La Commune ou la libération par la vie quotidienne

La Proclamation de la Commune d’Henri Lefebvre reparaît en librairie. Un texte puissant et fécond en ces temps de crise démocratique et sociale.

Voici une parution qui tombe à point. Les éditions de la Fabrique republient La Proclamation de la Commune, texte d’Henri Lefebvre paru en 1965 dans la fameuse collection des« Trente journées qui ont fait la France ». Belle et intrigante collection qui laissait la parole à des non-historiens, donnant naissance à des textes étonnants. Gallimard a décidé de faire rentrer dans le rang cette collection, devenues par ailleurs simplement les « journées qui ont fait la France » en l’expurgeant de ces textes les moins « historiques ».

Ce texte d’Henri Lefebvre, penseur marxiste iconoclaste, avait peu de chance de passer sous les fourches caudines d’une telle épuration « moderniste ». Il a trouvé son salut ailleurs et c’est tant mieux. Mais, au passage, on se désolera que des textes aussi remarquables que La Révolution de Juilletde Jean-Louis Bory sur 1830 ou La Première Résurrection de la Républiqued’Henri Guillemin sur 1848, pour ne citer qu’eux (La disgrâce de Turgot ou La Banqueroute de Law d’Edgar Faure sont également, dans d’autres genres, de petites pépites) restent réservés à quelques collectionneurs.

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Il revenait donc dans cette collection à Henri Lefebvre d’écrire l’histoire de ce 26 mars 1871 où le peuple de Paris se donna une Commune après avoir refusé de céder ses canons au gouvernement légitime et démocratique d’Adolphe Thiers qui s'était alors enfui à Versailles. Paris était désormais indépendante. Jusqu'à ce que le mouvement soit écrasé par les troupes loyalistes durant la Semaine Sanglante, du 21 au 28 mai.

Qui est Henri Lefebvre ? Mort à 90 ans en 1991, il a été un des penseurs marxistes les plus originaux du 20esiècle, mêlant philosophie, sociologie et urbanisme. Anti-stalinien convaincu, exclu du PCF, il aura une influence majeure dans les années 1960, sur les mouvements qui ont fait mai 1968, notamment les Situationnistes qui, conformément à leurs habitudes, finirent par abhorrer leur inspirateur et à l’agonir d’injures.

Son œuvre majeure date de 1947, c’est la Critique de la Vie Quotidienne. Et le texte sur la Commune de Paris de 1965 en est, en quelque sorte, une mise en scène historique. L’originalité de la pensée de Lefebvre est de voir dans la vie quotidienne le lieu même de la domination de classe. Le capitalisme domine parce qu’il domine d’abord la vie quotidienne, par l’habitude, la banalité, la routine qui sont autant de lieux qui bloquent toute possibilité de rupture. Cette quotidienneté est paralysante parce qu’elle maintient et développe l’aliénation du travailleur, cette séparation entre ses actes quotidiens et le fonctionnement d’ensemble du monde capitaliste. Un acte de consommation est banal et semble sans conséquence. Mais il est à chaque instant une pierre essentielle du mode de production dominant. La quotidienneté donne l’apparence de la neutralité à ces actions et assurent ainsi le maintien de l’ensemble.

Logiquement, la pratique révolutionnaire passe donc forcément par une remise en cause de cette quotidienneté. Pour Lefebvre, le vecteur de cette remise en cause est l’expérience artistique qui est capable de redonner le sens de la totalité en cassant la quotidienneté. Et la ville, lieu social par excellence, est le centre d’une telle expérience. La ville phare du 19esiècle, Paris, alors capitale des révolutions devait bien être le lieu d’une telle tentative. C’est là la vision que développe ce livre.

C’est pourquoi, d’emblée, Henri Lefebvre l’affirme : « La Commune de Paris ? Ce fut d’abord une immense, une grandiose fête que le peuple de Paris, essence et symbole du peuple français et du peuple en général s’offrit à lui-même et offrit au monde ». « La plus grande fête du siècle » qui est précisément ce réveil de la quotidienneté. Ce 26 mars 1871 est cette fête et ce réveil. C’est une journée qui « achève de rompre la passivité et la résignation qui avaient régné pendant l’Empire ». Un règne logique : cet Empire de Napoléon III ne voulait rien d’autre qu’ancrer en France le mode de production capitaliste à l’anglaise. Et il le faisait par une nouvelle vie quotidienne qui s’incarnait dans les projets de Haussmann, qui en rêvant de rationnaliser la ville rêvait de la mater. Mais voici que le peuple parisien « contemple son réveil » et « célèbre ses noces retrouvées avec sa conscience, avec les palais et les monuments de la ville, avec le pouvoir qui lui avait si longuement échappé ». Avec cette totalité perdue et retrouvée. « Au cours de cette immense fête, quelque chose perce de part en part les voiles opaques de la vie sociale coutumière (…), vient au jour et s’épanouit ».

Mais cette fête se mue en drame. Le peuple qui a goûté à la fête, à cet incroyable moment de joie collective et de liberté, refuse le retour au néant du quotidien. Et la fête « s’enfonce dans la douleur » : « Ceux qui ont combattu au cri de La liberté ou la mort préfèrent la mort à la capitulation et à la certitude de l’asservissement ». Cette tragédie ne doit pas effacer ce moment unique de la fête révolutionnaire où s’est ouvert un monde nouveau, éphémère et furtif, mais fondée sur une « volonté fondamentale de changer le monde et la vie telle qu’elle est et les choses telles qu’elles sont ».

