la note de valeur globale. En la réduisant à une liste de courses de tâches accomplies, Amazon nie la complexité du travail intellectuel et collaboratif.
Il est difficile de ne pas voir dans cette manœuvre l'influence toxique qui contamine tout le secteur technologique. Amazon ne fait que s'aligner sur la violence managériale popularisée par Elon Musk chez Twitter, qui exigeait de savoir ce que ses ingénieurs avaient codé chaque semaine, ou sur l'année de l'efficacité de Mark Zuckerberg chez Meta. La fin du maternage tant vantée par les investisseurs ressemble surtout à un retour au taylorisme, appliqué cette fois aux travailleurs en col blanc. On ne cherche plus à bâtir des carrières, mais à extraire le maximum de valeur à court terme avant de jeter l'éponge.
Le risque principal de cette approche comptable est la destruction de la cohésion d'équipe. Si chaque employé doit prouver ses 3 à 5 réalisations individuelles pour espérer une augmentation ou simplement garder son poste, pourquoi aiderait-il un collègue ? La collaboration devient un obstacle à la performance individuelle. Amazon est en train de créer une arène où chacun lutte pour sa propre survie, armé de sa liste de réalisations, au détriment de l'innovation collective. C'est une vision du travail triste, aride et finalement contre-productive, où l'humain est réduit à une simple ligne de coût qu'il faut justifier année après année.