J-587 : Le 2 octobre, on en sera...

Une fois n'est pas coutume, ma femme et moi serons présent dans une manifestation.

J'avais pourtant juré qu'on ne m'y reprendrait plus depuis les manifs étudiantes auxquelles j'avais participé. Trop jeune pour comprendre les enjeux, manipulé par de futurs apparatchiks du PCF, j'avais scandé "Et hop ! Jospin plus haut que Devaquet ..." sans savoir même qui était ce dernier, ni comprendre toute la réforme que Jospin avait écrite ; j'avais chanté le traditionnel "Un pas en avant, deux pas en arrière, c'est la politique du gouvernement"...Bref, un vrai baptême du feu ... Sauf qu'aujourd'hui, je les trouve pas si mal ces réformes...

Dans notre milieu professionnel, on fait peu grève pour des raisons plus ou moins valables. On prend souvent comme motif la perte de salaire engendrée. Celle-ci est en réalité toute relative. Contrairement aux fonctionnaires, un salarié du privé peut perdre son salaire par heure de grève et non par journées entières. Le second motif invoqué, lui plus valable, est en rapport avec la vision que laisse un grèviste à son employeur ou son encadrement. Dans un futur billet, j'aborderai sûrement les conditions de travail des prestataires, salariés de SSII. Je dirais simplement que si un salarié du privé souhaite changer d'emploi, ou souhaite stagner dans sa position hiérarchique, il lui suffit de faire grève et de l'afficher comme tel. Plus généralement, la plupart des salariés du privé prennent des RTT quand ils en ont pour se rendre dans une manifestation. C'est donc une grève sans l'être.

Pour ma femme, ce sera une première, elle qui n'a jamais fait grève, qui n'a même jamais manifesté. C'est dire l'exploit réalisé par Laurent Wauquiez et Eric Woerth. Finalement, de son propre aveu, elle ne serait pas allée manifester sans leurs fanfaronnades, vantant leur supposée pédagogie, minimisant le nombre de manifestants et le consensus négatif autour de leur réforme.

Pédagogie ?

Qui s'est intérressé vraiment à la future réforme est tombé sur le site de propagande du gouvernement http://www.retraites2010.fr. Le premier constat c'est qu'on nous noie de chiffres en tous sens pour justifier l'urgence de la réforme. Personne ne nie le fait qu'une réforme est obligatoire. Cela ne fait pas débat mais pourtant c'est l'argument numero 1 de la communication gouvernementale. Ensuite, rien n'est vraiment expliqué au fond des choses, par des exemples concrets.

TINA

Dans un premier temps, on nous a joué la fameuse musique du TINA - There is no alternative -. Le constat est simple et vous n'avez rien à dire, parce qu'il n'y a aucune alternative. La preuve : ailleurs, chez nos voisins ils ont adopté des mesures similaires et souvent bien pires que les notres. C'est négociable mais on ne peut toucher au socle de la réforme, qui couvre à priori quasiment tout le champ de la réforme. En somme, négociez les alinéas pendant qu'on vous assomme avec les gros chapitres...

Comme le diable se cache dans les détails, nous allons rétablir quelques vérités à propos du régime de retraite de nos voisins, sur lesquels nous sommes censés prendre exemple :

France de Woerth

  • Age minimum : 65 ans (58 ans, 59 ans et 60 ans pour ceux qui ont respectivement commencé à 14 ans, 15 ans et 16 ans)
  • Durée de cotisation : 41,5 ans
  • Taux plein : à 67 ans
  • Sortie du marché du travail : à 59,3 ans en moyenne (2008)
  • Liquidation des droits : à 61,5 ans en 2009

Allemagne

  • Age minimum : 63 ans (avec une décote de 0.3% par année de cotisation)
  • Durée de cotisation : 35 ans
  • Taux plein : à 67 ans ou à 65 ans et 45 annuités de cotisation
  • Sortie du marché du travail : à 61,7 ans en moyenne (2008)
  • Liquidation des droits : à 63,2 ans en moyenne en 2006 (60,7 ans avec les dispositifs d'invalidité)

Espagne

  • Age minimum : 67 ans
  • Durée de cotisation : 25 ans minimum et 35 ans pour une retraite à taux plein
  • Taux plein : à 67 ans
  • Sortie du marché du travail : à 62,9 ans en moyenne (2008)
  • Liquidation des droits : à 62,9 ans en moyenne (2006)

Pays-Bas

  • Age minimum: 67 ans, ou 63 ans si 40 ans de cotisation à un fond de pension
  • Durée de cotisation: 50 ans de résidence
  • Taux plein : à 65 ans
  • Sortie du marché du travail : 63,2 ans en moyenne (2008)
  • Liquidation des droits : à 65 ans en moyenne
  • Réforme en projet: l'âge minimum va être porté à 67 ans d'ici à 2025

Royaume-Uni

  • Age minimum: 65 ans pour les hommes, 60 ans pour les femmes.
  • Durée de cotisation: 44 ans pour les hommes et 39 ans pour les femmes
  • Taux plein (a): à 65 ans pour les hommes, 60 pour les femmes
  • Sortie du marché du travail: à 63,1 ans en moyenne (2008)
  • Liquidation des droits (b): à 62,3 ans en moyenne (2006)
  • Réforme en cours: l'âge minimum va être porté à 68 ans d'ici à 2046, mais la durée de cotisation passe à 30 ans

