Faire avec... la peinture

  “Cinq peintures”, le titre de l’exposition de Didier Demozay s’énonce à la manière dont se signale un travail, scansion d’une démarche développée depuis la dernière exposition du peintre à la galerie Jean Fournier en 2007. Juxtaposer deux ou trois couleurs sur la surface de la toile tendue sur châssis, étaler dans le blanc la couleur au pinceau faisant forme, souvent anguleuse ou simple rectangle, la peinture de Didier Demozay se réalise à l’intérieur de cette seule tension entre ses éléments que sont la couleur, la forme, le geste et la surface.  

 

 

“Cinq peintures”, le titre de l’exposition de Didier Demozay s’énonce à la manière dont se signale un travail, scansion d’une démarche développée depuis la dernière exposition du peintre à la galerie Jean Fournier en 2007. Juxtaposer deux ou trois couleurs sur la surface de la toile tendue sur châssis, étaler dans le blanc la couleur au pinceau faisant forme, souvent anguleuse ou simple rectangle, la peinture de Didier Demozay se réalise à l’intérieur de cette seule tension entre ses éléments que sont la couleur, la forme, le geste et la surface.

 

 

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Procéder à partir de cet évidement qui rend chaque peinture à sa nécessité et maintient la mise en question de sa possibilité. Si la radicalité d’une telle démarche s’accompagne d’une inévitable discrétion, les expositions personnelles du peintre (au 19 à Montbéliard en 2003 ou à l’Hôtel des Arts à Toulon en 2004) et collectives (Le bonheur des peintres à Collioure en 2005 ou La couleur toujours recommencée au musée Fabre de Montpellier en 2007) ont montré à la fois la singularité de ce travail et son inscription dans un développement de la peinture partagé notamment avec Stéphane Bordarier et Bernard Piffaretti.

 

 

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Si les œuvres exposées à la galerie Jean Fournier poursuivent cette même recherche, elles révèlent aussi les transformations qui se sont opérées dans la pratique du peintre durant ces dernières années. Ainsi, face à ces peintures se remarque immédiatement l’utilisation nouvelle de très grands formats allongés (variant entre 180x270 cm et 180x320 cm) qui s’étirent horizontalement dans l’espace de la galerie. Se prolonge aussi la diminution du nombre de couleurs avec un rôle affirmé du noir articulé à une deuxième couleur pure et auxquelles s’ajoute le blanc de la surface apprêtée. Ce resserrement de la couleur intensifie la tension interne entre les formes colorées qui détermine la production d’un espace pictural. L’accroissement d’une instabilité et de la précarité du tableau dans les œuvres de 2006 se déplace ainsi dans la modification de l’espace pictural impliquée par les formats allongés. L’expansion latérale du format et le mouvement de fuite qu’il introduit s’articule à l’apparition de bandes verticales, résurgence d’un travail plus ancien de la fin des années 90. Lignes griffées noires à proximité des bords et enserrant la couleur ou bleues séparant deux formes noires dans une peinture, elles appartiennent aux questions de densité et de présence dans des rapports tenus au seuil d’instabilité. Elles agissent ici comme une prise de la surface de manière similaire aux formes anguleuses, non pas pour affirmer ou nier le tableau mais parce que celui-ci ne peut répondre au champ de tension interne par lequel se réalise la peinture de Didier Demozay. Ces lignes ne traversent pas le plan dans sa totalité et ne le divisent donc pas, elles n’indexent pas le tableau au réel comme fragment mais font advenir ce fragment comme espace pictural. Lignes et formes anguleuses sont autant de découpes de la surface en formes colorées d’où procède cette construction de l’espace entre morcellement et unité. Dans cette mise ensemble de surfaces, de formes et de couleurs, le diptyque, autre nouveauté dans le travail du peintre, pluralise cet espace fragmentaire et manifeste l’indéterminé d’une surface ouverte dont la peinture doit se saisir. Au risque de l’éparpillement et du discontinu, se radicalise la construction d’un espace pictural par la possibilité (en tant que telle toujours provisoire et jamais définitive) de coexistence de la couleur.

 

Peinture sans certitude donc, que la toile, le châssis, le pinceau et la couleur sortie du pot ne garantissent plus depuis longtemps, mais qui est à faire avec ce reste d’éléments qui la constitue. A partir de ce peu de matériaux, maintenir la permanence d’une question dans laquelle se déroulent l’histoire et l’exigence que l’homme y porte face à lui-même. On comprend alors comment cette peinture se lie à une histoire traversée notamment par Matisse, Hantaï ou l’abstraction américaine sans en faire le lieu d’un enfermement S’il faut construire, la destruction est aussi la part nécessaire d’une peinture à faire, intégralement mise en jeu en un temps et en un lieu. Ainsi, des œuvres détruites au cours de leur réalisation à celles exposées, la peinture se présente dans le mouvement d’un continuel recommencement où se joue à chaque fois la possibilité de commencer. Réside ici l’autre tension qui anime ce travail. La lutte qui s’en dégage n’est pas celle d’un sujet devant affirmer son existence mais celle d’une peinture face à son impossibilité, sa part d’échec. C’est à partir de ce “faire avec” que l’œuvre de Didier Demozay s’inscrit au présent et procède à un déplacement ou plutôt à un arrachement par lequel la peinture se survit, c'est-à-dire s’incarne. Si cette peinture se concentre dans sa capacité de présence, d’Etre là selon le titre du livre que le peintre réalisa avec Marcel Cohen en 2006, elle nous amène ainsi face à un devenir corps de la surface picturale où les formes s’inscrivent bien par la métamorphose constante d’un désir.

 

 

Romain Mathieu

 

 

 

Didier Demozay
5 peintures
Exsposition Galerie Jean Fournier
20 mai-27 juin 2009

A l’origine prévu pour une revue d’art mais rédigé trop tardivement pour être publié, cet article est pour moi l’occasion d’une première contribution au club de Médiapart.

 

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