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Billet de blog 30 décembre 2025

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Quand l’Amérique sabote sa propre science et bâillonne ses chercheurs

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Illustration 1

Il y a des décisions politiques qui relèvent de l’erreur stratégique, d’autres de l’aveuglement idéologique. Et puis il y a celles qui ressemblent à un sabotage en règle. La volonté de la Maison-Blanche de démanteler le National Center for Atmospheric Research (NCAR), au Colorado, appartient clairement à cette dernière catégorie. Sous couvert de lutter contre un prétendu « alarmisme climatique », l’administration américaine s’attaque à l’un des piliers de la recherche atmosphérique et spatiale mondiale, avec une désinvolture qui frôle l’irresponsabilité.

Le directeur du bureau de la gestion et du budget, Russ Vought, n’a même pas pris la peine de masquer le fond idéologique de l’opération. Dans un message publié mi-décembre, il a qualifié le NCAR de l’une des plus grandes sources d’alarmisme climatique du pays. Comprenez, quand les faits dérangent la ligne politique, on supprime les faits. C’est une méthode violente, mais efficace, pour qui préfère les slogans aux données scientifiques.

© Russ Vought

Cette attaque n’est pas un accident isolé. Elle prend place dans une guerre ouverte menée depuis des années contre la science du climat: budgets rabotés, programmes de recherche menacés, données effacées des sites gouvernementaux. À force de nier la réalité, l’administration Trump ne se contente plus de la déformer, elle cherche désormais à la faire disparaître.

Le plus absurde, dans cette affaire, c’est que le NCAR ne se limite pas à l’étude du climat terrestre. Depuis plus de soixante ans, le centre travaille sur l’atmosphère, la météo, mais aussi sur la météo spatiale à travers l’activité du Soleil, le vent solaire et leurs effets sur la magnétosphère terrestre. Autrement dit, des phénomènes qui influencent directement nos satellites, nos communications, nos réseaux électriques et même la sécurité des astronautes. Saboter le NCAR, ce n’est pas seulement nier le réchauffement climatique, c’est affaiblir la capacité des États-Unis à comprendre et anticiper des risques bien réels.

Ironie supplémentaire, deux missions majeures de la NASA en héliophysique reposent directement sur les travaux de scientifiques du NCAR. La mission CMEx, dirigée par la chercheuse Holly Gilbert, doit étudier la chromosphère solaire pour comprendre l’origine des éruptions et des vents solaires. Une autre mission, STRUVE, prévue pour 2029, vise à analyser les régions où s’accumule l’énergie responsable des tempêtes solaires. Ces projets ne sont pas des lubies académiques. Ils sont essentiels pour protéger les satellites dont dépend notre quotidien et pour sécuriser les futures missions habitées vers la Lune ou (potentiellement) Mars.

Mais qu’importe, semble dire Washington, tant que l’idéologie est sauve. La Maison-Blanche promet vaguement que les activités de recherche « approuvées » pourraient être reprises par d’autres organisations, sans jamais expliquer lesquelles ni selon quels critères. Une promesse creuse, typique d’une administration qui détruit d’une main ce qu’elle prétend reconstruire de l’autre.

Face à cette offensive, des voix s’élèvent. Des sociétés savantes demandent au congrès américain d’exercer son rôle de contre-pouvoir et d’examiner les motivations réelles de ces décisions. Des élus tentent de faire passer des lois pour rétablir les financements scientifiques avant la date butoir budgétaire de fin janvier. Mais le mal est déjà là, un signal clair envoyé aux chercheurs, leur rappelant que leur travail n’est toléré que tant qu’il ne contredit pas le récit politique dominant.

Ce climat de répression idéologique ne se limite d’ailleurs pas à la science. Dans le même temps, l’administration Trump s’attaque à des chercheurs et militants travaillant sur la désinformation et la haine en ligne, allant jusqu’à brandir l’arme de l’immigration pour faire taire des voix jugées gênantes. Visa annulé, menace d’expulsion, accusations floues de menace pour la politique étrangère. La panoplie est digne d’un régime autoritaire plus que d’une démocratie qui se targue de défendre la liberté d’expression.

Le message est limpide, qu’il s’agisse de climat, de santé publique ou de régulation des plateformes numériques, toute expertise indépendante est désormais suspecte. Toute recherche qui met en lumière des faits dérangeants devient une cible. Et toute critique est assimilée à une attaque contre la nation.

En s’acharnant contre le NCAR et contre des chercheurs engagés, le gouvernement américain ne protège ni ses citoyens ni ses intérêts stratégiques. Il affaiblit sa propre capacité d’anticipation, saborde son leadership scientifique et sape les fondements mêmes de la démocratie qu’il prétend défendre. À force de confondre science et idéologie, vérité et propagande, l’Amérique risque de se réveiller un jour face à des crises qu’elle aura elle-même choisi d’ignorer. Détruire la science ne fait pas disparaître la réalité. Cela ne fait que rendre ses conséquences plus brutales. Et l’histoire jugera sévèrement ceux qui, par dogmatisme ou par cynisme, auront préféré éteindre la lumière plutôt que d’affronter ce qu’elle révélait.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.