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Billet de blog 9 mars 2011

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Morin, le réformiste révolutionnaire

Dans La Voie, son dernier ouvrage, Edgar Morin fait le constat d’une gigantesque crise planétaire mettant l’humanité en péril. Face à cet abîme, il croît en l’improbable donc possible métamorphose d’un monde qui se renouvelle par des faisceaux de réformes de pensée, de vie, tant sociales que politiques. Cet intarissable penseur dévoile quelques fragments de sa réflexion lors d’un débat organisé en son honneur par Mediapart à la Maison de l’Amérique du Sud.

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Dans La Voie, son dernier ouvrage, Edgar Morin fait le constat d’une gigantesque crise planétaire mettant l’humanité en péril. Face à cet abîme, il croît en l’improbable donc possible métamorphose d’un monde qui se renouvelle par des faisceaux de réformes de pensée, de vie, tant sociales que politiques. Cet intarissable penseur dévoile quelques fragments de sa réflexion lors d’un débat organisé en son honneur par Mediapart à la Maison de l’Amérique du Sud.

« Attends-toi à l’inattendu », lance Edgar Morin à l’animateur et président de Mediapart Edwy Plenel qui le questionne sur les révoltes du monde arabe. De la même manière qu’Athènes résista à la Perse ou que l’Allemagne échoua face à la contre-offensive russe, l’Histoire est improbable et laisse toutes les raisons d’espérer. Aux observateurs qui s’interrogent sur la capacité des peuples arabes à mener à terme cette révolution, le directeur de recherche émérite au CNRS, tant sociologue que philosophe, leur répond que « La France n’était pas plus prête à la veille de la sienne». Il n y a pas de moment fatidique ni de temps de gestation nécessaire à une révolte car elle est toujours latente. Il s’indigne aussi de l’attitude de mépris du président de la République qui ne perçoit cet évènement que sous le prisme de l’islamisme et de l’immigration.Il reprend G.W.F Hegel (1770-1831) pour qui la Révolution française, du haut de ses dix-huit ans, fut « une superbe levée de soleil ». Pour le philosophe allemand, « l’enthousiasme de l’esprit a fait frissonner le monde comme si à ce moment seulement on était arrivé à la véritable réconciliation du divin avec le monde ». C’est ce moment de consécration que la révolution arabe exprime malgré les désillusions possibles. Morin en a conscience, et comme le notait l’auteur dans Ethique (2004), « il n’y a eu que des moments éphémères de concorde, d’harmonie, lors des libérations ou des révolutions naissantes, rapidement résorbés et dissipés ».

Un capitalisme mystificateur

A ses côtés, ancien résistant également, Claude Alphandéry, qui décrit cet évènement comme « le moment le plus important depuis la chute du mur de Berlin ». L’ancien banquier et actuel président du Conseil national de l'insertion par l'activité économique s’étonne de cette si faible ferveur dans les pays occidentaux qu’il ressent comme la honte d’un monde resté silencieux pendant trop longtemps. « Notre oligarchie financière est comparable au régime de Ben Ali mais en beaucoup plus sournoise », lance-t-il. Pour Morin, si « le capitalisme financier s’est mis au-dessus de l’humanité, elle doit maintenant le mettre en dehors ». De même que Karl Polanyi [La Grande transformation (1944)] qui aspirait à un « réencastrement » de l’économie dans la sphère de l’éthique, il ambitionne la fin du « despotisme des marchés d’un capitalisme mystificateur ». Un monde qui accorde 500 milliards d’euros à la publicité mais qui laisse tant d’hommes sans un sou révèle sa totale absurdité, s’indigne-t-il. L’hyperconsommation, la crise des banlieues sont les symptômes d’un monde en déshérence qui doit se métamorphoser ou périr.

