Coronavirus : les enfants maltraités sacrifiés

Derrière les services soignants en premières lignes dans le traitement des patients touchés par le Coronavirus, les services de l'aide sociale à l'enfance chargés de continuer de s’occuper des enfants maltraités se trouvent sans moyen, abandonnés face à des injonctions institutionnels paradoxales. Cette crise sanitaire illustre le désastre déjà annoncé de la protection de l'enfance en France

La pandémie actuelle engage des moyens sans précédent et un secteur revient, à juste titre, sur le devant de la scène, le milieu soignant. Médecins, infirmiers aides-soignants, agents de régulation médicale, sont en premières lignes et il est tout à fait normal de valoriser leur investissement sans limites, de les soutenir et de les encourager.

Mais derrière les soignants, d’innombrables autres professions continuent d’exercer, car il n’y a pas d’autres solutions : dans les EHPAD et les soins aux personnes âgées, les médias relèvent l’importance de soutenir les personnels. Mais en protection de l’enfance et dans tous les services sociaux qu’en est-il ? RIEN. Pas un mot, pas un moyen, pas une attention. Pourtant l’aide sociale à l’enfance est l’un des services essentiels de la République et n’est pas épargné par les conséquences de l’épidémie de Covid-19.

Pourtant tous ces enfants placés en foyer, en MECS (Maison d’Enfants à caractère social), en famille d’accueil ou pour les plus petits en pouponnières, ne peuvent pas se garder tout seul. Et je mets au défi quiconque de donner un biberon ou changer la couche d’un nourrisson à moins d’un mètre. Pourtant ces professionnels ne sont pas considérés comme prioritaires, car ils dépendent du secteur social.

Aujourd’hui plus 60 000 enfants placés sont concernés, des milliers d’assistantes maternelles, de familles d’accueil, d’éducateurs, de puéricultrices, et autres professionnels de ce secteur social se retrouvent sans aucune protection alors qu’ils sont exposés comme tout le monde au possible transmission du coronavirus. Nombre d’agents se voient refuser l’exercice de leurs droits de retrait ; ceux qui n’ont pas ou plus d’enfant en bas âges sont sommés de remplacer leurs collègues confinés à domicile, le tout, sans la moindre protection et sans illusion sur le fait que toutes ces heures supplémentaires ne seront probablement pas réglées avant bien longtemps, si elles le sont un jour. Et les professionnels encore en poste se voient obligés de se transformer en enseignants sans aucun espace adapté ; sans parler de l’ergonomie de ces lieux d’accueil collectif qui ne sont absolument adaptés à une situation de confinement que ce soient les salles de jeux, de repas ou les chambres puisque désormais les espaces extérieurs sont proscrits.

Le confinement m’a tué

Et que dire de tous ces enfants et adultes victimes de violences intrafamiliales qui se trouvent confinés avec leur bourreau dans leur famille sans aucun moyen de solliciter de l’aide ? Dans certains Conseils Départementaux il a été dit aux agents de ne plus faire aucune évaluation de situation de maltraitance « sauf extrême urgence » sauf que celle-ci n’est jamais définie. Combien d’enfants vont être violés dans l’indifférence générale ? Combien vont continuer d’être massacrés tout comme bien des femmes u des hommes victimes de violence conjugale ? Combien d’enfants vont développer des conduites addictives, des conduites à risque ou se suicider ? Combien d’agents finiront épuisés psychiquement et anéantis ? Qu’en sera-t-il de ce chiffre noir de la maltraitance en période de confinement alors que tous les services de protection qui devraient être renforcés sont appelés au télétravail ou mis en chômage technique (secteur associatif) ? Comment une assistante sociale ou un éducateur chargé d’évaluer au domicile les situations peut-il le faire par téléphone ?! Il faut être totalement irresponsable et éloigné de la réalité du terrain pour oser prendre de telles décisions tout comme il faut être inconscient pour laisser en poste des professionnels et les enfants accueillis sans le minimum de matériel (masque, gel hydroalcoolique).

Ce qui se passe actuellement est catastrophique, mais juste à l’image du désastre de la protection de l’enfance en France dénoncé par nombre d’études, d’ouvrages, de publications, d’agents de terrain, depuis des années sans que rien ne change.

Combien d’enfants maltraités et de professionnels de la protection de l’enfance devront encore être sacrifiés et finir entre quatre planches de sapin pour que l’État réalise la situation actuelle et mène enfin une réelle politique de protection de l’enfance ? Pas celle d’annonces de crise après des émissions polémiques servant surtout la carrière politique des annonceurs, mais une vraie politique de terrain répondant aux besoins très concrets des enfants et des professionnels ?

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