J-513 - Discours et réalité

Une journée en enfer

Avant-hier, je me suis rendu à mon travail en voiture. Sans vous donner trop de détail, je travaille dans les Yvelines, à côté de Plaisir. Le parking marquait l'absence de plusieurs collègues, alarmés par les conseils de prudence de Meteo France.

Vers midi, il s'est mis à neiger assez fort mais pas trop. Les collègues et moi sommes partis manger à pied. Les allées avaient été salées. Au retour de la cantine, nulle trace de ce salage.On s'inquiète, on regarde par la fenêtre du bureau, on constate que c'est un peu trop (10 cm en 2 heures). Il est 14h30, ma femme m'appelle pour me dire qu'elle rentre en RER et que je dois passer chercher la petite. Je décide donc d'y aller, avec plusieurs autres collègues. J'ai un SUV équipé de pneus neige.Sur la route, je constate qu'il y a plus de 10cm de neige. Dès la première côte, c'est l'enfer.

Je me branche sur Radio Bleu Ile de France, la seule radio à donner des infos traffic en continu dans ce genre de cas. Ca se poursuit mal, on parle de 3 accidents impliquant des poids lourds sur la N118. Ca continue avec un accident sur l'A86 et une situation bloquée à Vélizy. Je décide de prendre la N12, et de sortir à Saint Quentin en Yvelines. Des collègues nous disent que d'autres collègues sont coincés sur l'A86, et à Plaisir. Ils nous disent qu'aucune route n'est salée, rien n'est dégagé, aucun chasse neige, aucun pompier à l'horizon, aucun gendarme au coin de rue.

je renonce à la N12, décide de passer par les petites routes. J'ai plusieurs côtes sur ce chemin. A chacune d'entre elle, je vais aider plusieurs infortunés. Personne ne fait la circulation dans les bourgs difficiles à traverser. Les chicanes en côte sont une vraie plaie. La plupart des gens coincés n'ont ni pneus neige, ni chaines. Une couche de glace de plusieurs centimètre se montre peu à peu à la place de la neige. Parfois, je dois débrancher l'ESP pour avancer, signe d'une route transformée en patinoire.

A 15h30, ironie du sort, un pompier est en carafe dans une côte. Je croise un bus Veolia chargé de faire la sortie scolaire du village duquel je viens. Je leur dit qu'il leur reste environ une heure de route. A 17h, je croise la N10 à Maurepas. Je ris jaune quand j'entend Brice Hortefeux déclarer qu'il n'y a pas de pagaille alors que sous mes yeux se déroule une scène de chaos. Je ris jaune encore quand j'entend que le ministre demande seulement maintenant aux poids lourds de ne pas circuler.

Evidemment à l'antenne de Bleu IDF, les conseils des animateurs se succèdent : démarrer en seconde, ne pas quitter son véhicule, être souple sur l'accélérateur, etc. Les témoignages d'une véritable catastrophe aussi : N118 et A86 fermées à la circulation, N20, N10, A1, A12, A13, A4 saturées, Bus arrêtés, RER C arrêté, Transilien arrêté, RER B 3 trains sur 4, une personne signale un accident, une autre, qu'elle est coincée, etc. Ouf le tramway circule... sauf que moi, je m'en fous... Ce que je vois sur la N10 me fait continuer sur les petites routes. Je prend 3 adolescents sortis de leur lycée en stop. Le plus âgé me dit qu'il n'y a pas de car de ramassage scolaire et que le lycée les a lâché comme ça dans la rue. A 18h30, j'arrive aux Mesnuls, dépose mes lycéens, prends aussi sec en stop un infirmier qui venait de faire Versailles - Les Mesnuls à pied depuis le midi. C'est le bordel, me dit-il. Il doit, comme moi, aller chercher sa fille chez la nounou. Sur le chemin, 4 véhicules sont dans le fossé, parfois le conducteur est encore à bord. Mon passager infirmier s'enquiert de leur santé. Ouf... tout va bien. On croise 2 camions les 2 roues dans le fossé. Dans une descente et pour changer, une BMW chasse du train avant. J'arrive à Chevreuse et là bravo, c'est déneigé et salé... merci les services techniques de Chevreuse. Je dépose mon infirmier.Je passe au dessus de la N118 et constate qu'il s'agit d'un gigantesque parking de voitures. Des gens marchent le long des voies, toujours pas de gendarmes, toujours pas de pompiers, toujours pas de saleuse ou de deneigeuse. Je prend ma fille chez la nounou, étonnée de me voir arriver, et nous arrivons à 19h15.

