J-435 - S'encrer dans la réalité et les attentes des français, un véritable enjeu pour la gauche française

Pour la plupart des leaders socialistes, la difficulté de la prochaine échéance électorale est multiple. Compter sur l'impopularité actuelle du chef de l'Etat, se reposer sur la popularité artificielle et médiatique de DSK, ne peut constituer une politique pour 2012. Au contraire, dans les dernières semaines précédant l'élection présidentielle, seul un candidat ou une candidate avec un programme convaincant aura la possibilité de battre celui qui possède des amis, patrons de chaine et d'instituts de sondages, tous prêts à remettre le couvert comme en 2007.

Prestataire de services informatiques, mon métier m'amène le plus souvent à ne pas prendre parti politiquement sur les sujets sensibles. J'aime écouter à table mes collègues ou mes clients parler de leur réalité et me montrer chaque jour un peu plus ce que la gauche devrait proposer depuis des années. Ils m'ont fait part de leurs attentes.

Oublier le catalogue de réforme et la mollesse du compromis

Si l'on en croit l'opinion de mon milieu professionnel, la gauche est actuellement contrainte à prouver sa différence avec la droite. En même temps, comme le soulevait Montebourg récemment, il apparaît que le catalogue habituel de promesses ne puisse satisfaire l'opinion. La précédente élection présidentielle en a montré les limites. Un candidat qui n'est pas convaincu par l'ensemble du programme qu'il défend est aujourd'hui décrypté par l'opinion. Il est donc impératif que le parti socialiste et la gauche dans son ensemble abandonne cette fâcheuse habitude.

L'autre problème tient sans doute dans l'incompréhension de la gauche française du sens de l'élection présidentielle. Qu'il s'agisse du parti socialiste ou de ses alliés historiques, le parti communiste et les verts, la démocratie interne, louable la plupart du temps, devient un handicap lorsqu'il s'agit de se rassembler derrière un leader. A l'opposé de la culture caporaliste de la droite, il ne suffit pas de montrer ses muscles pour s'imposer. Il traîne souvent comme un parfum de révolte et d'absolu parmi les militants, de sorte qu'à l'intérieur des partis, comme entre partis, la gauche accouche bien souvent d'une synthèse molle.

En résumé, celui ou celle qu'attendent mes collègues portera un projet déjà bien élaboré, cohérent et convaincant, qui s'axera sur une dizaine d'axes majeurs, pas plus.

Pour s'imposer dans le vote interne au PS, Ségolène Royal avait, en 2006, une idée force : la démocratie participative. En 2011, elle comme les autres candidats seront attendu sur les grands problèmes de la société française : le chômage de masse, la justice sociale, l'image de la France dans le monde, la place de l'Islam en France, les déficits publics, l'exemplarité de la classe politique, l'immigration, la transparence, l'insécurité, la place de la fonction publique, la politique industrielle, l'écologie, la régulation de la finance mondiale, la fiscalité, l'éducation et la formation, etc. Evidemment, l'actualité dictera sans doute les grands thèmes à traiter en priorité vis-à-vis du corpus électoral.

Travailler à un projet visionnaire, audacieux, radical mais crédible

La vision de ce que le candidat veut pour la France semble primordiale pour la plupart des salariés de mon milieu. La crise est dure et la plupart des gens en souffrent. Il faut donc pouvoir leur donner l'espoir d'un lendemain meilleur, à la fois pour eux mêmes, mais aussi pour les générations qui suivront. Le volontarisme politique qu'affichait Nicolas Sarkozy reste l'un de ses meilleurs atouts. La détermination est donc un enjeu majeur de la candidature. La valse hésitation de DSK commence à être un handicap assez important, si l'on en croit mes collègues. Le désir confine souvent à la frustration, et celle-ci mène à la haine. La déception de ces dernières semaines est à la mesure de l'espoir que certains portent en lui.

L'audace et la radicalité du projet sont aussi attendues au tournant. Evidemment, mes collègues attendent des objectifs inatteignables. On connait bien, dans notre travail, l'impact d'objectifs que l'on se fixe et que l’on n’atteint jamais. Mais personne ne se contentera de mesurettes visant à aménager l'ultra-capitalisme de Nicolas Sarkozy. Le compromis entre l'audace et la radicalité des propositions, d'une part, et la faisabilité de celles-ci, d'autres parts, est donc très important. La crédibilité de Ségolène Royal est son principal handicap à contre balancer par sa popularité latente assez surprenante dans mon milieu à contrario des études récentes des instituts de sondages, ainsi que son évidente audace et goût pour la transgression. Je serais assez intéressé par un sondage sur la question : "Si c'était à refaire, voteriez-vous pour Ségolène Royal ou Nicolas Sarkozy en 2007 ?". Je ne compte en effet plus les électeurs de Nicolas Sarkozy qui regrettent amèrement leur choix.