Sans doute les historiens trouveront-ils fort à dire sur le récit pourtant précis et informé de Lefebvre qui forme le cœur de l’ouvrage. C’est légitime et la science historique propose d’excellents ouvrages sur le sujet. Mais l’auteur n’emprunte pas la même voie qu’eux. Ce qu’il souhaite mettre en avant, c’est cette fête, c’est ce kairos révolutionnaire, ce moment où la vie change et où l’homme redécouvre qu’il est davantage que ce que le mode de production attend de lui : sujet familial ici, consommateur là, producteur plus loin. S’il est un moment de l’histoire du monde où ce moment s’est présenté, c’est la Commune. Et s’il est un auteur qui l’a compris, c’est bien Henri Lefebvre.

Le 26 mars 1871 n’est donc pas qu’un événement historique, c’est un moment « transhistorique », qui traverse l’histoire. C’est une histoire qui continue encore, nous dit Henri Lefebvre. C’est l’histoire d’êtres humains voulant « devenir les maîtres de leur vie et de leur histoire, non seulement en ce qui concerne les décisions politiques, mais au niveau de leur vie quotidienne ». Bientôt, il n’est plus question de pouvoir d’achat ou de canons de Montmartre, mais de parvenir à cette liberté totale et néanmoins collective et sociale. Alors, la Commune n’est plus un « primitivisme » révolutionnaire, c’est une ouverture vers un autre monde.

Ce monde est construit et vécu par le collectif. « La Commune n’a pas eu de grands chefs », rappelle Henri Lefebvre. Pour lui, les « guides officiels » du mouvement « manquent d’ampleur, de génie et même de compétences ». Mais précisément pour cette raison, l’expérience est vertigineuse. Les affaires courantes sont prises en charge par une base qui intervient sans cesse. Cette expérience démocratique majeure, faite de participation et d’intervention permanente et festive, n’est possible que parce que la vie quotidienne a changé.

Et si la vie quotidienne change, alors la ville change. « La Commune représente jusqu’à nous la seule tentative d’un urbanisme révolutionnaire s’attaquant sur le terrain aux signes pétrifiés de la vieille organisation, captant les sources de la sociabilité, reconnaissant l’espace social en termes politiques ». Débarrassé de l’habitus de l’aliénation, le peuple reprend sa ville en main. Quitte parfois à la violenter, comme lorsqu’il fait tomber la colonne Vendôme, pour se débarrasser des signes de la domination passée.  

Logiquement, la Commune a péri par la résistance de la vie quotidienne. Elle a été « vaincue moins par la force des armes que par la force des habitudes », qui a fait respecter, par exemple, la Banque de France, restée une enclave versaillaise en plein Paris, assise sur ses immenses réserves d’or que Thiers utilisait allègrement. La fête n’avait pas balayé la puissance symbolique de cette « relique barbare » comme disait Keynes. Mais parmi ces habitudes funestes, il faut aussi compter les révolutionnaires professionnels, « ceux qui pensent ou prétendent penser la révolution » et qui « revêtent les authentiques créations révolutionnaires de vêtements anciens qui les étouffent ».

Et on est frappé, à chaque récit de la Commune, par le contraste entre la grandeur et l’enthousiasme des Parisiens et les bavardages théâtralisés des « vieilles barbes » qui rejouent sans cesse 1793, au point de créer un fantomatique et inutile « comité de salut public ». On lira à ce sujet le grand récit de Prosper-Olivier Lissagaray (Histoire de la Commune de 1871, ed. La Découverte), qui n’a pas de mots assez durs contre ces acteurs qui perdent le peuple parisien par leurs postures.  

La lecture du texte de Lefebvre est d’une grande richesse et plutôt que d’en dire tout ici, on invitera le lecteur à s’y plonger. Mais cette lecture aujourd’hui, avouons-le, résonne étrangement. Beaucoup se sont lancés dans des comparaisons plus ou moins convaincantes entre les « gilets jaunes » et la Commune. Mais les récits de ce qui s’est passé depuis le 17 novembre, ceux notamment rapportés dans les colonnes de Mediapart (résumés ici), comme les réactions des adversaires du mouvement, ne peuvent qu’inciter le lecteur d’Henri Lefebvre à se dire, comme lui, qu’effectivement, la Commune est un moment d’une « grande lutte qui dure toujours ».

Et parfois cette lutte revient, avec plus ou moins de force pour soulever le couvercle de la vie quotidienne et imaginer une autre vie. Parti d’une revendication de pouvoir d’achat, la crise actuelle est devenue plus profonde et se mue en un rejet diffus d’un certain mode de vie décliné d’un mode de production et d’une forme démocratique passive, en une envie profonde de participation. Cette mutation passe par l’expérience de la communauté, par une expérience qui secoue le quotidien qui avait engourdi les esprits. On est loin de la Commune et de la fête, sans doute, mais on en est loin dans le temps aussi. L’idée révolutionnaire s’est perdue dans des expériences désastreuses (que discute Henri Lefebvre), l’économie a perfectionné sa prise en main de la vie quotidienne et la ville est devenue un lieu rationalisé. Mais ce qui se passe aujourd’hui pourrait être une forme affaiblie, moderne et encore très faiblement consciente de cette réalité transhistorique que décrit Lefebvre. Aussi ce texte revient-il à point dans les rayons des libraires pour alimenter notre réflexion sur le moment présent.

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