Rosalie Salaün
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Billet de blog 1 janv. 2022

Responsable, déterminée ; respectable, résiliente

S'il y a une chose dont je me réjouis paradoxalement depuis la crise sanitaire, c'est la « détabouisation » des enjeux de santé mentale. Leur politisation. Le fait qu'ils soient de plus en plus mis sur la table. La bataille culturelle est loin d'être gagnée mais j'ai vu apparaître, plus que jamais auparavant, des questionnements publics sur ces sujets.

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Responsable, déterminée

"La psy, c'est non négociable", a dit la formatrice.

Sa collègue avait déjà dit, il y a quelques mois, "la psy, chez nous, c'est open bar". 

Ces phrases sont restées gravées dans ma tête. Elles me soulagent beaucoup : la reconnaissance par des pros qu'on bosse (ici bénévolement) sur des sujets difficiles (ici les violences sexuelles), que ça nous abîme et qu'il faut se protéger, juste ça, ça fait juste du bien. Dans mon cas personnel, ça m'aide à mesurer l'intensité de ce que j'ai traversé depuis cinq-six ans que je milite sur ces sujets, alors que je n'y avais pas été préparée initialement.

S'il y a une chose dont je me réjouis paradoxalement depuis la crise sanitaire, c'est la détabouisation des enjeux de santé mentale. Leur politisation. Le fait qu'ils soient de plus en plus mis sur la table. La bataille culturelle est loin d'être gagnée mais j'ai vu apparaître, plus que jamais auparavant, des questionnements publics sur ces sujets : la prévention du suicide, les liens de causalité entre aggravation de la précarité et/ou de la solitude et impact sur la santé mentale, le burn-out, la reconnaissance des traumatismes et stress post-traumatiques, les mécanismes des violences et du harcèlement, les systèmes de domination sociale qui sous-tendent en bonne partie tout cela, etc. 

Pour ma part, je suis déjà bien contente d'être encore debout et motivée pour attaquer 2022. D'être encore capable de, chaque jour, me laisser le choix de continuer certaines choses et d'en arrêter d'autres. De me ménager des temps de repos sans culpabiliser, de dire non à certaines sollicitations, de transmettre mes compétences pour qu'elles puissent être portées par d'autres.

Car quand on est écologiste, que l'éco-anxiété peut nous conduire à la sensation d'une course perdue d'avance contre le temps et les bouleversements climatiques qu'il amène, il faut une sacrée dose de détermination pour ne pas se décourager. Je sais que ma responsabilité, en tant qu'écologiste, est de rester déterminée, donc debout et motivée, et donc de prendre soin de moi et de ma santé mentale.

Respectable

Mais je ne suis pas qu'écologiste. Je suis une femme en politique, de moins de 35 ans, non hétérosexuelle. Mon militantisme se veut émancipateur : je veux donner aux gens les clés pour s'émanciper des contraintes des domination sociale et qu'ils soient libres de faire leurs choix de vie, sans besoin d'autorité ou de mentors. Je garde ma capacité de réflexion, même quand je ne fais que consentir aux décisions prises par d'autres, et je pose des questions quand je ne comprends pas ce qu'on me demande de suivre. Depuis dix ans que je suis engagée en politique, j'essaie d'être toujours capable d'assumer mes mots et mes actes, parce que quitte à militer pour ses convictions, autant le faire en accord avec soi-même. Je ne veux pas, un matin, ne plus être capable de me regarder dans le miroir.

On m'a déjà dit, et on me l'a à nouveau fait comprendre à plusieurs reprises cette année, que je "faisais peur", qu'il fallait que je sois plus rassurante. (Je vous garantis que quand on passe une bonne partie de son militantisme à être à l'écoute de personnes en détresse, qu'une partie du job c'est de les rassurer, qu'elles nous font confiance et donc que, a priori, on ne leur fait pas peur, ça fait drôle). 

Pourtant, il me reste encore pas mal de privilèges qui me permettent de continuer à faire partie de la classe des dominants : je suis blanche, en bonne santé, valide, j'ai fait des études supérieures, je n'ai pas encore d'enfants (car oui, l'arrivée d'enfants, chez les femmes, dans notre société, ça crée mécaniquement de la précarité). J'ai été conditionnée à sourire, même aux personnes qui m'humilient, et je suis forte à ça. Je considère que l'engagement politique est la meilleure façon, car la plus pacifique, la plus consensuelle et la plus efficace, de faire de ma colère face aux injustices du monde quelque chose de constructif et réparateur. Je ne suis donc quand même pas de si mauvaise volonté ni si mal placée pour prendre ma part au jeu politique. 

