Ouvrons le débat

Colloque international et interdisciplinaire, du 27 au 29 septembre 2018, à l’Université Paris Diderot, sur le racisme et la discrimination raciale, ainsi que sur l’antiracisme et l’anti-discrimination dans les espaces scolaire et académique.

Il est globalement connu et admis aujourd’hui que le racisme et les discriminations ethniques et raciales structurent divers secteurs de la société française (emploi, logement, etc.). Cependant, certains domaines, comme celui de l’éducation formelle, demeurent sous-examinés. Ils bénéficient d’un a priori qui délégitime ce questionnement, en raison des principes universalistes et égalitaires que les institutions éducatives promeuvent et de la réputation de désintéressement des professionnel·le·s qui y œuvrent. Racisme et discrimination sont ainsi présumés être des phénomènes intrinsèquement exogènes et hétérogènes par rapport à une école référée à un idéal. A contrario, l’éducation se voit attribuer un rôle crucial dans l’antiracisme. Dans le cadre des luttes politiques, la pédagogie anti-oppressive est un domaine investi de longue date, notamment comme vecteur de conscientisation, depuis les travaux de Paolo Freire. Du côté de l’antiracisme institutionnel, notamment celui de d’État et de l’Ecole, éduquer contre le racisme vise l’adhésion des générations futures aux « valeurs de la République ». En-deçà des principes affirmés, qu’en est-il, en réalité, du racisme et de la discrimination raciale, ainsi que de l’antiracisme et de l’anti-discrimination dans les espaces scolaire et académique ? C’est l’objet d’un colloque international et interdisciplinaire, qui a lieu du 27 au 29 septembre 2018 à l’Université Paris Diderot, et qui vise à ouvrir le débat sur ces questions encore insuffisamment légitimes dans les espaces politique comme académique.

Un champ de recherche à construire, une problématique à légitimer

Malgré l’existence, depuis une cinquantaine d’années, de travaux attestant de logiques d’ethnicisation – c’est-à-dire d’imputation d’origines vues comme primordiales - et de discrimination dans quasiment toutes les dimensions de l’ordre scolaire, la connaissance sur l’état de la situation demeure, à ce jour, quelque peu fragmentaire. Des travaux relativement anciens avaient souligné la force des représentations racisées hiérarchisant les publics scolaires (ceux de Daniel Zimmermann, de Jean-Claude Durand...), le poids des critères sociaux et ethniques dans les jugements enseignants (par exemple, Ruth Akers Porrini & Jean-Pierre Zirotti) et dans le rapport de l’institution scolaire aux habitants des quartiers populaires (Alain Léger & Maryse Tripier), ou encore des logiques de composition ethnique des classes (Jean-Paul Payet). Si des enquêtes récentes actualisent ces constats en montrant la saillance persistante des catégorisations ethno-raciales dans les représentations des agents scolaires (travaux de Françoise Lorcerie, Fabrice Dhume-Sonzogni, Géraldine Bozec...), dans les débats et prises de décision des conseils de classe ou de discipline (Stéphane Zéphir), elles demeurent dispersées. D’autres travaux, plus rares encore, montrent que les logiques et critères discriminatoires opèrent, pour une part ouvertement, dans la sélection des futur·e·s enseignant·e·s (cf. l’enquête d’Anne-Françoise Déquire sur les jurys), et aussi que le racisme s’éprouve, par exemple pour les personnels vus comme noir·e·s ou héritiers de l’immigration, tout au long des carrières (cf. Samuel Bérard, Pascale Audebert...). De récentes enquêtes statistiques permettent également de mettre au jour les processus discriminatoires visant les personnes vues comme musulmanes dans l’accès aux filières universitaires (enquête de Marie-Noëlle Decharne & Eric Liedts dans le Nord-Pas-de-Calais) ou dans l’accès aux écoles privées (étude des économistes Loïc Du Parquet, Thomas Brodaty & Pascale Petit), ou encore montrent l’importance et l’impact de la ségrégation ethnique dans le système scolaire (Georges Felouzis, Françoise Liot & Joëlle Perroton). Depuis les travaux pionniers de Philomena Essed sur la question, au début des années 1990, l’on commence par ailleurs à en savoir plus sur le caractère quotidien de l’expérience du racisme (cf. les enquêtes de Yaël Brinbaum & Jean-Luc Primon, Mireille Eberhard & Patrick Simon, ou encore d’Odile Ferry & Elise Tenret pour l’observatoire national de la vie étudiante). Pourtant, tout se passe encore largement comme si ces questions étaient en elles-mêmes peu légitimes, en raison de la conception idéalisée du rôle de l’école, du tabou français sur « la race », mais également d’une conception souvent réductrice de ce que sont le racisme et les discriminations raciales.