J'ai l'impression d'avoir roulé pendant 10 heures, le dos en vrac, les nerfs à vif.

Pour toute autorité, j'ai croisé un pompier et un gendarme totalement perdu.

Gueule de bois et coup de gueule

Le lendemain, Sytadin m'annonce que la N118 et l'A86 sont encore fermées. Je décide de bosser de la maison. J'ai la gueule de bois.

Au petit dej, je regarde Nadine Morano sur BFM TV. Elle était l'invitée de Jean-Marc Bourdin. Ces premiers mots m'ont fait fermer le poste de TV... Elle nous explique que tout ceci est exceptionnel, qu'on n'a pas vu cela depuis au moins une génération, et que Meteo France n'a pas fait son boulot. Elle confirme que Brice Hortefeux ne pouvait pas savoir à l'heure où il s'est prononcé. Elle conclut sur le fait que les véhicules ont bloqués les engins de déneigement...mais que le gouvernement, heureusement, a mis tout en oeuvre en ouvrant des centres d'hébergement.

Mais quel est donc ce pays où des irresponsables politiques peuvent nous sortir de tels inepties ?

Est-ce que l'on tape sur Mme Irma si elle se trompe de la couleur de la neige ?

Depuis plusieurs jours, nous savions qu'un épisode de neige allait traverser le pays. Personne ne conteste le fait que le volume de neige était imprévisible. Mais personne ne comprend que cela soit un pretexte pour ne pas prévoir et anticiper. Après la canicule, après Xynthia, après les épisodes pas si anciens de neige en région parisienne (1996 et 2003), rien n'a été fait pour parer à l'exceptionnel. Cela reste une excuse pour ne rien faire.

Qu'est ce que cela coutait de mettre sur le pont les services de la DDE, prêt à y aller le plus vite possible, mettre l'armée en alerte au cas où ?

Si les déneigeuses et les engins de salage avaient été mobilisé vers 13h00, alors que bien d'entre nous commençaient à s'inquiéter, il n'y aurait pas eu cette pagaille.

Communication et réalité

Comme la pénurie de carburant qui n'existe pas, le nuage de Tchernobyl qui ne passe pas au dessus du territoire français, la communication politique a un véritable problème avec la vérité. On préfère nier que reconnaître que l'on s'est trompé. Pire, on ment et on détourne...

Plus c'est gros plus ça passe. Hortefeux se targue d'initiatives qu'il n'a pas prises, comme la mise à disposition de centre d'hébergement. En majorité, elles ont été le fruit d'initiatives locales (communes, entreprises, centres commerciaux). Quelques unes ont été le fruit du ministère. Mais lorsque l'on prend cela comme argument, il faudrait au moins que cela soit une majorité. Et le ministre d'affirmer que personne n'a dormi dans sa voiture... Ca c'est le ponpon...

L'autre plaie de la communication politique, encore plus actuelle mais qui n'est pas seulement française, c'est le discours préparé et répété sans vergogne ni remord. Le discours de Morano ce matin là était bien évidemment totalement prémâché. Pour preuve, mot pour mot, c'est exactement ce que Brice Hortefeux a ressorti à Elise Lucet le midi. Cette technique vise à faire admettre une contre vérité par la majorité contre la minorité qui sait. Et puis, calomnier, calomnier, il en restera toujours quelque chose. C'est tout simplement scandaleux et insupportable, pour ceux qui ont vécu la situation.

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