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Billet de blog 24 déc. 2021

Collectif Ancrage : ensemble, prenons un coin de rue

Ancrage compte 6 membres. Ils et elles se sont rencontrés dans la lutte anti‑­nucléaire, des ateliers d’artistes, des concerts punks, mais aussi et surtout à l’occasion d’une lutte locale dans le quartier, pour préserver la MJC des 3 maisons et son annexe. Ils ont acheté un immeuble pour le retirer du marché de la spéculation immobilière, afin d'en faire un lieu d’activités et d’organisation collective. 

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"Le futur est une succession sans fin de présents, et vivre dès aujourd’hui comme nous pensons que les êtres humains devraient vivre, malgré tout ce qui est mauvais autour de nous, constitue en soi une merveilleuse victoire."  - Howard Zinn

Sur un petit coin d’herbe, entre une route et des rails que plus aucun train n’emprunte, une dizaine de personnes arrive sans se presser. Après tout, on est dimanche et le ciel changeant a promis de rester clément. Ils et elles installent des tentes blanches, déplient des tables de tapissier, installent près d’un poteau téléphonique une petite machine à sérigraphie. Un peu plus loin, deux autres déploient un atelier cuisine, une table, des saladiers, du chocolat, de la farine, des herbes aromatiques et un petit fourneau portatif. D’autres encore sortent des piles de vêtements dans lesquelles les passant·es peuvent se servir. Comme l’annoncent des affichettes jaunes collées dans le quartier, tout ici est gratuit : les vêtements, les jouets, les ateliers. Des scouts du quartier* commencent à arriver. Une poignée se rassemble autour de la presse à sérigraphie : comment ça marche ? c’est des pochoirs ça ? on peut choisir son tissu ? sa couleur ? Des oiseaux délicats encore humides d’encre sortent de la presse, éclosent sur des tissus colorés bientôt transformés en fanions. 

Nous sommes dans le quartier des Trois-Maisons, à Nancy, où le collectif Ancrage vit, travaille et espère s’implanter pour longtemps. C’est un quartier de maisons, d’immeubles bas et de grands ciels, traversé par un chemin de fer abandonné devenu une grande promenade, et où on trouve entre de petites cités HLM de quelques étages les dernières terres maraîchères de Nancy. Il y a des commerces, des artisans, des boulangeries et de petites usines, mais aussi les rives de Meurthe, un canal, un ancien port et des jardins partagés... 

Le quartier se gentrifie, mais lentement : « c’est un quartier populaire dans toute sa diversité » , explique un membre du collectif, « avec des personnes âgées, issues de l’immigration, des primo-arrivants et beaucoup de familles ». C’est parce qu’ils aiment ce lieu et le connaissent, y vivent aussi, que les membres d’Ancrage se sont lancés dans l’aventure qui les absorbe depuis presque deux ans : acheter un immeuble et le retirer du marché de la spéculation immobilière, pour en faire un lieu d’activités et d’organisation collective. 

quartier des trois maisons nancy © anonyme

Ancrage compte 6 membres. Ils·elles se sont rencontrés dans la lutte anti‑­nucléaire, des ateliers d’artistes, des concerts punks, mais aussi et surtout à l’occasion d’une lutte locale dans le quartier, pour préserver la MJC des 3 maisons et son annexe. La mairie avait décidé de raser ce grand bâtiment, occupé par des ateliers, à la façade recouverte en automne d’un lierre écarlate, pour en faire un projet immobilier privé. Des habitant·es et des usager·es des lieux ont monté un collectif pour s’opposer au projet. Ils·elles ont eu gain de cause. Chez les futur·es membres d’Ancrage, la mobilisation a suscité une réflexion sur les façons de poursuivre et d’approfondir les tissages et les alliances entamées et de les inscrire dans une temporalité plus longue. Les expériences militantes et les possibles dont elles sont porteuses reposent souvent sur des infrastructures précaires : locaux prêtés ou occupés (et travail gratuit). Or il faut aussi du temps pour créer des choses et transformer l’existant. 
            
L’association Ancrage est née de cette réflexion, mais aussi d’une occasion : un couple d’habitants du quartier, investis dans la lutte pour la défense de la MJC, veulent vendre le petit immeuble dont ils sont propriétaires, à quelques rues de là. Ils proposent au collectif de l’acheter, au prix du marché. L’occasion est belle mais soulève d’intenses réflexions au sein du collectif : comment s’en saisir tout en restant critique de la propriété privée ? peut-on devenir propriétaire et créer un bien commun ? Les membres assistent à des rencontres sur le logement, rencontrent, réfléchissent. Et se rapprochent d’une structure appelée alors l’Air de Rien, devenue depuis Les Passagères de l’Usage. Inspirée du Mietshaüser Syndikat allemand, cette structure soutient les projets d’habitats autogérés qui veulent garantir des conditions d’habitation abordables et sortir des logements du système immobilier marchand. Les Passagères de l’usage regroupe plusieurs projets d’habitats collectifs et offre une structure concrète pour repenser la propriété : une association d’usager·es qui gère un fonds de dotation. Les porteurs d’un projet accepté par l’association deviennent membres de l’association d’usager·es et rejoignent un réseau de personnes engagées dans des expériences similaires. Ils·elles bénéficient de leur expérience, notamment de conseils juridiques, techniques... Une fois le lieu acquis, ils·elles en transfèrent la propriété au fonds de dotation, qui leur fait en retour un bail emphytéotique de 99 ans. Les usager·es en ont alors une propriété d’usage, mais non marchande. Le lieu peut ainsi continuer d’exister même si le collectif qui l’a créé se sépare, puisque c’est le fonds de dotation, non les individus, qui en est propriétaire.