Saisir le racisme et la discrimination comme rapport social

La faible légitimité de ces questions a partie liée avec une représentation majoritaire du racisme comme relevant soit d’une idéologie (imputée prioritairement à l’extrême-droite), soit de « dérapages » individuels et exceptionnels, et d’une conception des discriminations comme renvoyant soit à des actes individuels délibérés, soit à des politiques systématiques (en référence aux expériences historiques institutionnalisées telles que la ségrégation aux Etats-Unis ou l’apartheid en Afrique du Sud). Ces représentations dominantes du racisme et des discriminations se retrouvent dans les initiatives politiquement les plus visibles en France, à l’exemple du travail de la « Commission contre le racisme et le négationnisme à l'université Jean-Moulin Lyon III » au début des années 2000. Mais ce type de conceptions est également attesté au niveau des professionnels scolaires (voir notamment les travaux de Fabrice Dhume-Sonzogni). L’institution scolaire et ses agents tendent à attribuer la source du problème aux publics scolaires, élèves et familles, ce qui peut s’apparenter, in fine, à une lecture raciste de la situation : on « reproche [aux] enfants [de familles immigrées] d'introduire dans l'école les problèmes de la crise urbaine et d'être source de paralysie pour les enseignants, de tensions, de violence, ou d'une ethnicisation qui se prolonge par des provocations culturelles » (Michel Wieviorka, Le racisme, une introduction, Paris, La Découverte/Poche, 1998, p.99). Cette définition du problème est perceptible dans le discours institutionnel qui vise surtout les « discriminations entre élèves » et non le fonctionnement de l’Ecole elle-même.

A l’instar de la question des classes sociales et du genre, dans le champ éducatif comme ailleurs, le racisme et la discrimination raciale relèvent en fait d’un système de hiérarchie sociale fondé sur des processus d’altérisation et d’essentialisation (de racisation, selon le terme de la sociologue Colette Guillaumin) des individus et des groupes. Ces processus ne se réfèrent pas nécessairement explicitement aux catégories de « race », mais peuvent mobiliser et essentialiser les registres de la culture, de la religion, ou se revendiquer de la laïcité (cf. les travaux de Géraldine Bozec, Valérie Orange...). Ce système hiérarchisant emprunte certes à des valeurs et des idées racistes toujours en circulation, mais il a surtout une face pratique et matérielle, et s’inscrit dans un ordre d’expérience quotidien Ainsi, des micro-logiques d’agression, d’exclusion, de discrimination et d’humiliations, vécues régulièrement, font système et font écho à des macro-logiques plus structurelles et parfois institutionnalisées (discriminations légales, etc.). Le racisme et la discrimination fonctionnent généralement à bas bruit, se manifestant de manière diffuse dans les pratiques les plus courantes, banales et souvent impensées de la vie de tous les jours, se traduisant dans une expérience singulière et dégradée de socialisation, de formation, ou de vie, au sein du cadre scolaire ou universitaire, ainsi que le montre la thèse d’Oscar Quintero au début des années 2010.

