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Billet de blog 29 décembre 2025

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De la ferme du futur à la faillite - Les leçons du naufrage de Ÿnsect

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Illustration 1

En 2021, Ÿnsect, la pépite française de l’agriculture durable, faisait les gros titres quand Robert Downey Jr. évoquait son potentiel sur un plateau du « Late Show ». L’entreprise, fondée avec l’ambition de révolutionner la chaîne alimentaire grâce à la protéine d’insectes, incarnait alors l’avenir d’une alimentation plus respectueuse de la planète. Quatre ans plus tard, cette même société est placée en liquidation judiciaire, victime d’une équation économique impossible à résoudre.

À première vue, le naufrage surprend. La startup avait levé plus de 600 millions de dollars auprès d’investisseurs prestigieux, dont la FootPrint Coalition de l'acteur américain et la banque publique Bpifrance. Mais la réalité s’est avérée plus dure que les promesses. Derrière l’image d’innovation et de durabilité se cachait un modèle économique fragile, grevé par des coûts industriels colossaux et des marchés mal ciblés.

© The Late Show

L’un des paris de Ÿnsect était de produire des protéines à base de vers de farine pour nourrir poissons, animaux d’élevage et de compagnie. Très vite, la société s’est retrouvée écartelée entre ces segments aux dynamiques de prix très différentes. Le marché de l’alimentation animale, dominé par la logique du coût, s’est révélé impitoyable. Impossible d’y vendre à profit une protéine issue d’un processus industriel coûteux. Même la promesse de circularité (nourrir les insectes avec des déchets organiques) s’est heurtée à la réalité. À grande échelle, les usines d’insectes dépendent de coproduits céréaliers déjà valorisés, rendant la chaîne plus chère plutôt que plus durable.

Le segment de la nourriture pour animaux domestiques offrait quant à lui une véritable opportunité. Plus sensible à la qualité et moins dépendant du facteur prix, il représentait une voie de sortie stratégique. En 2023, le PDG Antoine Hubert annonçait un recentrage vers ce marché à forte marge. Mais la manœuvre arriva trop tard. Les pertes s’étaient déjà accumulées (plus de 79 millions d’euros en 2023) et les investissements, notamment dans le gigantesque site de production « Ÿnfarm » dans le Nord de la France, avaient englouti des centaines de millions avant la moindre rentabilité.

Ce pari industriel, loué un temps comme le projet le plus ambitieux du secteur, s’est transformé en gouffre. Même les changements de direction et la fermeture du site néerlandais de Protifarm, acquis pour se diversifier dans l’alimentation humaine, n’ont pas suffi à inverser la tendance. Pour beaucoup d’observateurs, Ÿnsect paie le prix d’une ambition démesurée face à une maturation industrielle encore balbutiante. L’échec n’est pas tant celui des insectes que celui du modèle de croissance européen. On finance des visions, pas leur industrialisation. On célèbre les prototypes, puis on laisse tomber les usines. Le parallèle avec d’autres faillites récentes (Northvolt, Volocopter ou Lilium) est édifiant.

Malgré tout, l’histoire de Ÿnsect n’est pas celle d’un secteur condamné. Des concurrents comme Innovafeed poursuivent leur expansion, misant sur une croissance progressive plutôt que sur des méga-usines. Et Antoine Hubert, loin d’abandonner, milite désormais via l’association Start Industrie pour une politique plus favorable aux jeunes industries européennes. La chute de Ÿnsect, symbole d’espoirs vertigineux et d’erreurs coûteuses, pourrait bien nourrir la réflexion sur la manière de bâtir, durablement, l’industrie du futur.

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