Gare à l'effet d'optique : un «flash keynésien» n'est pas un changement de paradigme

Si tous les dirigeants sont soudainement devenus partisans de l'État, il serait illusoire de prétendre que le coronavirus enterre le néolibéralisme.

Ce 11 mars 2020 a des allures de débâcle pour les idées dominantes en économies. Voici Angela Merkel, la chancelière allemande qui renonce à son « Schwarze Null », son excédent budgétaire fédéral. Voici le gouvernement français forcé de reculer sur la privatisation d’Aéroports de Paris. Voici des plans d’actions ambitieux de plusieurs dizaines de milliards d’euros des États en Italie et au Royaume-Uni.

Est-ce alors la défaite du néolibéralisme comme le soutient Jean-Luc Mélenchon publié dans un tweet en fin de journée ? L’hydre aurait été abattue par un dragon plus féroce que lui, ce fameux coronavirus ? Désormais, on semble ne plus parler de concurrence, de marchés et de compétitivité, mais d’État, de coopération et de protection. 

Il faut pourtant prendre garde. Dans la longue présentation de ce que j’entendais par néolibéralisme dans La Guerre Sociale en France, j’insistais sur cette particularité de ce paradigme : l’incertitude radicale est intégrée au modèle et, dans ce cas, le recours à l’État n’est pas seulement tolérée, elle est requise. Cette action prend les formes classiques du keynésianisme, mais son but n’est que de rétablir les conditions d’un retour à la normale, celle de la marchandisation accélérée de la société. Il n’est donc pas alors si étonnant de voir le ban et l’arrière-ban néolibéral appeler l’aide de l’État alors que l’économie mondiale subit un double choc d’offre et de demande. Dans ce cadre, le rôle de l’État reste le même qu’auparavant : il est au service du capital.

Aucune des informations de ce 11 mars ne saurait venir infirmer ce fait. Angela Merkel fait un accroc à l’orthodoxie budgétaire pour pouvoir préserver la survie du Mittelstand exportateur qui est en première ligne de la crise chinoise et européenne par des aides exceptionnelles. Emmanuel Macron ne renonce pas à une privatisation qui, au reste, est déjà largement réalisé dans la gestion d’ADP, il prend acte des conditions de marché. Comme le ferait tout bon capitaliste. Quant aux plans de relance britanniques et italiens, ils répondent à une situation d’urgence. On recolle les plâtres des plans d’austérité du passé pour reconstruire à la hâte dix à quinze ans de destruction systématique des systèmes de santé…

Ce qui compte, c’est qu’à aucun moment ces mesures ne modifient sensiblement l’équilibre des forces entre le capital et le travail. Face à un choc externe d’une telle ampleur, la seule bonne réponse est un matelas de sécurité solide, autrement dit un État social capable d’absorber le choc : une assurance-chômage généreuse, des mécanismes de redistribution, une sécurité sur l’avenir assurée concrètement par les autorités. Ici, le mécanisme est différent : il faut « sauver les emplois », entendez « sauver les entreprises ». Une fois l’urgence passée, le travail devra à nouveau accepter les sacrifices nécessaires au fonctionnement « normal » de l’économie : il faudra à nouveau rétablir la compétitivité et assainir les finances publiques. À ce « flash keynésien » de l’urgence répondra un retour de bâton austéritaire. Plus que jamais, Capital rules, le capital commande. Et ceux qui voient ici autre chose que cette rude vérité pourraient bien lourdement se tromper.

La crise de 2008 nous offre pourtant un puissant antidote à une telle naïveté. Durant l’automne 2008 et l’hiver suivant, tout le monde était devenu keynésien. Certes, moins vite et moins franchement. Mais on sent aussi des réticences aujourd’hui, notamment au niveau européen. Pourtant, les plans de relance se sont aussi suivis alors. L’Allemagne en a fait deux et a creusé son déficit, la France et les Etats-Unis en avaient aussi fait un et la Chine avait sauvé tout le monde en se lançant dans une fuite en avant dont elle peinait à sortir lorsqu’a surgi le virus de Wuhan. Et puis, en 2010, le problème est devenu l’État. Celui qui devait « moraliser le capitalisme » pour reprendre les mots de Nicolas Sarkozy était devenu l’ennemi. Jean-Claude Trichet déclara en 2010 que l’austérité était le garant de la croissance et on est entré dans une terrible contre-révolution néolibérale qui a atteint des niveaux jamais vus en France à partir de 2017.

Les deux économistes qui avaient inspiré en 2010 l’ancien président de la BCE, Alberto Alesina et Francesco Giavazzi, ont écrit ce 11 mars 2020 un article dans le journal italien Corriere della Sera pour demander de faire « tout ce qui est possible » contre le coronavirus. Ces deux économistes sont-ils devenus de furieux keynésiens, eux qui viennent de publier un livre pour assurer que couper dans les dépenses publiques permet de dynamiser la croissance, leur thèse centrale ? On peut plutôt croire qu’ils savent que sans l’État, la crise risque d’être trop profonde. Mais on peut, de fait, à nouveau parier sans être sûr de se tromper qu’ils reviendront bientôt avec leurs savants graphiques expliquer que les niveaux de déficit atteints par cette lutte contre le coronavirus sont insoutenables et que, partant, il faut réduire les dépenses pour dynamiser la croissance…

Il en va de même pour l’Allemagne. Le « frein à l’endettement » constitutionnel allemand, adopté en juillet 2009, prévoit que l’État fédéral creuse les déficits en cas de circonstances exceptionnelles. On est dedans et donc, l’annonce d’Angela Merkel ne l’est guère, exceptionnelle. Mais cette règle d’or prévoit aussi une consolidation rapide du budget ensuite, avec des déficits supplémentaires placés sur un compte spécial qui devra être amorti. Un peu sur le mode de la règle d’or du futur système français de retraite qui, au reste, demeure toujours d’actualité semble-t-il…

Bref, ce « flash keynésien » ne doit pas faire illusion. Il n’est que le reflet d’une économie néolibérale à bout de souffle, mais qui n’est pas déterminée à abandonner la fuite en avant dans laquelle elle s’est lancée depuis 2008. Les structures intellectuelles, politiques et économiques demeurent bien là. Le monde du travail ajustera les conséquences de cette soudaine « envie d’État » par la suite.

Que retenir alors de ce moment ? D’abord que ceux qui voient dans toute intervention de l’État le salut se bercent d’illusion. Le néolibéralisme utilise l’État et tout ce que font les autorités publiques n’est pas forcément une sortie du néolibéralisme, bien au contraire. Ensuite, que se trompent aussi ceux qui pensent que le néolibéralisme tombera sous les coups d’un virus. Il peut aussi bien en ressortir plus vigoureux et renforcé politiquement comme, d’ailleurs, ce fut le cas après les crises de 2001 et 2008, alors même qu’il s’essouffle économiquement. La force du néolibéralisme est précisément sa capacité, grâce à l’État, à pouvoir faire face à ces situations pour poursuivre ses réformes. C’est donc en construisant un au-delà crédible du néolibéralisme qu’il faut avancer. Le coronavirus ne construit rien, il détruit. Il y aura une lutte pour la nature de la reconstruction et ce n’est pas parce que nos dirigeants sont soudainement favorables à des plans de relance que cette reconstruction ne sera pas néolibérale.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.