Une approche articulée et contextualisée des rapports sociaux

Poser la question du racisme et des discriminations raciales à l’école et à l’université ne peut cependant se faire de manière entièrement autonome, vis-à-vis d’autres rapports sociaux tels que la classe sociale ou le sexe. Le racisme est en effet souvent genré, conduisant à des expériences sociales différenciées selon la position des personnes dans l’ordre du sexe et/ou des sexualités. Ses formes peuvent également varier selon la position socio-économique des groupes sociaux en présence, donc aussi selon les territoires d’implantation des établissements scolaires et académiques — sans compter les effets indirects de labellisation des territoires, parfois simples métonymies de catégorisations socio-raciales. Il est donc nécessaire, pour étudier et interpréter ces phénomènes, de prendre en compte la manière dont opère, dans l’école, la micro-physique du pouvoir, dans l’articulation des expériences, des pratiques, et des fonctionnements des divers systèmes de hiérarchie sociale. De la même manière, comprendre le racisme dans les champs scolaire et académique implique de prendre en compte la singularité de ces espaces, structurés l’un et l’autre par des systèmes spécifiques de pouvoir, d’organisation et de distribution du travail – en lien avec le savoir –, et traversés par un rapport de hiérarchisation à la fois entre adultes et enfants, entre enseignant·e·s et élèves ou étudiant·e·s., et entre catégories de professionnel·le·s (directions, enseignement, vie scolaire, administration, services techniques, de nettoiement ou de sécurité, etc.). De ce point de vue, trop rares encore sont les travaux qui scrutent de manière fine les espaces, les modes de relations, les trajectoires et les propriétés des acteurs et des contextes qui favorisent la saillance des catégorisations ethno-raciales et le développement de processus discriminatoires, ou, au contraire, qui les contiennent et les préviennent.

Les orientations du colloque

Le colloque « Racisme et discrimination raciale, de l’école à l’université » (Université Paris Diderot, 27-29 septembre 2018) vise à ouvrir le débat, à partir d’un état des connaissances actualisé de ces questions. Il se propose de dresser une « cartographie » de ce que l’on sait ou non sur ces processus, dans les domaines scolaire et académique. ll vise également à rendre audibles et discutables des questions controversées, des travaux souvent invisibilisés, en permettant le dialogue entre des points de vue de recherche et des points de vue de l’action. Plusieurs grands axes de questionnement structureront les présentations et les débats :

  • Que sait-on des expériences et vécus des discriminations et du racisme quotidien dans les divers types d’écoles et d’établissements, dans le secteur public comme privé, de la maternelle au secondaire et dans les universités ou établissements d’enseignement supérieur ? Comment sont-elles vécues et/ou pensées par les acteurs·rices concerné·e·s, tant du côté des publics (élèves, étudiant·e·s, familles) que des agents de ces institutions dans le cadre de leur travail ?
  • De quels éléments d’objectivation empirique dispose-t-on à ce jour pour attester, documenter voire mesurer la réalité du racisme et des discriminations, pour comprendre l’organisation, le fonctionnement et la dynamique de ces processus ? Quels contextes, espaces et modes de relation favorisent l’émergence et le développement des processus d’ethnicisation, de racisation et de discrimination, ou au contraire, les préviennent et les limitent ?
  • Que sait-on de l’« héritage » colonial, des transferts et des circulations (d’imaginaire, d’organisation, de personnels, de pratiques…) entre, d’une part, l’école et l’université coloniales, et, d’autre part, les institutions éducatives actuelles ? Dans quelle mesure peut-on voir des logiques de continuité ou au contraire de discontinuité, et des transformations historiques du racisme et des discriminations au sein de ces institutions et espaces sociaux ?
  • Enfin, quel est l’état des pratiques et des luttes antiracistes et antidiscriminatoires dans les espaces scolaire et académique ? Quelles sont les formes de résistances mises en œuvre face à ces processus oppressifs, à quoi s’opposent-elles et quels en sont les effets ? Quelle analyse peut-on faire, plus largement, de l’action ou de l’inaction scolaire/universitaire, pour réguler ou contrer le racisme et les discriminations ?

Pour le comité d’organisation du colloque : Romane Blassel, Géraldine Bozec, Fabrice Dhume, Aude Rabaud (URMIS - Unité de recherches Migrations et société – CNRS/IRD/Universités Paris Diderot et Côte d’Azur.)

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