La méfiance pour la confiance

Décidément, l’aversion de nombre d’entre nous pour l’organisation est une donnée importante de ce début de siècle. On appelle cela le populisme.

Décidément, l’aversion de nombre d’entre nous, (enfin, nombre des autres) pour l’organisation est une donnée importante de ce début de siècle. On appelle cela le populisme. Les Insoumis et surtout parmi eux les jeunes, ne veulent pas de représentants intermédiaires, ils n’admettent qu’un représentant unique surhumanisé, mis à toutes les sauces par ses adversaires, mais aussi par les siens qui n’endossent ou partagent dans le mouvement aucune responsabilité commune. Ce populisme-là traverse toute la société.

Entre les dirigeants et le bas peuple, point d’intermédiation, des jugements sommaires et définitifs de part et d’autre, point d’avocats, on reste ou on part, on consolide par radicalisme, il n’est possible d’améliorer la marque que par paliers après résultats et probablement de façon très marginale. On pourrait parler de populisme intermédiaire car de leur côté les Gilets jaunes, eux, ne veulent absolument pas reconnaître les vertus de l’organisation, ne reconnaissant aucun représentant. Comme il leur faut cependant pour se montrer forts et unis, ils entretiennent sur réseaux sociaux une organisation embryonnaire et éphémère par nature.


Comme si l’organisation réelle était une négation ou une régression de la liberté. Je suis libre parce que dans la minute qui suit je veux pouvoir changer d’avis, revenir à mon quotidien d’avant, me replier sans risque humain. Et si le populisme était simplement rejet de la fidélité éclairée, négociée ou volontaire ? 


Faire confiance, ça ne marche que ponctuellement, cette confiance ne peut être entretenue que par échanges égaux et répétés. Le populisme est la méfiance pour la confiance. Soit ! Enterrons les contrats et célébrons le droit à la versatilité. On ne signe plus. Plus de contrat de travail, plus de contrat de mariage, plus de contrat, écrit ou tacite. Alors seul l’intérêt actuel commande. L’intérêt individuel ou l’intérêt de classe. L’intérêt de classe ne fonctionne que pour les privilégiés. Eux s’organisent pour le rester. Le salariat est à la croisée des chemins, le tri est en train de se faire à tous les étages, tandis que l’école met en place son plan de pré-sélection pour les essaims de demain. Pour tous les autres, non sélectionnés ou implacablement rejetés, la précarité est devenue un état de nature. Ainsi donc, tandis que les travailleurs sont obligés de se débrouiller entre eux sans écoute aucune des décideurs ni du "peuple", ministres et peuple sont tout à fait d’accord entre eux : la précarité est l’enjeu, chacun s'y cherche une position la plus confortable possible. Mais bien sûr lorsque le peuple veut imposer sa précarité aux élus, le peuple s’en mord les doigts, le RIC et son référendum révocatoire sont et seront combattus pied à pied par les forces de l’ordre.


Peu importe la disparition de pans entiers des organisations de redistribution qui ont fait leurs preuves pour la liberté et le bien-être de tous : sécurité sociale, d'assurance chômage, retraite...mis en place par et au nom des travailleurs. A force de conspuer l’organisation, le peuple n’a pour intérêt commun que le pouvoir d’achat. Cependant qu’on ne s’y trompe pas, l’organisation gagne tout de même du terrain : les cagnottes font florès pour des causes légitimes mais aléatoires et ponctuelles sur les réseaux sociaux, tandis que Facebook et ses 27 riches partenaires s’arrogent le droit mondial de créer monnaie.  Les araignées géantes n’auront même plus besoin de veiller au grain, les victimes s’agglutineront d’elles même avec plaisir autour de Libra la bien-nommée.  Ou y seront finalement obligés par une toute petite loi de rien du tout. Amazon, les boutiques en lignes sont à l’affut, elles ont tout à y gagner, la concurrence entre-elles ne nous concernera plus, sauf si nos habitudes d’achat sont perturbées. Le peuple décervelé se retrouvera consommateur, uniquement consommateur, et ce peuple-là, on sait comment et où le faire marcher. L’organisation prend une forme non plus rigide d’organigramme, mais une forme trouble et massive d’addictologie, de toxicomanie par robots intermédiaires.

 
Beaucoup de politiques hésitent encore selon leur position dans l’échelle sociale, de quel côté basculeront-ils dans l’avenir : consommateurs en laisse ou gens de maison capitaliste ? Le choix leur est montré, une réponse éclatante est en cours de solide construction et gagne le monde entier : il vaut mieux être du côté du contrôleur, d’autant qu’il restera peu d’élus ayant une solide connaissance à la fois politique et humaniste. La surveillance est partout, souhaitée par tout le monde ou presque. La vie privée est née de l’aspiration des gens à avoir salle de bain et chambre à coucher propres (dans les deux sens du terme). Encore faut-il en avoir. Le problème, majeur, est seulement que ceux qui en disposent, s’en contentent.  Pour l’instant, les Gilets jaunes, les Insoumis, dits « le peuple », en disposent. S’en contentent. Une forme de classe moyenne. Et ne voient pas plus que les catégories supérieures qui s’en frottent les mains de bonheur, ceux qui n’en ont plus. Ou regardent seulement pour s’en effrayer. 


Cette organisation-là n’est pas encore vue de façon capitale par les manifestants, et pourtant ils y participent à plein : pour identifier les éléments les plus insurrectionnels, les perquisitions comme normes sont opportunément complétées par ceux qui viennent se jeter volontairement dans les bras de l’ordre armé. Réfractaires à toute acculturation qui leur donnerait l’impression d’être des héritiers ou des continuateurs, les antis-organisation se font alors complices du capitalisme néo-libéral qui s’organise, de son coté, pour un assaut massif, peut-être final.

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