La Voie n’a pas de maître

Le philosophe ne souhaite pas voir son œuvre interprétée comme une parole prophétique et rappelle l’épigraphe de son livre : « La grande Voie n'a pas de porte. Des milliers de routes y débouchent ». De la même manière que les ruisseaux donnent les rivières, ce sont les multitudes d’initiatives qui peuvent amener la métamorphose, selon Morin, qui reprend La marseillaise (1938) de Jean Renoir pour illustrer ses propos. Mais la voie n’est pas tracée et « le chemin se fait en marchant », aime rappeler Morin. Pourtant, le sociologue admet que les communautés se maintiennent grâce à un fondement religieux. Mais il ne mise ni sur les religions traditionnelles polythéistes et monothéistes ni sur le marxisme, pensée, selon lui, très judéo-chrétienne avec une conception manichéenne du monde et l’idée de salut, qui poussa des milliers de personnes à se sacrifier. Il croit à une « religion de la fraternité », une sorte de « pitié générale par le partage des mêmes conditions ». Elle nécessite la conscience de la condition humaine dans son état pur et froid, cet état de perdition partagée, qu’il faut apprendre à transcender pour « risquer sa vie ».

Une gauche sclérosée

« L’Europe est malade » affirme-t-il. Sans aucune unité politique, elle ne joue pas son rôle pacificateur et sa renaissance spirituelle est absente. Seule l’Amérique du Sud exprime, selon lui, une certaine vitalité. Pour faire face à ce « véritable immobilisme intellectuel », il faut changer totalement de façon de penser et « remettre l’homme au centre de la politique ». Il appelle à la « régénération de la pensée politique » qu’il explicitait dans Pour une politique de civilisation (1997). Nicolas Sarkozy avait d’ailleurs repris le concept dans son allocution du 31 décembre 2007 sans lui donner cette profondeur. Car sa manière de faire de la politique sous le prisme de l’économisme et de la diabolisation de l’islam et de l’immigration s’oppose radicalement à la pensée morinienne. La politique des partis ne le convainc plus. « Il y a la nécessité d’agir individuellement dans le collectif car la gauche en France s’est sclérosée », assène Morin. C’est pourquoi, il lance un appel à des états généraux, avec entres autres Claude Alphandéry, Stéphane Hessel et Patrick Viveret, en juin, devant la Bourse de Paris, afin de proposer un pacte démocratique aux futurs candidats à la présidentielle.

Un clairon a sonné

« Il y a ceux qui voudraient améliorer les hommes et il y a ceux qui estiment que cela ne se peut qu'en améliorant d'abord les conditions de leur vie. Mais il apparaît que l'un ne va pas sans l'autre et on ne sait par quoi commencer », souligne malicieusement Morin, qui cite André Gide. La réforme politique nécessite la réforme de pensée qui a besoin de celle de l’éducation qui, elle-même, agit de manière récursive sur la précédente, écrit Morin. Les réformes sont multiples et s’interpénètrent. Mais selon lui, la réforme de pensée est primordiale et le succès du Indignez-vous d’Hessel, et ses 1,2 million d’exemplaires vendus, illustre bien une prise de conscience. « Un clairon a sonné », s’exclame-t-il. Mais l’indignation nécessite l’éducation car sans réflexion, elle devient dangereuse, tempère-t-il. Morin se veut optimiste. Le bouillonnement d’initiatives citoyennes, « contre-tendances aux maux de notre civilisation », telles que les assemblées participatives, les systèmes d’échange, redonne de la consistance à la société civile, la seule capable d’accomplir une politique nouvelle qui associerait tant écologie, solidarité que convivialité. Mais tel que Friedrich Hölderlin (1770-1843), qu’il cite, « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve », Morin pense que l’espérance advient dans la désespérance. Cet « optipessimiste », comme il se définit, ne peut se résigner à cette crise de l’humanité qu’il entrevoit et souhaite agir et inciter à un réformisme révolutionnaire. Son engagement fait écho à cette citation d’Hegel relevée dans La voie : « Si le domaine des idées est révolutionné, la réalité ne peut demeurer telle qu'elle est. »

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