Mais il faudrait que je sois encore plus rassurante. Que je fasse attention à mes mots et mon ton. Par exemple, quand je raconte comment se concrétisent les mécanismes de violence pour les personnes qui les subissent, que ces mécanismes sont structurels et créent de la précarité et ont un impact sur la santé mentale, que d'ailleurs j'en ai un vague aperçu moi-même malgré tous mes privilèges, et que donc quand même il faudrait faire 2-3 trucs pour au moins pallier ces conséquences et tenir compte du fait que oui, il y a des gens qui vont mal et que la manière dont on s'adresse à eux et on va vers eux, ça compte beaucoup : il faudrait que je maîtrise toute forme d'expression de ma colère pour être entendue. 

Je n'y étais pas préparée, je n'aurais jamais pensé qu'en respectant scrupuleusement les règles du jeu de l'engagement politique, je pouvais faire peur aux gens avec lesquels je milite (camarades ou partenaires) quand je leur parle de ce qui me met en colère. (A ma décharge, je ne le savais pas mais cette règle s'applique souvent différemment pour les hommes et les femmes, les personnes blanches et les personnes racisées, etc). Mais intégrer cette contrainte, en fait ça fait partie du jeu. Il paraît que, pour que ma parole soit considérée, il faudrait que je sois plus respectable.

Résiliente

Le féminisme est entrée dans ma vie par le sujet des violences. Par définition, ça implique d'être exposée à des choses difficiles. Ca résonne avec l'histoire intime ("le personnel est politique" disaient les militantes des années 60), et ça peut mettre très très en colère. Depuis, je vois le monde complètement différemment. Ca a été parfois très dur, mais, même si mon monde a changé de base, je ne regrette pas d'être passée par là. Je me suis outillée, et ça va mieux. Je me suis considérablement enrichie politiquement en chemin. J'en ai fait une dimension supplémentaire de mon engagement. 

C'est plus dur d'intégrer qu'il faudrait que je fasse d'autant plus attention à comment j'exprime ma colère. Comment je développe mes arguments pour expliquer, par exemple, que les conséquences des mécanismes de domination sont par définition souvent dans la partie cachée de l'iceberg, et donc souvent invisibles bien que bien présents aussi dans les collectifs militants qui croient bien faire sur ces sujets. De quelle façon je mets des problèmes sur la table. Sur quel ton je dis : "il faut prendre en charge collectivement la gestion des blessures/le nettoyage des traces des erreurs/la réparation des fautes". Et pourtant, je ne m'adresse quasiment jamais aux personnes pour ce qu'elles sont individuellement : je leur parle de politique, de problématiques collectives. 

Ce travail de mise en forme, de structure de propositions politiques, de réflexion stratégique, ça coûte énormément humainement et affectivement. 

C'est injuste, mais c'est comme ça.

Par ailleurs, j'ai subi, au cours des derniers mois, d'autres intimidations, plus probablement en partie liées à mon engagement écologiste, dont j'espère pouvoir vous reparler bientôt.

Tout cela pour vous dire qu'il n'est pas très étonnant que je ne sois pas totalement indemne aujourd'hui, et que je pense qu'il faut continuer à détabouiser le sujet de la santé mentale, pour que nous nous donnions, toutes et tous, collectivement les moyens d'aller mieux. C'est pour cela que j'écris ce texte.

En ce qui me concerne, c'est le fait d'assumer mes vulnérabilités qui me rendra paradoxalement bien plus apte à être résiliente. Car malgré tout, une conviction que j'ai profondément ancrée en moi, c'est celle que les êtres humains sont résilients. "Le temps" guérit tout. Pourvu que les êtres humains parviennent à passer à autre chose, en rencontrent d'autres, que le temps leur apporte des choses inattendues, qu'ils trouvent en eux les mots, les idées, les images, la créativité pour les sortir, les montrer et les comprendre. Dans l'absolu, on peut se remettre de tout.

Je suis en colère, je sais que je ne suis pas la seule, et c'est pour ça que je fais de la politique, que je mène des luttes, des combats et des campagnes

Je n'ai toujours pas l'intention d'arrêter la politique, ni de me battre pour une écologie qui intègre la lutte contre les mécanismes de domination sociale. 

A suivre.

Bonne année à moi, et merci à toutes celles et ceux qui m'ont soutenu et continuent à me soutenir. Bonne année et bon courage à nous, à toutes celles et ceux qui reconnaîtront la justesse de nos combats, et à toutes celles et ceux qui en bénéficieront.

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