Danemark

  • Age minimum: 65 ans, ou 60 ans grâce au plan d'épargne retraite anticipée
  • Durée de cotisation: 40 ans de résidence
  • Taux plein (a): à 65 ans
  • Sortie du marché du travail: à 61,3 ans en moyenne (2008)
  • Liquidation des droits (b): 61,9 ans en moyenne (2006)
  • Réforme en cours: l'âge minimum va être porté à 67 ans (62 ans avec le plan d'épargne retraite anticipée) d'ici à 2027

Au délà de tous ces éléments de comparaison, il faudrait ajouter d'autres éléments qui rentrent en compte dans ce débat :

  • le taux de fécondité
  • le solde migratoire
  • le taux d'emploi des 55-64 ans
  • l'évolution de la proportion de la population de plus de 65 ans sur la population totale
  • le taux de pauvreté des plus de 65 ans
  • le rapport pension de retraite/revenu salarié moyen

On voit bien là la limite d'une comparaison européenne. Cela rend illisible toute démarche de rapprochement tant chaque situation est diverse. Certains ont adopté depuis longtemps des systèmes de retraite à multiples étages alliant retraites par répartition et retraite par capitalisation, faisant une place plus ou moins importante aux fonds de pension. Certains ont choisi d'augmenter les prélèvements obligatoires. Certains ont maintenu la durée de cotisation. Bref, heureusement, il n'y a pas de réponse unique et surtout, chaque pays a ses propres problématiques.

Manifestement, nous avons un problème de taux d'emploi des seniors et des jeunes qui entraine des rentrées trop faibles pour que le modèle soit rentable. En augmentant ce taux d'emploi, tous les calculs de financement tiennent. Mais l'emploi privé ne se décrète pas. Il s'encourage. En l'absence de politique industrielle et économique digne de ce nom, l'emploi régresse en France.

Les allemands, eux, font face à une fécondité catastrophique et un solde migratoire qui ne compense pas le déséquilibre naissance/décès, de sorte que la population vieillit dangereusement. Le nombre d'actifs risque d'y être trop peu important pour le nombre de retraités. Ils ne pourront pas assez jouer sur le taux d'emploi des seniors déjà élevé.

Les britaniques ont, comme nous, une démographie plutôt bonne. Ils ont un taux d'emploi des jeunes et des seniors largement supérieurs à nous. L'âge de départ effectif à la retraite est quasi égal à l'âge de départ légal. Mais ils souffrent d'une pauvreté très importante des plus âgés. Quand le rapport retraite moyenne/revenu salarié moyen est de l'ordre de 103% en France (il y a aussi un problème là), ou 92% en Allemagne, il n'est que de 80%, avec une exposition très disparate à la pauvreté selon l'origine sociale et le sexe (42% des femmes britanniques de plus de 65 ans sont pauvres). Les réformes effectuées faites par le Royaume Uni n'ont rien d'un coup de rabot. Au contraire, il s'agit tout en assurant le financement de rendre la retraite plus juste pour les plus défavorisés, dans un système qui fait la part belle aux fonds de pension.

Age légal de départ à la retraite et taux plein

Pas une seule fois, on ne vous évoque le fait qu'il vous faudra travailler jusqu'à 67 ans pour bénéficier d'un taux plein. La précédente réforme l'avait déjà porté à 65 ans. L'âge légal nous permettra de partir à la retraite mais avec une décôte très importante, en particulier pour les femmes qui ont des parcours professionnels fragmentés et pour les ouvriers ayant commencé à cotisé souvent très tôt.

Prenons un ouvrier de 48 ans aujourd'hui. Né en 1962, selon l'enquête Emploi 2008 de l'Insee, il est rentré dans la vie active en moyenne à partir de l'âge de 17,9 ans, soit à partir de 1980. Ne bénéficiant pas des mesures "Carrières longues", pour partir plus tôt à la retraite à taux plein, il lui faudra avoir côtisé 164 trimestres et avoir l'âge minimum de 62 ans. Théoriquement, il aura atteint les164 trimestres de cotisation à 59 ans. Mais il devra continuer à travailler pendant 3 ans pour obtenir sa retraite à taux plein. Il aura alors cotisé 44 ans (176 trimestres).

Pénibilité ou Incapacité

Ségolène Royal a visé juste lors de son émission A vous de juger. Pire qu'un abus de langage, il s'agit là d'une tromperie en règle. Lier pénibilité et incapacité au travail, c'est tout simplement un attentat à l'intelligence des français. Tout le monde sait qu'un ouvrier ayant démarré son activité tôt a une espérance de vie plus courte qu'un cadre dirigeant. Tout le monde sait aussi qu'une incapacité de travail n'a aucun rapport avec l'espérance de vie. Certes, une ALD (Affection longue durée) telle que le cancer est déclarée, sans souci, comme invalidante. Mais, en parlant du cancer, il ne se déclare souvent qu'après la retraite prise. Malheureusement, nombre d'entre nous avons des exemples de personnes décédées juste après la retraite d'un cancer détecté après l'activité professionnel. Sans abuser, ce cancer n'est pas forcément en lien avec l'activité excercée. Mais gageons qu'un certain nombre le sont réllement (désamiantage, ect.).

Pourquoi ne pas lier la durée de cotisation à l'espérance de vie ? Pourquoi ne pas aborder sereinement la problématique du taux de cotisation ? Pourquoi ne pas diversifier les sources de revenu en faisant participer le revenu du capital par exemple ?

Bref, tout cela est très dogmatique et contrairement à l'énormité entendue hier sur les GG de la part de Claude Goasguen, le libéralisme a bien ses dogmes comme toute idéologie. Le sujet de la retraite est complexe mais ne mérite pas un faux débat.

On pourrait tant en dire que ce billet n'y suffira pas.

En tous cas, à samedi, MM Wauquiez et Woerth,

dans la rue ...


 

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