Dépasser les dogmes, être pragmatique, être en phase avec la réalité du terrain

Trop souvent la gauche (comme la droite) est taxée de dogmatisme dans ses propositions. Parmi mes collègues, la plupart fustige la réforme des 35 heures, révélatrice, selon eux, du manque total de relation avec le terrain de la part de la gauche. C'est donc un désavantage notoire de Martine Aubry, qui y reste pleinement associé. Ils fustigent aussi l'opposition systématique que la gauche française semble adopter à chaque réforme proposée par la droite. C'est le piège de la rhétorique dans laquelle s'est laissé enfermer le parti socialiste depuis le gouvernement de Lionel Jospin. La proposition d'un Shadow Cabinet, un moment portée par JM Ayrault, aurait sans doute permis de ne pas sombrer dans ce piège.

Ségolène Royal a pris une sérieuse avance dans sa campagne terrain. Martine Aubry, candidate non encore déclarée, cherche aujourd'hui à combler son retard tandis que DSK ne le veut peut pas de part ses fonctions au FMI. Ce dernier jouit en plus d'une très mauvaise image sur sa capacité à comprendre la problématique terrain de mes collègues. Ceci est à contrebalancer avec une image d'économiste de premier ordre. Reste à savoir si les Français choisiront un spécialiste économiste à un généraliste.

Etre exemplaire, transparent, avoir des valeurs

Finalement, abreuvé par l'actualité, les déboires de MAM après l'affaire Béthencourt, l'affaire de l'EPAD, l'affaire du yacht de Bolloré, la plupart de mes collègues insiste aujourd'hui sur l'absolu nécessité d'être exemplaire, transparent et d'avoir de vraies valeurs. A ce sujet, personne n'est vraiment tout blanc, mais des axes se dessinent.

Sur ce domaine, je vous livre ici les traits d'image, brutalement et sans filtre, dont mes collègues affublent les différents candidats à la primaire socialiste (ceux qui sont en mesure d'être désignés selon les études des instituts de sondage).

Si personne ne se rappelle de l'affaire des assistantes parlementaires de Ségolène Royal, cela ne manquera pas de repointer son nez dans la campagne. Reste à savoir si cela proviendra de la droite ou de la gauche. Personne n'a oublié sa sortie sur les 35 heures à l'école. Par contre, sa casserole sur l'encadrement militaire est plutôt bien accueilli au niveau de ses valeurs.(Que ses détracteurs se rassurent, elle n'a pas que des avantages notamment en terme de crédibilité - cf. plus haut). Clairement, en termes d'honnêteté, d'exemplarité, de transparence et de valeurs, elle est assez bien placée.

Plus grave que l'affaire des assistantes parlementaires, DSK possède une image de coureur de jupons, ce qui renvoie négativement à Berlusconi, dans l'actualité immédiate. Personne n'a oublié la sortie de Guillon à son propos, sur Inter. Pire, une vidéo d'une émission d'Ardisson spamme actuellement nos boites mails (Ne comptez pas sur moi pour relayer cette vidéo diffamatoire). La campagne niveau braguette a donc déjà commencé. Sans trahir de secret, je suis en mesure de vous dire qu'il ne s'agit que d'un début. En d'autres temps, membre d'un parti politique du centre, je peux vous assurer que ce dossier n'est pas encore sorti dans sa totalité. De plus, ce n'est qu'un dossier parmi d'autres plus graves. Les autres dossiers ne manqueront pas de sortir s'il s'annonce candidat.

Martine Aubry possède ses propres casseroles. A l'image diffamante ancienne d'alcoolique, elle cumule une image d'une tricheuse dû à son élection à la tête du parti socialiste. Sans doute, aurait-il été mieux valu de revoter ... Le mal est fait et cette image semble assez tenace. De plus, quelques uns évoquent des valeurs à géométrie variable. Entre la mise en place d'une alliance avec le MoDem localement et son opposition à cette même proposition au niveau national porté par Ségolène Royal, le message est sans doute confus. Rien d'insurmontable à mon sens, d'autant qu'elle dispose du parti pour éteindre les feux qui ne manqueront pas d'être allumés par les camps internes et adverses.

François Hollande... que dire ?... rien puisque aucun de mes collègues n'en parle... c'est une différence que la presse parisienne et son équipe de campagne devrait méditer.

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