« acheter un immeuble et le retirer du marché de la spéculation immobilière, pour en faire un lieu d’activités et d’organisation collective.­­ »

Les membres d’Ancrage sont convaincu·es par ce modèle en accord avec leurs valeurs. Mais ça va demander... beaucoup de travail. « On s’est beaucoup autoformé·es sur ces questions, ç’a été extrêmement chronophage... mais ça nous aura changé·es », explique une membre.

La concrétisation du projet est aussi l’occasion d’affronter frontalement un tabou dans les milieux de gauche : l’argent. « On a choisi d’en faire un outil politique. Mais on a du réfléchir à ce que représentait pour nous l’argent, par rapport à nos vécus, nos histoires personnelles... C’a été très important comme préalable au travail ». La somme à réunir n’est pas mince :  ­400 000 euros, 350 000 euros pour l’achat, 25 000 euros de frais de notaire et 25 000 de travaux. Les modes de financement sont multiples : une campagne de financement participatif, des prêts privés, un prêt bancaire et l’aide de fondations. Les actuels propriétaires, complices et soutien, ont accepté de recevoir le paiement en deux fois. Entre les deux versements, Ancrage sera « propriétaire avec différé de jouissance ». Des conditions inhabituelles mais légales et qui illustrent une découverte pour le collectif : « Ça nous a appris que le juridique peut être un outil qu’on travaille, qui peut nous servir ».

Au 48 rue Vayringe, la réinvention de la propriété a des airs modestes. C’est un petit immeuble de trois étages, sans signe particulier. Quand on pousse la porte, on découvre un grand atelier de 100 m2, un petit jardin, et un escalier menant aux étages composés d’appartements.

Le projet d’Ancrage est d’en faire un lieu ouvert sur le quartier « L’idée est que le rez-de-chaussée soit ouvert sur la rue, avec une grande vitrine », et centré sur l’image et le livre. Les membres du collectif  sont très liés à Quartier Libre, une bibliothèque associative, militante et autogérée située dans le centre-ville de Nancy. 

Au rez-de-chaussée, on trouvera un atelier de sérigraphie, une imprimerie artisanale, une bibliothèque et des espaces pour accueillir d’autres projets, comme la bibliothèque féministe Nanara. Dans les étages, il y aura des appartements en location : pour avoir des fonds propres mais aussi proposer des logements accessibles, en opposition à la logique de spéculation immobilière et de gentrification du quartier. Grâce à la complicité des propriétaires actuels, deux appartements sont déjà loués pour financer le projet : un appartement est occupé par une famille albanaise, en convention avec l’association Un Toit pour les Migrants, et l’autre par deux jeunes femmes en colocation. Les habitants seront associés à la gouvernance de l’immeuble : « on ne veut pas être juste des bailleurs, mais réfléchir à d’autres modes de gouvernance ».

Retour sur la zone de gratuité. Une mère rrom s’arrête avec ses enfants devant les vêtements en libre disposition, s’étonne puis se ravit de savoir qu’elle peut prendre ce qui lui chante. Des mères en doudoune patientent tandis que leurs enfants se pressent autour de l’atelier cuisine, dévorant les gâteaux au chocolat. La pédagogie sociale est un axe essentiel d’Ancrage : « La vie de quartier, c’est justement le fait d’essayer de rompre l’isolement et le cloisonnement, l’individualisme auquel on est tous et toutes poussées pour diverses raisons, cette injonction à la réussite. Faire des ateliers de rue gratuits, réguliers et inconditionnels, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente, sans intérêts, afin d’exister pour soi, c’est faire du commun », explique une membre. 

Les zones communes sont rares et précieuses, et elles ont souvent des airs modestes. Elles ressemblent, par exemple, à cet atelier de sérigraphie installé dans l’herbe, à cette table jonchée de bouts de tissus et de crayons à maquillage, à ces vêtements donnés pour rien un dimanche après-midi, à ces personnes qui font exister, avec patience, persévérance, fatigue et rires, des zones où rien n’est marchand. 

Si Ancrage réussit à lever les fonds, les zones communes ressembleront aussi, bientôt, à un petit immeuble nancéien, sauvé pour un siècle des logiques  capitalistes. 

C.R**

Pour contacter ANCRAGE : ancrage@lespassageres.org

Pour podcaster et aller à la rencontre du quartier : c'est ici

Pour soutenir ANCRAGE : c'est là

Pour suivre : c'est par là

*ndlr : on parle ici de scout laïque, Les Éclaireurs et Éclaireureuses de France
** ndlr : L'association ANCRAGE remercie grandement Claire Richard pour ce bel article , il est publié sur le blog d'un membre de l'Association.

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