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Billet de blog 7 juin 2016

Apostasie

Le monde juste repose sur le mérite du travail, ainsi tu pourras te payer un beau costard. Hein Manu ?

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Laisse-moi te décrire mon pire cauchemar, cher Emmanuel. Me voilà, en talons 12 cm, les cheveux en haut queue de cheval, les ongles enfin manucurés, se pavanant fièrement dans les couloirs d'une entreprise, café Starbucks à la main, le sourire collant au gloss sur la figure. Je suis heureuse et je le montre bien, car j'ai reçu une prime de 98,54 €… Je me vois déjà m'acheter quelques petits hauts à Zara et peut-être que la prochaine fois, je pourrais m'offrir un sac Kooples. On dit que c'est bien Kooples, n'est-ce pas ? Ça fait branché, avoir un sac Kooples, dans les rues de Paris, dans les stations nauséabondes d'Opéra et de Madeleine. Sur mon chemin, je croise des collègues, la chemise rentrée dans le jean, avec le même sourire. Cet horrible sourire du dynamique des temps modernes, qu'on retrouve dans les couvertures littéraires de management ou du "comment réussir sa boite" - sous-titré "comment devenir un requin". C'est ce même sourire que tu affiches sans cesse, hypocritement sympathique qui me donne froid dans le dos. Tu joues le rôle de la modernité, le Chosen One de l'économie, celui qui a compris le monde au milieu des demeurés. Tu donnes l'image du gars ancré dans la réalité, le manager de la république, tu vas bouster la société pour donner l'impression que, grâce à toi, la croissance va enfin se pointer. Oui Macron, Môsieur Macron, c'est toi qui incarnes mes angoisses, tu es mon pire cauchemar.

Tu l'as bien constaté, je ne fais pas parti de ton monde merveilleux et n'ai pas l'intention de devenir une dévote du marché du travail de sitôt. Je n'ai pas ce doux rêve du pouvoir d'achat, parvenir à matérialiser ma personnalité si formidable et si unique par la consommation, me prendre un crédit Sofinco. Mais entre nous, je ne pense pas être la seule à avoir rejeté ce mode de vie que vous aviez passé 15 ans à nous injecter dans les veines, au fur et à mesure de notre scolarité. Avant la crise, l'effort promettait le succès: travaille bien à l'école, et tu seras récompensé, en tant que loyal sujet du capital. Vraiment ? En étant studieuse et assidue, je pourrai devenir égyptologue ? Mais oui, pardi. Le travail ne trahit pas, il est juste dans le succès. Ainsi, je m'y appliquais, je me dévouais au travail, on dit que la méritocratie était juste, ne trahissait jamais, récompensait les bosseurs, il n'y avait qu'une seule recette pour avoir la vie que l'on souhaitait. Je ne m'inquiétais pas pour mon sort puisque je remplissais la feuille de route que vous me tendiez. Pourtant il a bien fallu que je rentre dans le moule. Ma directrice de recherche ne me permit pas d'aller creuser dans les terrains de fouilles ou m'enterrer dans les bibliothèques malgré ma mention "bien", comme me disait ma conseillère d'orientation qui semble haïr les jeunes rêveurs : "bossez vraiment, dans une entreprise par exemple, et vous pourriez avoir les moyens de profiter de vos passions en hobby. Je vous propose la communication". Il est donc sympa d'avoir un Bac + 5 pour se retrouver dans un milieu que tu détestes. Alors, tu t'assoies des heures devant un ordinateur Apple, tu entends le micro-onde tourner accompagné de l'odeur des plats Monoprix. Si ce n'est pas devant les photos de personnes faisant semblant d'être heureux pour avoir consommé un jus industriel, tu te mets à consulter les sites de fringues pendant l'heure du déjeuner, en avalant ta bolognaise en dans un plastique en te persuadant que tout cela a un sens.

Chaque journée de travail était une torture, chaque heure passée un espoir de délivrance, je jouais mentalement avec les horloges où je m'imaginais l'avancer à "18h" et obtenir une permission de 15h. Pourtant, je travaillais moins qu'à l'université, j'aurais pu être heureuse d'avoir un salaire, de pouvoir dépenser à tout va, d'espérer un CDI précaire et peut-être, si Shiva le veut, passer 5 ans dans une entreprise qui me méprise. Il aurait été plus facile de fermer les yeux, de ne me dire que le monde est ainsi et qu'en étant active, je serais utile et rentable pour le capit... la société. Je ne serais donc pas une merde.

Mais j'ai divorcé avec le monde du travail, du moins celle que tu peints comme ton Disneyland de la croissance. Les caddies remplis me donnent la nausée avec leurs coupons de réduction. J'ai aspiré à la recherche historique pour me retrouver face à mes CV et des lettres de motivation pour me vendre comme pour décrire les bienfaits d'un paquet de lessive. Beaucoup en sont heureux, laisse moi te dire que pour moi, ce n'est pas si évident. Tu nous as trahi, vous nous avez berné depuis plusieurs années. Vous nous avez non pas préparés à travailler pour être heureux mais pour vous être rentables, productifs, pour que l'on ne soient pas sur Terre errants, inutiles. Nous sommes désolés d'exister, d'être un poids économique pour vous. Parce que selon toi, ton costard est mérité, comme nous méritons nos miettes d'émancipation matérielle. Si le costard et la Rolex de tes copains n'ornent pas notre quotidien, c'est que l'on est qu'une bande de boloss paresseux. Déjà qu'ils vivent sur Terre, il ne faut pas qu'ils abusent avec leurs pseudo-droits, nous avons besoin de profiter de nos privilèges, de nos retraites au soleil, il ne faut pas qu'ils viennent nous faire chier avec leur émancipation à la con, ils n'ont qu'à bosser pour ne pas être des merdes sociales. Mais enfin Manu, pour qui te prends-tu pour donner des leçons de travail ? Dirais-je plutôt, vas-tu sincérement croire que tes interlocuteurs vont avaler ce propos ? Tu as creusé ta propre tombe idéologique, pour une fois, nous n'avons quasiment fait aucun effort pour t'humilier ou te décrédibiliser. Tu t'en es royalement sorti tout seul.

Oui, j'aurais pu continuer sereinement ma recherche de CDI et accepter ton marché du travail, me prendre les talons à 12 cm, me lisser les cheveux en queue de cheval, me faire une french manucure et me prendre des congés payés qui seront bien inexistants à ce rythme de progrès social. Ne pas me poser de questions, me dire que c'est ton affaire car le marché est ta spécialité, me persuader que tu as mérité ton costard parce que tu as bossé plus que nous et déclaré à mes congénères que tu es un sacré beau gosse pour un politicien, que tu incarnes ce qu'on souhaite être au fond de nous. Pas de chance pour toi, cher Manu, il existe des excommuniés de ton marché sacré. Et j'en fais parti.

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